CHAPITRE XV
Lorsque, en 1808, les affaires d’Espagne l’appelèrent aux Pyrénées, les autorités des départements du Midi se mirent en mouvement. A Marseille, le maire se flatta de posséder l’Empereur. Il organisa une garde d’honneur à pied et à cheval et fit voter par le conseil municipal une Adresse à l’Empereur pour l’inviter à se rendre aux vœux de la Ville. Je concourus d’autant plus volontiers à toutes ces mesures que je ne désirais pas moins vivement leur succès. J’envoyai l’Adresse au duc de Bassano; il me répondit officiellement, de Bayonne, le 15 mai : « J’ai reçu la lettre que vous m'avez fait l’honneur de m’écrire, « le 10 de ce mois, et à laquelle était jointe l'Adresse du corps « municipal de Marseille à l’Empereur. Je me suis empressé de i mettre l’une et l’autre sous les yeux de Sa Majesté. Elle m’a « ordonné de vous répondre qu’Elle a depuis longtemps le « désir de visiter la ville de Marseille, et qu’Elle souhaite que « les circonstances lui permettent de réaliser bientôt ce projet. « Vous pouvez donner cette assurance au corps municipal. Je « m’applaudirais davantage encore de l’occasion que vous « m’avez donnée de porter les vœux de la ville de Marseille au « pied du trône, si j’avais pu vous transmettre une assurance « plus précise et des espérances plus prochaines. »
C’était évidemment de l’eau bénite de cour. Pour ne laisser aucun doute, le duc m’écrivit confidentiellement : « Il est plus « que probable, mon cher ami, que ce n’est pas de ce voyage-ci « que nous irons à Marseille. Les projets de Sa Majesté ne la « conduiront pas de ce côté. Toulouse sera probablement le « point extrême de sa course vers le Midi. J'aurais eu bien du « plaisir à vous revoir. Je ne doute pas que l’Empereur ne « vous eût rendu publiquement la justice qu’il ne peut vous « refuser. »
Je ne fis pas mystère de cette confidence. Au lieu de se résigner, on résolut d’aller relancer l'Empereur. Le conseil municipal lui envoya une députation; il la reçut à Bayonne. Elle écrivit qu’elle était enchantée de son accueil, mais qu’il n’avait donné aucun espoir d’une visite à Marseille.
En effet, lorsqu’il eut réglé les affaires d’Espagne, il ne dépassa pas Toulouse, ainsi que me l’avait annoncé Maret, et,
de là, il se rendit par Bordeaux dans les départements de TOuest. L’occasion de venir à Marseille ne se représenta plus. Cela n’empêcha pas le maire de maintenir, à tout événement, l’existence de la garde d’honneur. Il la rassembla le 10 août, lui donna des drapeaux au nom de la ville et prononça un superbe discours, tel qu’il était dans l’usage d’en faire. La garde d’honneur ne tarda pas à tomber en dissolution et en fut pour ses frais.
Les Marseillais supposaient à l’Empereur quelque répugnance à reparaître dans un pays où on l’avait connu simple officier d’artillerie et chaud révolutionnaire, et qu’il gardait rancune des traitements faits à sa mère et à ses sœurs dans le temps de la réaction. J’ai toujours pensé qu’il n’était pas venu à Marseille pour s’épargner des plaintes auxquelles il ne pouvait apporter de remède. Quelque fussent ses motifs, persuadé que ce voyage ne lui serait pas agréable, je ne le pressai point de le faire.
Après les événements de Bayonne, le roi Charles IV et la reine partirent pour Compiègne. En route, on leur rendit tous les honneurs dus à des têtes couronnées, compliments des préfets, gardes d’honneur, illuminations, etc. A Compiègne, l’archichancelier alla les visiter de la part de l'Empereur. Les carrosses et le service de cour furent mis à leur disposition. Près du pauvre qu’il a ruiné, le riche n’est pas à son aise : dans l’intention de l’Empereur, ce séjour ne pouvait être que momentané. On persuada au roi que ce climat lui serait contraire; il demanda à aller à Marseille.
Son arrivée me fut annoncée. On me donna pour toute instruction d’avoir envers lui les égards dus à son rang et à sa situation. Des égards n’étaient pas des honneurs; malgré les antécédents, je ne lui en fis pas rendre. En revanche, je regardai le roi comme parfaitement maître de ses actions. La préfecture n’exerça sur lui ni sa maison aucune surveillance. Soit qu’il en eût reçu l’ordre, soit qu’il crût prouver son zèle, le commissaire général de police surveilla activement cette petite cour.
Elle se composait du roi Charles IV, de la Reine, de leur fils François-de-Paule, du prince de la Paix et d’un certain