CHAPITRE XV
fut reprise par l’administration municipale après la nomination de M. Anthoine (4). Elle était très mal disposée pour le régisseur intéressé Baroil, parce qu’il était Dauphinois, protégé par Français de Nantes et patriote. Elle le traitait avec peu d’égards et lui, fier rien moins que courtisan, mettait de la roideur dans ses rapports avec elle. L'irritation produite par le manque de procédés s’envenima par les intérêts et amena la guerre. Il y eut de graves et longues discussions sur lesquelles prononça le conseil de préfecture. Mécontente de sa décision, la municipalité, au lieu de l’attaquer par les voies légales, fit parvenir au gouvernement une dénonciation secrète dans laquelle furent englobés les conseillers de préfecture avec le régisseur de l’octroi. L’Empereur les traita avec une grande rigueur. Les conseillers de préfecture furent mandés à Paris, le régisseur fut arrêté (2). La dénonciation et ces mesures furent publiées dans le Moniteur. Des commissions du Conseil d’Etat furent nommées
(1) « Au Ministre de l’Intérieur, 24 mai 1807 :
« Monsieur Champagny, on se plaint à Marseille qu’il y a beaucoup de « dilapidations dans l’administration des octrois. Il paraît que les soupçons « n’épargnent pas même le préfet. Il faudrait s’adresser au corps municipal « pour lui demander secrètement et confidentiellement des renseignements « sur cet objet; car enfin il n’est pas dans mon intention de livrer une ville « comme Marseille à la cupidité de qui que ce soit. — Napoléon. » ( Correspondance de Napoléon Ier, t. XV, p. 327.)
(2) « Au Ministre des Finances, 7 septembre 1807 :
.< Donnez ordre que les régisseurs de l’octroi de Marseille soient mis en « arrestation, et que leur détention soit prolongée jusqu’à ce qu’ils aient « donné au Conseil général les comptes de leur gestion, toutes les pièces « y relatives, et notamment celles concernant le droit de transit et d’en- « trepôt. Elle durera aussi jusqu’à ce qu’ils aient donné une caution de « 600 000 francs, qui puisse mettre la ville de Marseille à couvert des pertes « résultant des infidélités et malversations qui pourront être prouvées par « l’examen de cette comptabilité.
« Donnez ordre au Conseil général de Marseille de nommer une commis- « sion de trois membres pour l’examen de la gestion des régisseurs, faire « une inspection générale et connaître toutes les dilapidations.
« Témoignez mon mécontentement au préfet de ce qu’il a soutenu les « régisseurs contre la commune et de ce qu’il a témoigné si peu d’égards « pour les observations du Conseil général.
« Donnez ordre qu’au 22 septembre les régisseurs cessent leur adminis- « tration, et que, sous quelque prétexte que ce soit, ils ne puissent être « admis à un autre bail qu’autant que cela conviendrait au Conseil général « de Marseille et qu’il serait satisfait. » ( Correspondance , t. XVI, p 18.)
pour faire des vérifications. Elles tournèrent à la honte de l’administration municipale.
J'étais resté étranger à cette affaire, mais je ne me dissimulai pas qu’en attaquant le conseil de préfecture on voulait m’inculper et m’atteindre. J’attendais de pied ferme que le gouvernement me demandât des explications, lorsque Regnaud de Saint- Jean-d’Angély m’écrivit : « L’affaire de l’octroi est finie. « J’espère que sa conclusion mettra fin aux trop longs soucis que « vous avez éprouvés. Sa Majesté, je dois vous le dire, s’est mon- « trée en cette occasion pleine de bonté pour vous. En s’expri- « mant sur votre compte, elle a dit que ces oppositions, ces « luttes que vous avez éprouvées pouvaient tenir d’un côté au « caractère actif et inquiet des habitants en général et peut- « être des administrateurs municipaux, et, d’un autre côté, à « la fermeté de votre caractère personnel, devenu pour vous un « honorable proverbe, mais que le bien de l’administration « devait peut-être vous porter à rendre plus analogue aux « mœurs de vos administrés et des fonctionnaires publics, vos « subordonnés. — J’ai cru que la confiance de Sa Majesté, qui « a bien voulu s’exprimer ainsi devant moi, me permettait de « vous transmettre ses expressions, et qu’elle pardonnerait « cette espèce de confidence de ma part à notre vieille amitié « dont j’aime à vous renouveler l’assurance. » (Lettre du 28 janvier 1808.)
Le ton de cette lettre me prouva que Regnaud, qui ordinairement me tutoyait, l’avait écrite par ordre de l’Empereur, et je n’y trouvai pas trop de motifs de me louer de sa bonté. Le conseil de préfecture, mandé à Paris, avait été mis hors de cause et renvoyé à ses fonctions. Le régisseur de l’octroi frappé d’arrestation avait été mis en liberté; mais il restait encore à statuer à fin civile sur le procès existant entre lui et la municipalité. Le pouvoir avait frappé avec l’aveuglement et la rapidité de la foudre; la justice ne vint qu’à pas de tortue. Après quatre ans, un décret impérial du 24 janvier 1812, rendu sur le rapport des ministres de l’Intérieur et des Finances, statua en ces termes : « Considérant que, par l’effet des vérifications ordon- « nées par nos décisions et décrets des 9 octobre 1807 et
CHAl'ITRE XV
« 16 janvier 1808, la comptabilité des régisseurs de l’octroi a « été reconnue régulière, et que les griefs de complicité de « fraude ou de négligence à la réprimer qui leur avaient été « imputés, ont été constatés sans fondement; et ayant égard « aux pertes qu’ils ont éprouvées; notre Conseil d’Etat entendu,
« décrétons :
« Article premier. — Le règlement de compte est approuvé.
« Les régisseurs sont quittes et libérés.
« Article IL — Il est fait remise et décharge à titre d’indem- « nité aux sieurs Baroil et Jeannet de la somme de 59 01 1 fr. 67 « dont ils sont reliquataires. »
On ne permit pas l’insertion de ce décret dans le Moniteur qui avait donné la plus grande publicité aux accusations et au coup d’autorité frappé par l’Empereur.
J’appris par les journaux que Cambacérès devait présider le collège électoral de la Gironde et venir d’abord à Montpellier. Je lui écrivis dans cette ville pour lui rappeler la promesse qu’il m’avait faite de venir à Marseille et lui offrir un logement. Il me répondit : « S’il m’avait été permis de disposer d’un plus « long espace de temps, je ne serais point venu dans les con- « trées méridionales sans revoir la ville de Marseille. Obligé » d’ètre de retour à Paris le 1er décembre, et devant me trouver « à Bordeaux le 18 de ce mois, vous jugerez facilement que je « suis dans l’impossibilité de prolonger mon voyage. Je « regrette d’être privé du plaisir d'accepter vos offres et de « vous renouveler de vive voix l’expression de mes sentiments « d’attachement et déconsidération. » (Lettre du 12 novembre.)
Mme Devaines m’écrivit : « Crétet n’a aucun crédit. Votre « ancien collègue, que je ne vois plus du tout, en a encore « moins si cela est possible. Serez-vous assez bête pour ne pas « deviner de qui je veux parler? »
Certes, je n’eus pas de peine à le deviner, c’était Cambacérès. Il y avait de sa part ingratitude. Depuis le 9 thermidor, treize ans, c’était, ami ou parasite, un habitué de la maison. 11 n’y avait pas de bonne fête sans lui. C’était au point que Bonaparte en avait plusieurs fois plaisanté et lui avait demandé,
Mme Devaines étant devenue veuve, quand il l’épouserait. Depuis longtemps elle n’allait plus à la Cour; elle n’en était pas moins sincèrement affectionnée à Joséphine et dans l’admiration de l’Empereur. Cambacérès crut, je ne sais par quel motif, qu’elle était en défaveur. Il rompit avec elle et ne la vit plus.
Au renouvellement des municipalités, la mairie d’Aix fut, sur ma proposition, confiée à M. Fauris de Saint-Vincent, ancien magistrat, fils d’un premier président au parlement d’Aix dont la femme avait fait du bruit dans le monde par un procès scandaleux avec le maréchal de Richelieu. Versé dans l’antiquité et la numismatique, en particulier de la Provence, il avait augmenté une belle bibliothèque et une riche collection de médailles héritées de son père. Il accueillait avec empressement ses concitoyens et les étrangers que le désir de s’instruire ou la curiosité attiraient chez lui. Etranger aux plaisirs, aux distractions et aux usages du monde, il avait le costume, la tournure et la démarche d’un vrai savant et les mœurs d’un sage. Bienfaisant, laborieux, il passait sa vie dans son cabinet et dans les hôpitaux. Il était de toutes les œuvres de charité. Il donnait, et sans consulter ses moyens, aux établissements publics comme aux particuliers. C’était pour lui une telle habitude qu’une personne qui n’était pas dans le besoin ayant un jour ouvert timidement la porte de son cabinet, il alla au-devant d’elle, lui mit une pièce d'argent dans la main et referma la porte sans vouloir l’entendre. Il est vrai qu’il était myope et distrait. Ces qualités, jointes à de la simplicité, de la bonté, de la douceur, lui avaient concilié la vénération de ses concitoyens et l’amour du peuple. Il était religieux et tolérant, bien avec les philosophes et avec les prêtres. Il avait plié sous la Révolution sans prendre de parti; les orages politiques avaient glissé sur lui. Il était bien disposé pour le gouvernement impérial. Dans l’intimité sa conversation était amusante ; elle avait un cachet original. C’était un mélange de naïveté et de malice innocente qui