CHAPITRE XIX
C’est dans ce site pittoresque et sauvage que s’e'lève un rocher isolé, baigné par la Touloubre, dominé au levant par d’autres rochers plus élevés encore. C’est sur ce rocher qu'est le château, monument bien conservé du régime féodal. Un passe sur un pont la rivière, qui, grossie par plusieurs sources, arrose les jardins; on arrive par une rampe praticable pour les voitures à la première porte, où se trouvent un pont-levis et une cour. Là, il faut mettre pied à terre. On monte par une seconde porte un vaste escalier de plus de soixante marches pratiqué sous une voûte, et l’on parvient par une troisième porte à la terrasse du château.
On se croyait d’abord introduit dans une prison d’État. Alors on oublie tout à coup le sentiment pénible dont on n'avait pu se défendre. La poitrine oppressée se dilate et respire en liberté devant le spectacle nouveau qui vient frapper les regards. Ils parcourent avec ravissement une plaine immense qui s’étend jusqu’au Rhône. Tout à l’heure, on ne voyait que de tristes murailles; maintenant on découvre un horizon de dix lieues. Dans cet espace que la vue ne peut embrasser se trouvent des prairies, des jardins, des champs, des vignes, des vergers de mûriers et d’oliviers créés par le génie d’Adam de Crapone, le clocher de Pélissanne qui semble commander à toute la contrée, les montagnes secondaires de Salon, d’Istres, de Saint-Chamas, cette plaine caillouteuse de La Grau que Strabon appelle une terre horrible, les arbres que les eaux limoneuses du Ithône ont semés sur les bords du tleuve, les miracles de l'industrie, les merveilles de la nature.
Il faut encore monter l’escalier du perron par lequel on entre dans le château. Il est divisé en plusieurs parties. Ici, ce sont des tours et des bastions inhabités et inhabitables, qui ont traversé des siècles et conservé leur physionomie primitive ; des souterrains destinés, dans des temps reculés, à loger les hommes d’armes et les vassaux ; des plates-formes pour découvrir l’ennemi, des créneaux pour s’en défendre. Le vent, du nord s’y engouffre en mugissant, l’oiseau de la nuit y fait sa demeure, la couleuvre y cherche un asile, les ombres des paladins y respirent. Le micocoulier semé par les vents croit, en les bravant,
enraciné dans les murailles et les orne de son pâle feuillage. Des lierres contemporains de ces fortifications antiques les couvrent de leur constante verdure, comme pour dissimuler les ravages du temps, et offrent, dans leurs intervalles, le contraste de la jeunesse et de la décrépitude.
Là, ce sont des appartements distribués, décorés et meublés dans le nouveau goût. Sur le plafond d’une grande salle sont peints des emblèmes et inscrites, en latin, des devises de la chevalerie. Dans une vieille tour on a fait un boudoir; l’antique et le moderne se confondent; c’est l’âpreté de la barbarie et la noblesse de la civilisation, comme dans ces monuments des anciens peuples restaurés de nos jours, comme dans ces temples des païens où le christianisme a introduit le luxe de ses autels. Des bosquets nouvellement plantés garnissent la croupe du rocher, au bas de laquelle une grande salle de marronniers offre une ombre impénétrable aux rayons du soleil, et des potagers fournissent des légumes et des fruits.
Je restai environ quinze jours dans cette retraite. Elle ne fut pas tout à fait solitaire; on venait nous y visiter des environs, de Lambesc, de Pélissanne, etc. J’y reçus une lettre de M. Pélissier, médecin à Saint-Remy, député, en 1789, aux États généraux, mon collègue à la Convention et neveu de Durand de Maillane, membre de ces deux Assemblées. Pélissier avait été très chaud révolutionnaire, sans qu’on pût lui reprocher aucun excès. Au 18 Brumaire, il était rentré dans la vie privée, et maintenant il végétait avec une résignation philosophique dans une obscure médiocrité, cet homme qui avait été membre de la plus puissante et de la plus terrible de nos Assemblées et l’un des fondateurs de la République. C’était le sort de la plupart de ceux qui lui avaient survécu.
J’étais, comme toute la France, très préoccupé de la guerre que l’Empereur allait faire en Russie. Je ne voyais pas sans inquiétude nos armées aventurées dans une expédition aussi lointaine. Des hommes sages et froids prêtaient à l’Empereur des projets gigantesques et n’en paraissaient nullement effrayés. A son retour de Marseille à Paris, le sénateur Jaucourt m’écri-