‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 192 sur 325 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

levée dans le sens rigoureux des instructions. Le contingent n’était pas fixé, mais il y avait un minimum. On était prévenu que tout ce qui l’excéderait serait bien reçu et regardé comme une preuve de zèle et d’habileté. Je connaissais assez mon département pour faire moi-même les désignations. J’appelai tout ce qui me parut d’étoffe à être garde d’honneur, environ une centaine. Ils réclamèrent presque tous. J’examinai, j’entendis moi-mème les réclamants tète à tète dans mon cabinet. Un des nobles les plus riches et les plus hostiles à l'Empire fit offrir à mon secrétaire une très grosse somme pour que son fils fût réformé. Réellement, il était, par défaut de taille, impropre au service. « J’en suis bien fâché, dis-je, mais je ne puis plus le « réformer; il partira. » Il partit pour Lyon où se formait le corps. J’étais sûr qu’il ne serait pas admis; sa famille remua ciel et terre à Paris et jusqu’auprès de Mme Devaines, qui m’écrivit : * Vous avez nommé le fils de M. d’Albertas pour la « garde d’honneur; vous le deviez malgré sa petite taille et sa « faible constitution. Mais, à présent, il dépend de la réponse « que vous ferez au ministre de le sauver d’un état pour lequel « il n’est pas fait et de rendre son père le plus heureux des « pères. Dites qu’effectivement le physique est petit, mais que « vous l’avez désigné parce qu’il le fallait. N’ajoutez aucune « mauvaise note en cas qu’il y ait quelques reproches à faire « sur le reste de sentiment aristocratique de la famille, vous « comblerez de bonheur le père et le fils et celui qui est venu « se recommander à moi pour obtenir de vous cette grâce. Je « dois ajouter que le père a déclaré au ministre que, s’il était « assez heureux pour sauver son fils de la carrière militaire, il « allait diriger ses études pour être auditeur auprès d’un trihu- « nal, la magistrature étant l’état qui lui convenait. Il me « semble que je ne vous demande rien que vous ne puissiez « faire. Je vous répète que le ministre est parfaitement disposé,

« au cas qu’il n’y ait pas de faits articulés contre la famille.

« Dites-moi franchement ce que vous êtes décidé à écrire,

« lorsque vous serez dans le cas de traiter cette affaire. » (30 mai.)

Avant de recevoir cette lettre, j’avais informé le ministre de

MÉMOIRES DE A -C- TIIIBAUDEAU

ma désignation et je m’étais expliqué sincèrement sur les sentiments de la famille. « Je suis fâchée, m’écrivit Mme Devaines,

« que vous ayez été obligé de mettre cette réflexion sur la « famille d’A... Je ne doute pas qu’elle ne soit une des plus « encroûtées d’aristocratie, mais la voilà notée pour longtemps. » (15 juillet.)

Les gardes d’honneur qui n’avaient pas les moyens de s’équiper reçurent leur équipement. C’était le cas de plusieurs nobles qui n'en étaient pas moins fiers de leurs parchemins. Pour cette dépense et l’achat des chevaux je prélevai une contribution qui fut supportée en grande partie par le commerce de Marseille. Ce n’était pas la première fois que les nobles d’Aix se remontaient aux dépens des vilains. Cette ville fournit la plus grande partie du contingent; elle renfermait une phalange de jeunes nobles qui fatiguaient le pavé de leur oisivité, de leur orgueil et de leurs sots propos. Siméon me les avait signalés dès 1804. Des émigrés qui avaient porté les armes contre leur patrie rentrèrent à son service et obtinrent des grades qui leur furent ensuite conservés dans l’armée royale et n’en furent pas fâchés. Beaucoup de ceux qui rentrèrent après dans leurs foyers y revinrent certainement meilleurs qu’ils n’en étaient partis. Je mis en route pour Lyon soixante-seize hommes parfaitement montés et équipés, après leur avoir donné à dîner à la préfecture et leur avoir fait crier : Vive l’Empereur I

On a fait un crime capital, tantôt à un ministre, tantôt à un autre, de la levée des gardes d’honneur. Ils s’en sont déchargés lâchement les uns sur les autres. 11 était tout simple d’en attribuer l'idée à l’Empereur lui-même. Fouché, alors hors des affaires et à Paris, m’écrivit : « On désire que les gens oisifs c appartenant aux anciennes familles entrent dans cette garde. « C’est une porte qu’on leur ouvre et cette porte est magnifique ; « leur ambition et leur orgueil doivent être satisfaits. » Cela peut être pris pour une mauvaise plaisanterie; mais si l’Empire eût duré, l’ancienne noblesse se fût trouvée dans une superbe position.

Cette levée me fit beaucoup d’ennemis, parce que je l’exécutai

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