‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 214 sur 325 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Le vieux marquis d’Albertas fut nommé préfet. C’était l’homme le moins propre, je ne dis pas à me remplacer, mais à faire de l’administration. On ne pouvait lui refuser d’être un ennemi acharné de la Révolution et de l’Empire. Il se mit à l’œuvre, décidé ou bien disposé à critiquer, blâmer ou défaire tout ce qu’avait fait son prédécesseur. Bien qu’il n’eût pas émigré, il ignorait à peu près tout ce qui s’était passé en France depuis trente ans. Les lois nouvelles, il n’en savait rien et n’avait voulu en rien savoir. Il entrait dans l’administration avec des idées arriérées d’un demi-siècle, et, à chaque pas, il ne revenait pas d’étonnement en voyant les innovations que la législation avait subies. Le pouvoir impérial n’existait plus, le pouvoir royal n’était pas assis; il y avait dans l’administration passablement d’anarchie. Les préfets avaient leurs coudées franches, quelques-uns en abusaient largement; le marquis d’Albertas était de ce nombre. Le sceptre chancelait dans sa main défaillante : il n’était que le prête-nom de son parti. Exploité par sa famille et ses amis qui ne s’y entendaient pas plus que lui, l’autorité était au pillage. Bien qu’aveuglés par la passion, les Marseillais ne furent pas très enchantés de leur préfet. Ils étaient humiliés d’être gouvernés par un noble d’Aix. Comparant son administration avec celle qui l’avait précédée, ils trouvaient qu’ils étaient loin d’avoir gagné au change. M. d’Albertas lui-même, à mesure qu’il prit connaissance des affaires, de mon travail et de l'ordre que j’avais établi, finit par penser qu’il n’avait rien de mieux à faire que de suivre mes traces.

Le Roi n’était pas encore arrivé à Paris que les spéculateurs y étaient accourus des départements, les royalistes ou soi-disant tels pour attraper des faveurs et des grâces, les fonctionnaires pour se légitimer, conserver leurs places ou en obtenir de meilleures. Dînant un jour avec mon fils chez un restaurateur, j’aperçus deux nobles d’Arles que je connaissais très particulièrement et qui n’avaient pas été des moins assidus à me faire la cour. J’eus la bonhomie de croire qu’ils me trouveraient impoli si je ne leur disais pas quelques mots. A la fin de mon repas, je m'approchai d’eux, ils eurent l'air de ne pas me connaître. Je

rengainai, comme on dit, mon compliment et je leur tournai le dos, jurant bien qu'on ne m’y prendrait plus.

Je trouvais souvent dans les rues de ces chevaliers provençaux, mes administrés et, il faut bien le dire, mes courtisans. Dès qu’ils m’apercevaient, je produisais sur eux l’effet de la tête de Méduse : ils s’arrêtaient, ne sachant s’ils reculeraient ou s’ils avanceraient, baissaient les yeux, ou regardaient voler les mouches, ou faisaient des détours pour m’éviter. Un jour, sur le Pont-Royal, le marquis de Montgrand et moi nous nous aperçûmes de loin sur le même trottoir. Il broncha un instant, fit volte-face, courut descendre l’escalier des bains Vigier et se tapit là pour me laisser passer, croyant que je n’avais pas vu sa manœuvre. Ces scènes pitoyables ne laissaient pas d’avoir leur côté plaisant. Les nobles d’Arles dont j’ai parlé étaient députés par la noblesse de leur endroit, la plus encroûtée de tout le royaume, pour prier le Roi par grâce de ne pas donner de Constitution, de reprendre l’autorité royale dans son ancienne étendue, d’effacer d’un trait de plume l’œuvre de trente ans et de rétablir l’ancien régime. Ils avaient pour instruction défaire par ci par là des dénonciations, de provoquer des destitutions et, au besoin, de demander quelques têtes de patriotes, ou au moins leur arrestation. Ils se félicitaient d’avoir eu, les premiers dans la noblesse de France, ces principes d’ordre et ces idées lumineuses.

Arles n’était pas la seule ville du département des Bouchesdu-Rhône où l’on montrât un zèle si empressé pour rétablir l’ancien régime dans toute sa pureté. Si l’on avait cru les royalistes de Marseille, ils auraient détruit toutes les créations de la Révolution et de l’Empire; comme si le monde avait sommeillé depuis trente ans, ils redemandaient à grands cris la franchise du port de la ville et du territoire telle qu’elle existait avant 89. Avec cette institution de Colbert allaient renaître dans tout leur éclat le commerce du Levant, celui des deux Indes, la prospérité de Marseille, du Midi, de la France.

Le comte d’Artois honora leur ville de sa présence. Les Marseillais l’assourdirent de la franchise du port et ne lui laissèrent pas un instant de repos. On lui prépara une scène au théâtre,

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