‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 166 sur 325 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

« un très bon avocat en lui. C’est un homme si loyal, d’un si « excellent esprit, qu’il rendra justice à tout ce qu’il aura vu de « bien et de louable dans votre administration. J’aurai un grand « plaisir à l’entendre. »

Le département ne produisait de grains que pour la moitié de sa consommation, et le territoire de Marseille que pour le tiers. Depuis que la liberté du commerce des blés avait prévalu, cette ville était devenue le grenier des provinces méridionales et de toute la Méditerranée. Il n’était pas rare d’y trouver réunies dans son entrepôt deux ou trois cent mille charges de blés importés de la mer Noire, d’Afrique et de toutes les Échelles du Levant. Les magasins immenses construits exprès pour cette destination étaient souvent insuffisants; il fallait alors en emprunter dans les campagnes. On consommait pour la plus grande partie des blés étrangers. La facilité de la navigation maritime et des échanges leur obtenait la préférence sur les blés indigènes. On en tirait rarement de l’intérieur. Depuis la guerre cet état de chose était bien changé. A mesure que les difficultés de la navigation avaient enchéri le fret et l’assurance, l’importation des blés avait diminué, et elle cessa presque entièrement lorsqu’il n’y eut plus de pavillons neutres et que la permanence des croisières anglaises ne permit plus de mettre un bâtiment en mer ni d’en recevoir. Alors Marseille ne tira plus de blés étrangers que de l’Italie ; pour ses besoins et pour ceux des départements voisins, elle s’approvisionna en Languedoc par le port de Cette, en Bourgogne par le Rhône et la Saône ; elle tira même des farines de Paris par terre, ce qui passa pour un phénomène.

Parmi les négociants qui se livraient à ce nouveau genre de commerce, M. Bethfort, originaire de Picardie et établi depuis peu de temps à Marseille, tenait le premier rang. C’était une grosse tête, froide et pleine de bon sens; un homme discret, honnête, prudent, économe; il voyait son affaire en grand, aucunes difficultés ne l’effrayaient. Il connaissait parfaitement la carte de ce commerce, c’est-à-dire les lieux de production, les moyens et les frais d’expédition, les saisons convenables, l’art des achats et ventes, d’abaisser, d'élever, ou de maintenir

les prix : une correspondance étendue le tenait sans cesse au courant de l’état des marchés et de leurs variations. Il avait tout cela parfaitement casé dans la mémoire. 11 était très instruit dans la mouture et la boulangerie, sur le mélange et l’amalgame des différentes qualités de blés, leur rendement en farine et des farines en pain. Il y avait plus à apprendre dans une heure de sa conversation simple, précise et lumineuse, que dans tous les livres des économistes. Il avait acquis rapidement une belle fortune par son savoir-faire, favorisé par les circonstances, mais en loyal négociant.

Cette branche de commerce, déchue comme toutes les autres, fut alimentée dans les premières années de mon administration par quelques besoins de l’Espagne. Marseille, qui alors recevait encore des blés étrangers, ayant eu la faculté de les réexporter ou des quantités semblables de blés de France, lit dans les ports espagnols quelques expéditions qui donnèrent d’honnêtes bénéfices, mais ce fut la dernière lueur de ce commerce autrefois si brillant. Il fut bientôt réduit à la seule consommation intérieure et, sous ce rapport, subordonné à l'état général des récoltes qui, pendant plusieurs années, n’éprouva pas de vicissitudes remarquables. Ce commerce n’en présenta donc lui-même aucune; il suivait paisiblement son cours naturel, l'autorité n'avait presque rien à y faire.

La disette de 1810 à 1811 m’avait déjà causé beaucoup d’embarras et de sollicitudes. Du mois de juillet au mois d'octobre, le prix du pain s’éleva à soixante centimes le kilogramme. Je m’étais trouvé réduit plusieurs fois, à Marseille, à un approvisionnement à peine suffisant pour les besoins de cette ville pendant deux ou trois semaines; cependant, les autres communes du département et les départements voisins ne continuaient pas moins de venir s’approvisionner à Marseille, et les blés s’écoulaient sans qu’on pût prévoir d’où il en viendrait d’autres. J étais tellement convaincu que la liberté de la circulation était le seul moyen de prévenir la disette que, malgré les plaintes des consommateurs et les représentations de quelques autorités, je ne voulus jamais permettre qu’on portât la moindre atteinte à ce principe.

Cil A H T RK XIX

La récolte de 1811 n’ayant pas été meilleure que celle de 1810, les embarras et les inquiétudes redoublèrent. On criait famine dans toute la France, et le gouvernement renouvela jusqu’à un certain point les mesures désastreuses de 1793, le maximum, les visites domiciliaires et les réquisitions. Je reçus ces décrets avec les ordres les plus pressants de les mettre sur-lechamp à exécution. Si j’avais obéi, j’étais perdu ; un mois après j’aurais eu réellement la famine, les soulèvements et tout ce qui s’en suit. Je laissai les décrets de côté, je donnai l’assurance solennelle au commerce que je ne les exécuterai pas et que je continuerai à protéger la libre circulation. Le ministre m’écrivit pour me demander compte de ce que j’avais fait. Je répondis que j’étais opposé à ces mesures coercitives en thèse générale; que je concevais encore la possibilité de les exécuter tant bien que mal dans les pays de production où les blés existaient chez les cultivateurs et propriétaires, mais qu’elles affameraient évidemment mon département où le mince produit de la récolte avait été dévoré, et qui ne pouvait plus subsister que par les blés que le commerce trouverait son intérêt à y amener. Raisonner sur des décrets impériaux! Y résister! C’était une audace criminelle. On en parla diversement à Paris; les uns me blâmèrent, les autres m’approuvèrent; le ministre eut la sagesse de me laisser faire.

Les préfets, nos voisins, dans le Var, le Gard. l’IIérault et Vaucluse exécutèrent les décrets. L’effet était immanquable ; leurs blés vinrent dans les Bouches-du-Rhône, ils y furent bientôt moins rares et moins chers que dans les lieux de production, et on accourut de toutes parts en acheter à Marseille. Les préfets se plaignirent, ils m'écrivirent que mon système de conduite les affamait. Je leur répondis de faire comme moi; ils furent obligés de rendre la liberté au commerce. Cependant on était loin d'ètre dans l’abondance et la sécurité.

11 ne s’agissait pas de compter l’approvisionnement de Marseille par mois; il n'était habituellement que de quelques semaines ou de quelques jours. J’appelais de tous mes vœux tantôt le vent d’est qui devait amener un petit convoi de la rivière de Gênes, une autre fois le mistral qui devait en amener

un du port de Cette, et lorsque poussé par ce vent impétueux le convoi doublait le cap Couronne, je me sentais soulagé d’un grand poids. A chaque enlèvement de blés, les boulangers représentaient au maire qu’ils ne pouvaient pas s’approvisionner, qu’ils se verraient obligés de cesser leur fabrication ou de la réduire. Le maire, de son côté, ne cessait de me faire des rapports alarmants; il hésitait entre la justesse de mon principe et la crainte d’une disette réelle avant d’avoir atteint la nouvelle récolte qui s’approchait. Enfin, je l’autorisai, sous prétexte de mesure de police, à suspendre pendant vingt-quatre heures la délivrance de permis de sortie de la ville (1). Pendant ce temps-là j’obligeais les boulangers à faire un approvisionnement de quelques semaines et, ce délai passé, les choses reprirent leur cours.

Quoique cette disposition fût faite sans éclat, sans publication, elle occasionna cependant quelques rumeurs sur la place et au dehors. Je m’empressai d’écrire aux préfets voisins et aux sous-préfets de mon département pour les rassurer. Dans toutes mes lettres je faisais le fier et je protestais que Marseille était dans l’abondance. En effet, comme la saison avançait et que les prix étaient très élevés, personne ne voulut plus garder de provision dans la crainte de perdre, et l’on gagna ainsi la nouvelle récolte sans troubles, tandis qu’il y en eut dans quelques parties de la France, et particulièrement à Caen, où l’Empereur envoya un détachement de la garde impériale en poste pour réprimer les soulèvements.

Le sénateur Jaucourt, qui avait été envoyé à Marseille pour l’organisation des cohortes, fut témoin de ma conduite et l’approuva. De retour à Paris, il m’écrivit le 17 juillet : « Je n’ai pu « m’empêcher ici de comparer la libéralité des principes qui « ont dirigé votre administration avec les mesures inquisito- « riales, vexatoires, humiliantes et affamantes dont nous avons » été et sommes encore victimes. Vous mettiez le pain à la « main de vos administrés; notre ou nos préfets nous l’ôtaient

(1) Ces permis ne pouvaient être refusés sous aucun prétexte; ils n’avaient pour objet que de faire connaître à l’autorité les mouvements du commerce. (Note de Tlnbaudeau.)

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