CHAPITRE XXI
en conscience et que je fus inexorable. J’envoyais, disait-on, à la boucherie la fleur de la noblesse, je portais le désespoir dans l'âme des parents. Leurs maladies, leur mort, c’e'tait moi qui en serais la cause. Pour la ville d’Aix, c'était la fin du monde. J’en rendis un petit compte à Siméon, qui me répondit de Cassel, le 22 juin : « J’ai vu une preuve nouvelle de votre savoir-faire « dans votre levée de gardes d’honneur, vous avez choisi à mer- « veille et ce n’a pas été sans peine. Quant à la levée pour la « cavalerie, elle n’est plus guère facile en Provence qu’ici une « levée devin. Nous avons en Provence des ânes et des mulets,
« mais bien peu de chevaux. »
M. Pagès, chef de division au ministère de la Police, m’écrivit, le 2 juillet : « On a été très satisfait de votre travail sur les « gardes d’honneur. Vous êtes au premier rang des préfets qui « ont le mieux saisi et exécuté les intentions du gouvernement.
« Le général Saint-Sulpice a dit que c’était vous qui lui aviez « envoyé le contingent le mieux choisi. »
M. de Jouques avait deux frères puinés, connus sous les noms de Baqui et Mison. Ils avaient émigré et étaient officiers supérieurs. Vu leur âge et considérant qu'on ne pouvait pas en faire de simples soldats, je ne pensais pas à les désigner. Ils désirèrent être compris dans la levée, à peu près assurés par l’appui de Fouché, du général Saint-Sulpice et ma recommandation, d’obtenir des grades supérieurs et flattés de rentrer ainsi au service.
M. de Jouques m’écrivit de Tarbes, le 13 mai : « Vos bontés « continuent de me suivre jusque dans l’éloignement où m’a « mis ma nouvelle destination. Permettez que je vous en exprime « ma reconnaissance qui me suivra partout et en tout temps. « Mes frères m’ont appris ce que vous aviez bien voulu faire « pour eux dans cette circonstance décisive pour leur des- « tinée. »
Ils ne tardèrent pas à être promus à des grades. Fouché fit beaucoup pour eux. M. de Fouques m’écrivit le 2 juillet : « Mes deux frères sont à Mayence. Ils sont tous deux premier « chef d’escadron. Mison , qui se défiait plus de sa santé que de « son zèle, est aujourd’hui charmé comme son frère d’être rentré
MÉMOIRES DE A.-C. TIIIBAUDEAU
« dans la carrière des armes d’une manière aussi avantageuse <t qu’honorable. Ils m’ont ruiné par leurs dépenses de chevaux, » d’uniformes, de voyages; mais je suis enchanté de ce qu’il « n’y a pas un individu dans ma famille dont l’existence ne soit « aujourd'hui consacrée au service de la patrie et du prince. Les « sacrifices pécuniaires sont peu de chose à côté de ce sentiment « de satisfaction intérieure. »
Et, le 2 octobre : « J’ai reçu des nouvelles de mes frères, de « Dresde. L'Empereur les atrès bien accueillis. 11 a trouvé Baqui « surtout un très bel officier et le lui a dit. La riante franchise de « Baqui, qui répondit avec esprit à une question croustilleuse, « paraît avoir favorablement prévenu l’Empereur. — « Qu’avez- « vous fait à la bataille de Marengo? » — « Sire, j’espère faire « oublier à Votre Majesté tous mes anciens services. »
Les deux frères de Jouques passèrent du service de l’Empire à celui de la Restauration et y obtinrent le grade de maréchaux de camp.