‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 225 sur 325 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Le duc d’Otrante à Ferrières; ses rapports avec Metternich; ses agents; ses Mémoires apocryphes; réfutations. — Son entrevue secrète avec le duc de Bassano. — Ses relations avec les Bourbons. — Le parti bonapartiste ; ses plans ; les duchesses de l’Empire ; la duchesse de Suint-Leu. — D’André, préfet de police; il prend Tallien pour conseil. — Division dans le parti révolutionnaire. — Mon projet de me fixer à Bruxelles.

Dans la conspiration des esprits contre la Restauration, deux partis principaux se dessinaient. Le parti révolutionnaire formait une quantité de groupes sans liaison entre eux. 11 comptait beaucoup de soldats, pas de chefs. On conçut un projet d’organisation. Fouché devait y jouer le premier rôle. Je lui en parlai; il me dit qu’il adhérait de cœur à tout ce qu’on ferait pour renverser les Bourbons, qu’il y concourrait de tous ses moyens et de ses conseils quand on les croirait utiles, mais qu’il était trop observé pour prendre part à des réunions, que la moindre de ses démarches serait plus nuisible qu’utile. C’était vrai; on ne regarda pas moins sa réponse comme une honnête défaite et l’on ne donna aucune suite au projet d’organisation.

Le parti bonapartiste était formidable; il avait l’armée; il était compact, discipliné, prêt à se lever au premier signal.

Vers la fin de juillet, Fouché décampa sans rien dire pour son château de Ferrières. Bien que mécontent du présent et préoccupé de l’avenir, on y menait une vie fort douce. Le maître n'était ni élégant ni prodigue, il tenait pour la solidité et l’ordre. Sans luxe, le châleau était bien meublé; on y avait de bons logements, une table bien servie. Le parc, bien boisé, était planté à la française ; de vieux et beaux arbres formaient des allées majestueuses et de magnifiques ombrages. Les potagers et les vergers abondaient en fruits et en légumes. 11 y avait une vaste pièce d’eau et des prairies. De celte résidence, Texministre, le duc d'Otrante, qu’autour de lui et dans le pays on

n’appelait que Monseigneur, régnait sur plusieurs autres châteaux et parcs, des fermes, des bois, dont l’acquisition, me disait-il, lui avait coûté six millions. C’était un beau rêve, pour mieux dire une belle réalité pour Fouché de Nantes, père de l'Oratoire, arrivé à la Convention avec la cape et sans épée. Il n’en faisait pas précisément le fier, mais cette fortune territoriale ne laissait pas de lui donner un certain aplomb. Il était dans ses manières simple et naturel, bonhomme avec les cultivateurs et coulant en affaires. Autant qu'il le pouvait, il traitait lui-même avec eux. Sa seule distraction, son seul plaisir, c'était la promenade à pied Armé d’un grand jonc à pomme d’or, traînant à sa suite sa famille et sa compagnie, il arpentait à grands pas ses vastes domaines, n'en pouvant pas montrer la fin. Pour ses hôtes, il y avait la chasse, un billard; il n’en usait pas. Lorsqu'on était réuni au salon, la conversation était familière et insignifiante; le duc n’en avait de sérieuse qu’en particulier. La présence des enfants rendait les soirées bruyantes. Le duc était bon père, les laissait faire et s’amusait de leurs jeux. Il n’aimait pas à veiller inutilement; le sommeille gagnait, on allait se coucher de bonne heure. Il était naturel; d’après ces mœurs, on aurait dit un patriarche.

Dans un pays comme Paris, où l’homme le plus mal famé qui a de l’argent, est sûr d’avoir une société, je ne sais si Fouché en aurait trouvé, tant la Restauration était bête et la réaction haineuse; mais cela n’était pas dans ses goûts. Les visiteurs étaient très rares, il était complètement abandonné et ne recevait que quelques intimes : moi, M. Gaillard, conseiller à la cour royale, ancien oratorien, homme de sens, discret, aimable, réunissant la finesse à la bonhomie; Lecomte, autre oratorien, qu’on appelait le comte de Sceaux, parce qu'il avait acquis cette ancienne résidence princière, possesseur, comme Fouché, d’une grande fortune, mais ramassée par son industrie et son extrême économie. Fouché était bon camarade pour ses anciens confrères de l’Oratoire ; en général, ils n’avaient qu'à se louer de son obligeance. Il avait alors à demeure Jullian, connu à Paris comme un des chefs les plus fougueux de la jeunesse dorée de Fréron. Étant ministre, Fouché l’avait employé. Lorsqu’il fut

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