‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 210 sur 325 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

adhérents. On parvint ainsi à ramasser une soixantaine de signatures au procès-verbal. 11 en fut de même pour le Corps législatif. Sur trois cent quatre-vingts membres, dont deux cent cinquante français, on chercha, on en découvrit soixante-dixsept qui adhérèrent aux actes du Sénat. Voilà les misérables minorités de deux corps d’ailleurs sans mission, sans pouvoirs, qui s’arrogèrent le droit de décider dès destinées de la nation! Voilà ce qu’on donnait comme le vote de ses représentants, vote libre, produit d’un mouvement spontané, d’une profonde conviction! Loin d’elïacer le vice radical de ces actes monstrueux, les adhésions subséquentes le rendirent plus évident. Par l’injonction de l’étranger et sous la présidence d’un traître, des lâches livrèrent le pays, les timides s’enhardirent et sautèrent le pas comme les moutons de Panurge.

Je m’empressai d’aller voir Mme Devaines; elle me mit au courant de tout ce qui s’était passé. Elle n’avait pas quitté Paris, elle avait tout vu ou appris. Que de honteuses manœuvres, de basses et sales intrigues! Elle en avait le foyer sous les yeux. Elle logeait rue Saint-Florentin, à l’entresol, vis-à-vis de l’hôtel Talleyrand. En sortant de cette caverne, des faiseurs, petits et grands, n’avaient que le ruisseau à traverser et venaient se carrer et causer chez elle. Elle avait des relations et des amis dans tous les rangs, dans toutes les nuances. Ses opinions, qu’elle soutenait avec vivacité, n’étaient point exclusives. Plus portée au blâme qu'à l’approbation, elle avait des boutades à toutes les adresses. Ayant eu la Révolution en horreur, elle s’y était soumise comme à un fait accompli ; elle avait des amis parmi ses partisans et conservé ses amis de l’ancienrégime. Elleavaitpassionnément admiré Bonaparte, Premier Consul et Empereur. Son despotisme, son ambition, les sacrifices et les malheurs qu’entraînaient ses entreprises guerrières l’avaient attristée et refroidie. Elle ne déplorait pas moins la chute de l’Empire; elle voyait avec chagrin menacés les bons résultats de la Révolution qu’elle avait détestée. Elle ne pouvait pas s’accoutumer à l’idée que la grande secousse qui avait depuis vingt-cinq ans transformé la France eût eu lieu en pure perte. Elle regardait la Restauration comme une nouvelle

MÉMOIRES DE A. -G. ÏHIBAUDEAU

calamité, et ne s’y résignait que comme à une fatalité sans remède. Elle n’avait pas une haute idée des Bourbons. Elle détestait le moyen d’émigration puriste qui revenait avec eux, les prêtres et les cagots dont ils étaient entourés. On rencontrait dans son salon des heureux enthousiastes, des boudeurs mécontents, des résignés, des aspirants, des hommes honnêtes, des intrigants, Boissy d’Anglas, Siméon, Émery, Jaucourt, le duc de Dalberg, Gallois, Chabaud du Gard, Laborie, Suard, etc. En ma qualité de votant, j’étais seul de mon bord, mais personne ne paraissait alors y songer. Tous les rois avaient traité avec la Convention et le Directoire. Depuis plus de vingt ans, les juges de Louis XVI étaient confondus dans la société. Dans les salons de l'Empire, ils avaient été de pair avec tout ce qui était venu s’y prosterner devant Bonaparte. Je n’étais pas homme à tolérer un mot, un geste, un air équivoque, et Mme Devaines aurait fermé sa porte plutôt que de le souffrir. J’avais dans sa société de vrais, d’anciens amis, Boissy d’Anglas, Émery, Siméon dont rien ne pouvait ébranler la fidélité.

Afin d’annoncer mon arrivée, faire connaître les motifs pour lesquels j’avais quitté Marseille, et prendre l’air du bureau, j’allai chez plusieurs personnages qui depuis longtemps me témoignaient de l’amitié ou de l’estime. Trois d’entre eux étaient membres du gouvernement provisoire, Dalberg, Jaucourt, Beurnonville. Les deux premiers, hommes d’esprit, étaient assez raisonnables. Beurnonville était transporté d’un enthousiasme frénétique qui tenait de la folie. Je ne pus m’empêcher de décoller quelques épigrammes à l’Ajax des armées républicaines que j’avais connu aussi fougueux révolutionnaire qu’il était maintenant fougueux bourbonnien. Chez le duc Dalberg je trouvai Semonville avec lequel j’étais sur le pied de l’amitié. Je ne sais si ce fut par ménagement pour moi, mais ces messieurs me parurent peu fiers et presque honteux de leur besogne. Probablement par politesse, ils essayèrent de me persuader que mon rôle n’était pas fini, et que dans le nouvel ordre de choses il y aurait place pour tous les hommes de probité et de talent. Je leur dis queje n’avais pas, de premier et propre mouvement, refusé de proclamer les Bourbons et quitté Marseille,

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