‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 215 sur 325 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

on lui chanta une pétition. Profondément ému par les accords bruyants de la poésie et de la musique provençales, le chevalier français, fort peu versé dans l'économie politique et les matières commerciales, promit au nom du lloi la franchise. Le maire, Montgrand, qui avait repris son titre de marquis et ramassé dans le ruisseau sa croix de la Légion d’honneur qu’il avait jetée le 14 avril, tomba aux pieds du prince. L’ivresse, le délire gagnèrent du parterre au paradis.

Le comte d’Artois ne s’était pas fait suivre ou précéder par son écurie. Il fallut pour ses promenades et ses parades lui trouver un cheval. Il n’y avait guère que des ânes et des mulets, l’embarras était grand. Après mon départ de Marseille, on avait vendu à Dupeloux, sous-préfet d’Aix, le cheval que je montais habituellement. 11 fut offert au prince, qui l’agréa et en fit sa monture. On lui laissa, bien entendu, ignorer qu’il avait été à mon usage, mais toute la ville le savait. Pour les purs royalistes, ce fut un grand scandale. C’était, dit un de leurs beaux esprits, faire monter par Charles II le cheval de Cromwell. Lorsqu’on me rapporta ce propos, je répondis que j’étais on ne peut pas plus flatté de la comparaison, mais qu'on me faisait beaucoup trop d’honneur.

Dans les conseils du Roi, on ne partagea pas tout à fait l’enthousiasme et les illusions des Marseillais pour la franchise du port. Il y avait là quelques économistes, esprits positifs, qui ne se laissaient pas comme le comte d’Artois attendrir par des couplets et des acclamations. Sous l’Empire, la question avait été sérieusement discutée et décidée négativement. Mais la franchise remontait à Louis XIV, elle avait par conséquent un certain attrait pour les Bourbons. Marseille envoya des députés à Paris pour suivre cette affaire. L’abbé de Montesquiou, ministre de l'Intérieur, leur donna audience et leur dit :

« — Eh bien, messieurs, le roi s’est occupé de votre affaire, « je lui ai fait votre rapport; vous aurez la franchise...

« — Monseigneur, répondirent les députés en l'interrompant, « que de remerciements nous vous devons pour un tel service!

« — Un moment, un moment. Voici comment la chose s'est « passée. J’ai dit au roi : Marseille demande son ancienne fran-

« chise ; Votre Majesté ne doit pas plus à cette ville qu’au village « où je suis né, aussi n’est-ce pas un privilège que je vous pro- « pose de lui accorder. Marseille a un port très avantageuse- « ment situé : Pour faciliter les moyens de l’utiliser, il convient « de lui donner des règlements appropriés à la localité. Je proie pose donc de lui accorder un quartier franc comme il en « existe un à Gènes. C’est ce qui a été décidé. Vous n’en serez « peut-être pas satisfaits, mais c’est tout ce que le temps » actuel permettait de faire.

« — Une franchise plus étendue aurait été plus profitable. » Puisqu’on n'a pas cru pouvoir mieux faire, il faudra bien s’en « contenter. Cependant de bons esprits...

« — Obi pour de bons esprits, quand nous en voulons, nous « n’allons pas les chercher si loin. »

Là-dessus, le ministre congédia les députés, qui se retirèrent confus, en l’accusant de ne rien entendre à la question.

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