CHAPITRE XV
vait-il penser qu’ils seraient assez naïfs pour les déposer, avec la certitude ou au risque tout au moins de ne plus les revoir? Il sentait bien que la reine et le prince de la Paix ne seraient pas assez bonasses pour donner dans le piège; aussi me recommandait-il de voir le roi seul. Gela n’était pas facile; et quand j’y serais parvenu, aurais-je obtenu qu’il déposât ses diamants sans consulter la reine? La commission était inexécutable et par conséquent une maladresse. Il fallut bien me résoudre à la remplir.
J’allai chez le roi à l’heure où je savais que, seul dans sa chambre, il faisait sa sieste. On allait et venait du dehors dans sa maison assez librement et sans étiquette. J’y étais très connu de son monde; je parvins donc sans difficulté dans sa chambre. Je le trouvai sur pied et je lui communiquai à bout portant la dépêche du ministre. Le roi ne me parut nullement étonné, me remercia, me dit que dans cette attention du duc d’Otrante il voyait une nouvelle preuve de son amitié et qu’il en ferait part à la reine. L’affaire n’était pas mal engagée. La réponse du roi semblait un aveu qu’il possédait les diamants. J’allais continuer la conversation lorsqu’une porte s’ouvrit : c’était la reine et le prince de la Paix. Évidemment on leur avait annoncé mon arrivée; ils accouraient au secours du roi.
Il leur dit de suite : « Voilà M. le préfet qui vient de me comt muniquer une lettre de M. le duc d’Otrante...
« — Oh! c’est un de nos amis, M. le duc d’Otrante, inter- < rompit la reine.
t — Il craint, continua le roi, que des fdous ne viennent
* nous prendre nos diamants.
< — Nos diamants! reprit la reine. Eh! mon Dieu, nous n’en
* avons pas. Et, s’adressant à moi : « Monsieur le préfet, vous « m’avez vu quelques parures, c’est tout ce que nous possédons. « Elles sont à moi. Nous n’avons rien emporté des diamants « de la couronne. »
Le roi dit alors comme sa femme. Tous les deux à l’envi s’épuisèrent en remerciements des aimables attentions de ce bon duc d’Otrante et me déclarèrent qu’ils n’avaient nulle crainte des voleurs. Le prince de la Paix prit la liberté de confirmer leurs dires par son témoignage. Ils jouèrent parfaite-
ment la comédie et me mystifièrent ainsi que le ministre. Je lui rendis compte et je n’entendis plus parler de cette affaire (1).
Malgré les politesses qu’on me faisait à cette cour, je savais qu'on ne m’y aimait pas. Conventionnel et votant, on m’y regardait comme un ennemi déclaré de tous les Bourbons. On ne me trouvait pas assez courtisan. On montrait plus de confiance à des gens qui, sous un masque obséquieux et flatteur, recevaient leur argent et les trahissaient. Cependant, je ne leur fis point de tracasseries, et j’eus tous les égards dus à leur triste situation.
Le prince de la Paix, auquel l’histoire reproche d’avoir le plus contribué aux malheurs de son maître, avait eu vers la fin de sa carrière un éclair de résolution et d’énergie. Il avait décidé Charles IV à imiter la cour de Portugal et à se réfugier en Amérique. Toutes les dispositions étaient faites. Le secret était nécessaire, le roi l’avait promis ; il ne put s’empêcher d’en parler à son confesseur; alors tout fut perdu. « Voyez ce que « c’est, me dit le prince en me racontant cet événement, d’avoir « affaire à un prince faible. Si le roi m’avait tenu le secret, nous « n’en serions pas réduits à cette triste extrémité. » Le prince se flattait, mais je ne le contredis pas. Ce furent les armements faits publiquement pour protéger la retraite du roi qui firent éclater l’insurrection d’Aranjuez et manquer le projet.
La reine d’Étrurie n’avait pas suivi ses père et mère à Marseille. Elle partit de Compiègne pour aller à Nice; elle passa à Aix. Quelque temps après, accusée d’intrigues avec l’Angleterre, elle fut envoyée à Rome pour faire pénitence. Son fils fut confié à son aïeul Charles IV. Ce jeune prince, d’une jolie figure, avait de la vivacité, des saillies et prenait plaisir à se moquer de son oncle François-de-Paule et à lui faire des espiègleries. Les maîtres désespéraient de celui-ci et disaient du bien de l’autre.
(1) A la mort du roi Charles IV à Rome, en 1819, les journaux ont publié que ses diamants et ses perles avaient été mis sous scellés et qu’ils avaient une valeur immense.
puant au prince de la Paix, il parait certain qu’il ne vit à Paris (1843) que d’une pension de 6 000 francs que lui fait Louis-Philippe. (Note de Thibaudeau.)