CHAPITRE XV
sions jusqu’alors fixé à 6 000. La famille Portalis fut comblée.
Siméon me tenait au courant de sa nouvelle position. « J’ignore, m’écrivait-il, où me conduira cette mission-ci. Elle a « ses difficultés, parce que nous avons à plaire à l’Empereur « qui nous a nommés, et au roi dans les Etats duquel nous « sommes envoyés. Vous savez combien il est difficile de servir k deux maîtres. Nous ferons notre devoir et nous attendons « sans crainte les résultats.
« Cassel est une jolie ville très bien bâtie, entourée de jardins « et de superbes promenades. Si ce n’était l’hiver qu’on nous « dit y être froid, ce serait un pays enchanteur. Sous un climat « plus tempéré, on y accourrait comme dans un Elysée. Je n’ai « rien vu de mieux nulle part. La langue française y est très « répandue. Je ne vous dirai pas de la société autant de bien « que du matériel. On est pauvre et vain. On ne va donc pas et « on se montre peu. Les hommes qui ont besoin de nous « viennent le matin faire des prosternations. Les femmes ont « fait des visites d’étiquettes à Mme Lagrange, femme du géné- « rai qui est ici, et puis c’est tout. On ne va pas chez elles. « Leur dîner à midi et leur souper à sept ou huit heures sont « encore un nouvel obstacle à ce que l’on puisse vivre en société. « Nos plaisirs seront courts de ce côté, mais nous ne sommes « pas ici pour nous divertir. Nous avons un spectacle allemand. « Je ne sais pas jusqu’à quel point l’arrivée du roi animera la « ville. On y paraît doux et patient, déterminé à l’obéissance. « On nous aimera peut-être un jour; mais il faudrait pour cela « une grande sagesse et une grande économie dans le gouver- « nement. J'ignore quand aura lieu la prise de possession du « roi, pour laquelle rien ne se prépare, quoiqu’elle fût d’abord « indiquée au 1er octobre. Je ne sais pas davantage quel degré « de confiance il nous accordera, et par conséquent quel sera le « terme de notre séjour ici. Quelque part que je sois, vous y « aurez toujours un ami. » (Lettre du 26 septembre.)
— « Aujourd’hui finit la régence dont je suis membre. Le roi « entre dans ses Etats; il sera ce soir ou demain à son château « de Willemshohe, à une lieue de Cassel, d'où il fera son entrée « le lendemain ou le surlendemain.
« L’Empereur nous a fait connaître que son intention est que « nous restions auprès du roi comme conseils pour l’aider dans « l’administration de son royaume et pour l’exécution delaCons- « titution. Le temps de mon séjour est donc indéterminé. En « attendant, mes deux collègues et moi nous ne sommes plus en « service ordinaire; nous avions pourtant espéré d’y être con- « servés. Nous comptions sur le traitement pour nos familles à « Paris, celui que nous avons ici ne pouvant suffire à la double « maison que chacun de nous doit avoir à Paris et à Cassel. « Nous verrons comment le roi suppléera à cette insuffisance. » (Lettre du 7 décembre.)
Je nourrissais toujours le projet de sortir de la préfecture et de revenir à Paris. J’en entretenais mes amis. Regnaud de Saint- Jean-d’Angély me répondit : « Tu peux bien être sûr de mon vif « désir de t’être en aide selon ma faible influence pour te rap- « procher de nous. Vrais amis de l’Empereur, partisans coura- « geux des idées modérées, défenseurs de ce que la Révolution « a de bon, nous sommes en petit nombre, nous avons besoin « de nous rapprocher les uns des autres et la loyauté de ton « caractère convient au mien. Compte donc sur tout ce qui « dépendra de moi. Je verrai Maret à son retour et, à l’occasion, « sois-en certain, nous mettrons toutes voiles dehors. » (Lettre du 20 juillet.)
Ainsi, les hommes de la Révolution les plus modérés et les plus attachés à l’Empereur, tels que Regnaud, se sentaient isolés et débordés par des hommes nouveaux dont s’environnait l’Empereur. Son projet était de substituer peu à peu l’école impériale à l’école révolutionnaire. Je ne doutais pas de l’amitié de Maret, mais je ne le croyais pas capable de plaider chaudement ma cause. D’ailleurs, le motif pour lequel Regnaud aurait désiré me rapprocher de lui était précisément la raison pour laquelle l’Empereur ne s’en souciait pas. Une affaire dont je vais parler détruisit toutes mes espérances, ou du moins les rejeta plus loin.
L’octroi de Marseille était un des objets sur lesquels portait la dénonciation contre moi remise en l’an XIII à l’Empereur par l’amiral Ganteaume; elle n’eut alors aucune suite. Cette affaire