CHAPITRE XIX
« de la bouche pour nous en vendre une quantité arbitraire « hors de nos maisons. On nous punissait pour en déclarer « moins que nous n’en avions, pour en vendre au-dessus de la « taxe et l’on nous en achetait la nuit pour Paris. On faisait « frauduleusement le service de la capitale et rigoureusement « celui des marchés où, comme de raison, rien ne se portait « que par contrainte. Enfin, dans mon département, où je suis « sûr que nous avons plus de blé qu’il ne nous en faut, nous « sommes en état de famine. Pardonnez-moi tout ce détail; « mais la seule manière de vous louer qui puisse vous « plaire, c’est de comparer ce que vous avez fait avec ce qui « s’est fait. »
Le duc d’Otrante m’écrivit aussi, le 8 juillet : « Je te félicite « d'ètre arrivé à la moisson sans bruit et sans violence. Ici, « nous n’avons pu avoir d’autres inquiétudes que celles que « nous ont données les fausses preuves de zèle. Ils ont réussi, « mais ils ont montré en même temps qu’ils n’avaient ni « lumières, ni habileté. »
La disette n’était pas le seul lléau dont j’avais eu à me défendre. On n’avait pas manqué de pain, mais il était à un prix si exorbitant que, dans l’état de misère où était le pays, il y avait beaucoup de familles qui ne pouvaient en acheter la quantité nécessaire à leur consommation. En mars, le prix du kilogramme de pain était : première qualité, de 80 centimes ; de deuxième, 70; de troisième, 00. Dans les temps les plus prospères, le prix ordinaire du blé était de 18 à 20 francs l’hectolitre, et celui du pain de 15 à 20 centimes la livre.
Pendant la cherté, il y avait seulement à Marseille, réduite à une population de quatre-vingt-dix mille individus, dix mille familles qui s’étaient fait inscrire à l’administration des secours. Le gouvernement ordonna qu’un fonds de 10000 francs, pris dans les caisses communales, serait employé à la distribution des soupes économiques dans le département. C’était une goutte d’eau jetée dans la mer, elle ne profita qu'aux villes. Marseille fournit 60000 francs à la Société de bienfaisance qui avait des lourneaux et un service tout monté. On eut encore à combattre le goût, les habitudes et la susceptibilité des
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consommateurs. Le préjugé contre les soupes était encore tellement enraciné que des misérables vendaient à vil prix leurs bons pour acheter quelques onces de pain blanc. Il en était ainsi des pommes de terre; le peuple les regardait comme une nourriture de cochons. La culture en était du reste peu répandue. L’impérieuse nécessité triompha momentanément de tous les obstacles; mais, à mesure que le pain se rapprocha de son prix ordinaire, les soupes économiques furent dédaignées. Cependant, dans la suite, on s’occupa davantage de la culture des pommes de terre. J’autorisai le maire à permettre aux boulangers de mêler une quantité déterminée de farine de maïs dans le pain; ce fut une ressource précieuse, les consommateurs ne s’en aperçurent pas.
J’épuisai la charité particulière et les caisses communales pour procurer un peu partout aux indigents des moyens de subsister; mais, malgré mes efforts et la coopération des autorités et des citoyens aisés, il fut impossible de satisfaire tous les besoins. 11 y eut beaucoup de malheureux, qui ne survécurent à cette époque désastreuse qu'en disputant aux animaux les plus vils aliments. 11 faut le dire à la louange du peuple, il souffrit avec une admirable résignation. Sur aucun point du département la tranquillité publique ne fut un instant troublée.
C’est alors que se préparait cette expédition en Russie, si brillante à son départ et dont la fin fut si déplorable. Nous étions gorgés de gloire et nous mourions de faim. Heureusement, lorsque nous apprîmes les désastres de la Grande Armée, l'abondance était revenue.
Tandis que je luttais seul de toutes mes forces contre l’embarras des subsistances, à Paris non seulement on ne me tenait aucun compte de mes succès, mais on me desservait sous main. Je reçus à la fois (mars 1812) plusieurs lettres dans lesquelles on me prévenait que, sur la communication donnée à l’Empereur d’une lettre écrite par moi au ministre de l’Intérieur sur l’état des subsistances, où j’exprimais de vives inquiétudes et demandais de prompts secours, l’Empereur était entré dans une grande colère, avait prononcé ma destitution et nommé Girardin à ma place.
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Je n'avais point écrit nouvellement au ministre sur cet objet; dans mes derniers rapports je n’avais pas montré d’inquiétude, ni encore moins demandé de secours; je ne pouvais donc rien concevoir à cette nouvelle. Du reste, j’y fus très peu sensible; j’étais tellement abreuvé de dégoilts, l’administration était si pénible et si désagréable et, ma destitution, si elle avait eu lieu, me semblait une telle iniquité, que je dis à ma femme : « Fai- « sons nos paquets, et dès que la nouvelle de mon remplace- « ment arrivera, nous monterons en voiture et nous irons dans « le Poitou nous enterrer à la campagne. » Mon parti était pris. En supposant en elfet que j’eusse pensé à me défendre pour conserver ma place, je n’étais plus à temps de le faire; le coup devait être porté et je n’avais aucune envie d’aller à Paris traîner dans les salons une figure de destitué, ni jouer le rôle de solliciteur.
La nouvelle de ma disgrâce se répandit promptement à Paris et dans ma ville natale. Cependant, au premier bruit, quelques amis et mon fils, qui était au lycée à Paris, se mirent en campagne pour savoir ce qui en était. La chose s’était, disait-on, passée au Conseil des ministres. On courut chez le duc de Bassano, Daru, Regnaud; les deux premiers n’en savaient rien, l’autre dit qu’il croyait qu’il y avait eu quelque chose. Girardin ayant été nommé préfet de Rouen, on commença à douter du bruit qui courait sur moi. Cependant on ne concevait pas comment il se serait généralement répandu s’il n’y avait pas eu du vrai; on imputait au ministre de l’Intérieur d’avoir détourné de lui quelques reproches de l’Empereur en les rejetant sur moi. Pendant plus de huit jours, chaque courrier m’apporta des lettres; quoique de plus en plus rassurantes, elles me laissaient toujours quelques nuages. Enfin le duc de Bassano et Daru ayant été aux informations assurèrent qu’il n’avait été nullement question de moi avec l’Empereur et que tout cela n’était qu’une pure invention.
Je crus, malgré tout, devoir provoquer une explication du ministre de l'Intérieur (1). Je lui écrivis à ce sujet. Il me répon-
(1) Le comte de Montalivet.
dit le 10 avril : « J’ai reçu votre lettre du 30 mars dans laquelle » vous m'annoncez qu’il vous serait parvenu que, sur un rap- « port que j’aurais présenté à l’Empereur relativement à l’état i des subsistances dans le Midi, Sa Majesté aurait témoigné un a vif mécontentement contre vous. Ceci est à la fois pour moi « une énigme et un trait, de lumière : une énigme, en ce que je « ne comprends pas comment on a pu supposer un rapport qui « n’a jamais existé et auquel aucune chose, aucune pensée n’a pu « faire songer; un trait de lumière, en ce que cela m’explique « pourquoi, depuis un mois, plusieurs personnes officieuses « m'ont dit que M. Thibaudeau annonçait avoir à se plaindre « du ministre de l’Intérieur. Il doit y avoir là-dessous une plate e intrigue. Je vous incite, en vous répétant les assurances de « mon estime et de mon attachement, à mépriser autant que « moi les manœuvres des gens qui ont cherché à altérer nos « anciennes et bonnes relations. »
D’après une explication aussi franche, il m’était impossible de conserver le moindre doute sur l’attitude du ministre, mais je restai toujours convaincu que, dans une circonstance où j’avais mérité des éloges, on m’avait desservi auprès de l’Empereur. Je lui écrivis directement pour réfuter les faux rapports qui auraient pu lui parvenir; je ne reçus pas de réponse.
Mme Devaines m’écrivit, le 16 juin : « Je ne vous parle pas « du pain; vous en savez plus que moi sur cet article. Je vous « plains; je crois que ce qu’il y a de mieux à faire, c’est ce que « vous faites; continuez donc et surtout instruisez exactement « les ministres du Commerce et de la Police. Mettez ensuite « votre bonnet sur vos yeux et patientez. Chaque jour passé « vous rapproche du terme où vous serez moins tourmenté. » Je suivis ce conseil.
Le roi Charles IV ne se trouvait pas mal à Marseille. Sa santé s’y était rétablie au point que, impotent quand il y était venu, il finit par marcher librement. Cependant le mistral, qui le fatiguait ainsi que la reine, l'ennui, compagnon ordinaire de la grandeur déchue, l’espoir si naturel aux malheureux d’être mieux ailleurs que là où ils sont, le désir d’un climat encore