‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 171 sur 325 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

« Concluez de ceci qu’il faut plus que jamais que vous « meniez sagement votre barque, que vous fassiez le moins de « dépense possible, que vous vous arrangiez pour rester dans « votre place jusqu’à ce que l’âge vous ait ôté les moyens de « travailler; car le rappel seul au Conseil d’Etat serait une triste « perspective. Un ministère! C’est le gros lot à la loterie, suret tout avec l’éloignement de l’Empereur, pour les hommes do la » Révolution. Vous êtes encore trop jeune pour le Sénat. Au « total, le Conseil d'État est tout à fait tombé dans l’esprit de <1 l’Empereur. 11 ne peut plus souffrir Defermon et le traite mal.

« Chaque jour prouve qu'il jette l’orange après l’avoir pressée.

« Vous croyez bien que les ministres ne travaillent pas à relever « le Conseil.

« L’Empereur avait dit à Talleyrand et à d’autres qu’il Ternes mènerait en Pologne pour remplacer l'archevêque de Malines. « Maret a tant crié qu’il ne serait plus rien si Talleyrand paraisse sait avoir le moindre crédit, que l’Empereur ne Ta pas « emmené. Maret a acheté Saint-Brice.

« Depuis son retour, l’Impératrice a écrit une lettre au Pape, « qui lui a répondu en mettant sur l'adresse : « A Sa Majesté « l'Impératrice. » Ainsi, il reconnaît le mariage; on croit que « cette grande affaire s’arrangera. Les cardinaux vont loger à « Fontainebleau auprès de lui. jusqu’à ce qu’il vienne à l’arche- « vêché. Le Maury va loger à l'hôtel du Nivernais, rue de « Tournon, ce dont il est très mécontent. »

Dans sa gazette, Mme Devaines me donnait aussi quelques nouvelles d'Espagne. C’était le massacre de Deslandes, secrétaire du roi Joseph, dont on avait saisi les dépêches qui furent publiées à Londres. C’étaient les anxiétés de la reine qui, pendant deux mois sans nouvelles du roi, en avait reçu quatre lignes apportées par un homme qui avait fait le voyage à pied, tant les communications étaient faciles.

Peu de temps après, mon ami Saint-Laurent, général d’artillerie. me mandait de Vittoria : « Nous avons tout le pays contre « nous. Comme l’armée est sans solde depuis très longtemps « et que le mot de distribution de vivres est rayé du diction- « naire, on croit être avec des Vandales. Rien n'est respecté; la

MÉMOIRES DE A.-C. TIIIBAUDEAU

« guerre trop prolongée tue la morale, c’est à qui pillera le « mieux. En vérité, je suis quelquefois honteux de mon habit,

« tant on l'a avili dans ces contrées. Si l’on n’avait pas la « faculté d’épancher son âme, il faudrait se brûler la cervelle.

« Vous voyez combien tout cela est brillant. »

Mme Devaines m’annonça, le 25 septembre, que j’aurais peut-être dans l'hiver la princesse Pauline qui était aux eaux d’Aix en Savoie avec l’impératrice Joséphine, la reine d’Espagne et la princesse royale de Suède. La princesse Pauline passa en effet par Marseille, mais pour aller hiverner à Iiyères. Depuis un an j’occupais la nouvelle préfecture; elle vint sans façon s’y loger avec toute sa valetaille haute et basse, qui usa et abusa de l’hospitalité et me chassa presque de chez moi. La princesse s’y reposa plusieurs jours. Elle me remit en partant une petite tabatière ornée de son portrait en médaille valant environ 150 francs. Je mentionne ce cadeau parce que c’est le seul que j’aie reçu de la famille impériale, qui, du reste, ne m’en devait pas; je ne prétendais pas que la princesse m’indemnisât. Le préfet le plus avare se trouvait honoré et heureux d'héberger une sœur de l’Empereur. Cette fois-ci, on ne lui donna pas de fête; elle était réellement malade et les esprits n’étaient pas portés à la gaieté.

Un soir, je rentrais à Arles d’une tournée en Camargue. Le maire chez qui j’étais logé et plusieurs habitants m’attendaient avec impatience pour me communiquer le journal contenant le fameux 29e Bulletin de la Grande Armée. Après l’avoir lu : « Voilà « dis-je, mes pressentiments réalisés sur cette campagne 1 Elle « sera fatale à l’Empire, funeste à la France. » En 1814, cette prophétie m’a été rappelée par une des personnes qui l’avaient entendue, M. Meyronnet de Saint-Marc.

Girard, secrétaire général de la préfecture, ayant été nommé député au Corps législatif pour le département de Vaucluse, fut remplacé par Jordan-Duplessis, auditeur, frère de Camille Jordan 11 arriva avec beaucoup de prétentions, entre autres celle d’être le canal nécessaire par lequel toutes les affaires devaient entrer à la préfecture et en sortir. Il annonçait ouvertement que, n’étant pas versé dans l’administration, il était venu pour la

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