‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 133 sur 325 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Le pays offrait peu de ressources; il loua une campagne sur le littoral pour tuer des cailles dont le passage est abondant en automne. La police crut que ce n’était qu’un prétexte et qu’on méditait l’évasion du Roi par mer; elle prit des précautions. N’étant pas chargé de le garder, je ne m’en inquiétai pas. Je ne sais si l’Empereur en aurait été bien contrarié; il aurait économisé la pension. Un roi incapable défaire un pas sans Emmanuel Godoy n’était plus en Espagne dangereux pour la France. J’eus dans la suite des raisons de croire qu’on avait eu un projet d’évasion. Il n’était exécutable que par le moyen des croisières anglaises; mais les Anglais ne pouvant tirer aucun profit de Charles IV, n’étaient pas gens à délivrer par philanthropie une majesté captive et à la prendre à leur charge. La Reine et le prince de la Paix avaient des relations en Espagne par l’intermédiaire de prisonniers de guerre et d’Espagnols que le commerce attirait dans le port; elles étaient sans importance. Le faible parti que le Roi avait conservé dans son royaume était impuissant; la nation se passionnait pour d’autres intérêts.

Dans les premiers jours, la curiosité, même une sorte de commisération attiraient le monde auprès de la maison du Roi. Les formes de la Révolution qui l’avait renversé du trône et enlevé à son pays, trouvaient peu d’approbateurs. On le plaignait sincèrement; on s’intéressait peu à tout le reste. On s’accoutuma bientôt au spectacle de ces grandeurs déchues; on finit par ne plus y faire attention. Quelques royalistes montrèrent toujours de la vénération pour cette famille et se vantaient même de lui prêter de l’argent, car elle criait misère. C’était un hommage indirect à la maison de Bourbon proscrite et errante, et une manière d’opposition au gouvernement impérial. Un jour, encouragés par la tolérance de l’autorité, des royalistes se permirent sur le passage du Roi des acclamations et voulurent même forcer les citoyens à le saluer. Une sévère admonition mit fin à ces actes imprudents; ils ne pouvaient qu’occasionner des rixes et il eût été si facile alors de les faire passer pour criminels !

L’indemnité du Roi ne fut point acquittée régulièrement; il s’éleva des débats sur la quotité. Il m’en porta plusieurs fois des plaintes et je les transmis au gouvernement. Le Roi repré6en-

tait sa gêne, sa pénurie, la nécessité pénible où il était de faire des emprunts ou de ne pas payer sa dépense; il invoquait la sainteté des traités. Cette affaire ne passant pas par les voies administratives ordinaires, on ne me répondait pas. D’un autre côté, des officiers du Roi, par fierté ou intempérance de langue, disaient qu'il saurait bien se passer des secours de l’Empereur; qu’il avait quantité de diamants qu’il pourrait vendre, tels qu’une superbe garniture de boutons d’habit, une ganse de chapeau, une pomme de canne, etc. ; que la Reine avait aussi des diamants et des perles d’une grande valeur. Ces indiscrétions, partant d'une telle source, semblaient confirmer des bruits qui avaient depuis longtemps circulé à Paris, qu’en quittant l'Espagne le Roi avait emporté dans les fourgons pour trente ou quarante millions en or, lingots, diamants, pierreries, perles, vaisselle. N’avait-on pas répandu aussi que le prince de la Paix avait des sommes immenses placées dans les différentes banques des deux mondes? Que la cour de Marseille possédât des objets précieux, ce n’était pas douteux; le gouvernement savait très bien à quoi s’en tenir.

Un jour, je reçus une lettre du ministre de la Police ainsi conçue : « Je suis informé que le roi Charles IV possède des « diamants d'une grande valeur. Tant que Sa Majesté a habité « Compiègne, il m’a été facile de faire surveiller cette résidence « et d’emp-êcher que des filous n’exécutassent le projet qu’ils « avaient formé d’enlever ces diamants. Mais à la distance où je « me trouve de la résidence de Sa Majesté, il devient impossible « que je puisse exercer la même surveillance. Je vous invite donc i à voir le roi seul et à lui proposer de déposer ses diamants et « les parures de la reine dans la caisse du receveur général qui « en donnera un reçu. »

Cette commission ne me fut rien moins qu'agréable. On voulait s’emparer des diamants et l’on se servait de moi pour piper le roi. La reine avait des parures, on les avait vues sur elle, elle ne s’en cachait pas. Mais des diamants de la valeur qu’on les supposait, tout portait à croire qu’ils n’étaient pas entre leurs mains et qu’ils les avaient mis en lieu de sûreté. Quand même ils les auraient eus à leur disposition, comment Fouché pou-

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