CHAPITRE XIX
vit, le 17 juillet : « L’Impératrice arrive ce soir à Saint-Cloud. « Les nouvelles du 4 de Wilna y laissent encore l'Empereur, c S’emparer des côtes, passer et déborder la Dwina, s’étendre « jusqu’à la mer Noire, ouvrir des canaux, séparer ainsi la « Russie civilisée de la Russie barbare et faire, par les fleuves, « une île de l’Europe, telle serait la grande et tout à la fois sage « mesure dans laquelle se renfermerait l'immense politique du « maître du monde. Nous verrons, si nous vivons. » Nous avons vécu et nous avons vu Jaucourt, en 1814, prendre une part très active à la déchéance de l’Empereur.
Depuis longtemps, MmeDevaines avait par prudence renoncé à m’envoyer des nouvelles. « Moins que jamais, m'avait-elle « mandé, je vous parlerai de ce pays-ci. Je suis muette. » Elle profita de l’occasion de mon fils qui venait passer ses vacances à Marseille et m’écrivit le 14 août : « Ceci n’est pas une lettre, « mais une gazette confidentielle, qui ne peut être écrite que « parce qu’elle vous sera remise par votre fils.
« Le roi de Westphalie, après des querelles avec l’Empereur « et un grand mécontentement de ce qu’il a été attaqué dans « un Bulletin (sans être nommé) pour n’avoir pas poursuivi les « Russes comme il le devait, a tout simplement un beau matin « quitté l’armée avec sa garde. On ne sait pas encore où il est « allé. Notre ami Siméon, auquel j'écrivais que son roi aurait la « Pologne, et qui n’en voulait rien croire, me mande à la date « du 6 août : « J’ai toujours pensé que la Pologne ne serait pas « pour le Roi et vous ne tarderez pas à en être convaincue. » Ce « qui indique clairement qu’ils sont instruits de l’escapade. « C’est une curieuse famille.
« On meurt de faim à l’armée, hommes et chevaux. Les « Russes ont pris soin qu’il ne restât rien après eux. Il paraît « que le projet de l’Empereur est de pouvoir, coûte que coûte, « dater des décrets de Moscou, de laisser une grande partie de « l’armée avec les Polonais, en leur conseillant de s’aider et de se « garder; de revenir à Paris dès que la saison ne permettra plus « de rien faire, ce qui arrivera de bonne heure dans ce pays-là. « Soit un jeu joué, soit vérité, tout ce qui a des rapports avec « l’Empereur dit qu’il sera ici à la fin d’octobre. La grande
MÉMOIRES DE A.-C. THIRAUDEAU
« affaire, c'est le port de Riga qu’il faut avoir. Il parait que la « Suède se joint aux Russes. On dit que Bernadotte est déjà en « Russie, mais il n’y a rien de certain.
« On est dans la crainte générale que la récolte de cette « année soit médiocre et que nous soyons encore un an dans » la misère.
« On est ici d’une indifférence profonde sur la guerre, ou « d’un mécontentement qui perce facilement. Tout augmente de « prix pour les vivres et les autres choses qui sont nécessaires et « indispensables. L’argent est extrêmement rare. L’Empereur « en partant a épuisé toutes les caisses. On a suspendu une « partie considérable des travaux. Ainsi on ne fait rien au « palais du roi de Home, à l’arc de triomphe de l’Étoile, au « château de Versailles; mais on n’en pose pas moins des pre- « mières pierres, parce qu’il faut tapisser sur la rue.
« On prétend qu’il y a par mois un déficit de 14 millions. Si « cela est, il faudra que l’Empereur entame promptement les « 400 millions qu'il a dans son trésor particulier. Vous savez « sans doute ce qui est cause qu’on n’a pas encore vu le budget « de 1812 ; c’est que Français de Nantes (1) a dans le sien un « déficit de 22 millions. Concevez- vous que l’archichancelier « en a exigé une place de 8 ou 10 000 francs pour d’Aigrefeuille « qui donne simplement sa signature? Il y eu a pour des « sommes dans ce genre.
« C’est Français qui est cause de la détermination prononcée « qu’a prise l’Empereur de ne plus avoir de directions générales « gérées par des conseillers d’État. Il a trouvé la section des <t finances trop faible sur tout ce qui concernait les collègues, et « a prétendu qu’ils étaient juges et parties. C’est par les douanes « qu’il a commencé. Les ministres en sont enchantés et pous- « sent à ce que les directions générales rentrent dans leurs « attributions. Du reste, il y a une insouciance étonnante depuis « le ministre jusqu’au dernier commis pour l’affaire dont on « est chargé, comme pour le bien général.
(1) Ancien membre de l’Assemblée législative et des Cinq-Cents et préfet sous le Consulat, puis, en 1804, conseiller d’État et Directeur général des Droits réunis.