CHAPITRE XV
former, le rebutait par ses brutalités. Il jetait tout le monde par terre; on désespérait d’en rien faire. Sans être écuyer, j’en vins à bout, mais avec de la douceur et une grande patience. Son éducation dura bien un an. Le cheval était toujours ardent, d’une extrême sensibilité, facile à s’effrayer, cependant docile, souple, hardi et parfaitement soumis à la main et à la voix de son maître. Je le montai longtemps. Lorsque, en 1814, j’eus quitté la préfecture, il fut vendu à M. Dupeloux, sous-préfet d’Aix. Il fut encore jugé le plus digne de servir au comte d’Artois et au duc d'Orléans quand ils vinrent à Marseille.
Convaincu par ma propre expérience qu’on pouvait tirer un bon parti de la race Camargue, je soumis mes vues au gouvernement et je demandai un haras pour Arles. 11 établit un dépôt d’étalons, des courses, des primes. Loin de remercier et de profiter de ce bienfait, les propriétaires restèrent indifférents. J’allai au-devant d’eux, je les priai de se laisser faire du bien; ils objectaient que, lorsqu'ils auraient pris la peine de faire de beaux élèves, le gouvernement les mettrait en réquisition et qu'ils en seraient pour leurs frais; que leur race, telle qu’elle était, suffisait à leurs besoins, ne leur coûtait presque rien et ne les exposait pas à devenir tributaires des besoins de l’État. Les propriétaires des départements voisins, du Gard, de Vaucluse, n’ayant pas les memes préjugés, obtenaient les primes à la barbe des Arlésiens sourds à la voix de leur intérêt.
La distribution des primes était un jour de fête. La municipalité d’Arles y joignait des courses et des prix. On y accourait des départements voisins. J’y présidais habituellement. Ce n’étaient ni les jeux olympiques, ni les courses de Newmarket. On s’industriait pour faire mousser de bien faibles ressources et pour réchauffer le zèle des propriétaires. La distribution finit pourtant par en tenter quelques-uns; ils présentèrent quelques élèves qui faisaient honneur à la race Camargue.
Lorsque Napoléon se fit empereur, le bruit de divorce qui se répandit n’était pas tout à fait dénué de fondement. Pour y avoir ajouté quelque foi et m’en être inquiété dans l’intérêt de
Joséphine, il m’en avait coûté cher. Cette circonstance eut une influence très funeste à ma destinée politique. Aussi, me dirat-on, de quoi vous mêliez-vous? Ce bruit, qui n’était que prématuré en 1804, prit chaque année plus de consistance. Après l’entrevue de Tilsit, on disait secrètement qu’il y avait été touché quelque chose d'un mariage avec une princesse russe. En 1808, les amis de Joséphine s’alarmèrent vivement sur son sort. Mme Devaines m’entretint de ses inquiétudes. Pour dérouter les explorateurs de la poste aux lettres, c’était une cousine malade dont elle m’envoyait les bulletins. En voici la série du 31 janvier au 21 juin :
« L’état de la cousine est toujours des plus fâcheux. Elle « touche à ses derniers instants, on le croit. Plaignons-la. L’Im- « pératrice est allée au spectacle de la cour. L’ambassadeur de « Russie avait pour la première fois une loge à lui seul et sa « légation, comme autrefois pour les ambassadeurs de famille.
« Il y a des médecins qui croient au meilleur état de la coui sine. Moi, j'ai toujours la même opinion et les mêmes « craintes. Si je lui vois passer l'automne, j’espérerai pour elle.
« On dit que la cousine est sauvée; je le souhaite plus que je « n'ose le croire.
« S'il faut en croire tout ce qui se dit, la cousine va de mieux « en mieux. »
Trois mois après eut lieu l’entrevue d’Erfurt. Les bruits de mariage et de divorce se renouvelèrent. Il y eut cependant un temps d’arrêt et de calme; mais dans l’opinion il n’y avait plus de doute que le coup ne fût bientôt porté.
Lorsque l’Empereur voyageait dans l’intérieur, il y avait de l’émulation dans les départements pour l’y attirer. On se disputait son auguste présence dans l’intérêt des localités, et les autorités en faisaient une spéculation dans leur intérêt personnel. Les Marseillais avaient en vain essayé de le posséder chez eux lors de son voyage en Italie en l’an XIII. Il était passé à Turin sous le nez de leur députation sans qu’elle eût su attirer sur elle un de ses regards. A la fin de 1807, il avait fait un autre voyage en Italie; mais, pour cette fois, les Marseillais ne s’étaient pas dérangés.