‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 224 sur 325 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

insinuant, il avait une grande facilité d’élocution; on le comparait à un robinet d’eau tiède. Pons de Verdun avait aussi fourni toute sa carrière révolutionnaire à Paris. Il y avait exercé honorablement des fonctions importantes dans la magistrature; il y avait d’utiles relations. Patriote solide et poète aimable, il égayait la politique avec des épigrammes contre les Bourbons.

Un des généraux qui faisaient la plus triste figure était Milhaud, ex-conventionnel. Il n’avait pas été un des moins empressés à se jeter aux pieds des Bourbons. Général de division, comte, grand-officier de la Légion d’honneur, militaire élégant, il avait gagné les bonnes grâces du duc de Berry et avait été nommé inspecteur général de cavalerie et chevalier de Saint-Louis. Mais, ayant été convoqué chez le comte d’Artois pour être reçu chevalier, on se rappela qu'il avait voté la mort du Roi, on l’éconduisit honteusement et on le mit à la retraite. Depuis longtemps, nous nous étions perdus de vue; je l’aperçus un jour dans un lieu écarté du jardin des Tuileries, Pair sombre et concentré. Je crus qu’ulcéré de l’avanie qu’on lui avait faite, il méditait une vengeance. Pour nous, conventionnels, qui n’avions pas beaucoup de militaires dans nos rangs, c’était une excellente recrue. Je l’abordai, je frappai à son âme : sourde, sans ressort, elle ne me répondit pas.

La Restauration avait amené à Paris un des plus célèbres conventionnels, Barras. Il était revenu en toute hâte de Rome, où il avait été exilé, en 1813, comme justement impliqué dans la conspiration du Midi. Depuis le 13 vendémiaire et le 18 fructidor, nous étions brouillés, c’est-à-dire qu’il m’aurait proscrit, s’il l’avait pu. Pendant son long séjour aux Aygalades, près de Marseille, je ne l’avais vu et je ne lui avais parlé que pour lui notifier son exil, par ordre du ministre de la Police. Nous n’étions pas en situation de nous rechercher. Votant, il avait un intérêt commun avec ses collègues et n’avait rien à espérer des Bourbons. Chaud révolutionnaire, il ne pouvait pas croire que la Restauration ne fût pas fatale à la France; mais il était excessivement aigri contre l’Empire, ses adhérents et certains hommes de la Révolution. Il professait un grand mépris pour Fouché, il

haïssait cordialement Carnot, il avait l’Empereur en exécration. C’est assez dire qu'il ne voulait pas entendre parler de son retour. Barras était accusé, étant Directeur, d’avoir eu des relations avec Louis XV 1 1 1 pour l'amener sur le trône; il ne s’était jamais entièrement justifié. Ses amis disaient seulement qu’il lui avait été fait des propositions, qu’il les avait communiquées à ses collègues et que tout ce qui s’était passé à cette occasion avait été à la connaissance du Directoire; mais cette inculpation n’avait pas été suffisamment éclaircie; il était toujours resté des nuages sur la conduite de Barras. Il était un objet de défiance; on avait l’œil ouvert sur lui, on cherchait à le pénétrer. On sut qu’il avait des relations avec la Cour, on en conclut qu’il abandonnait la cause nationale pour être agréable ou utile aux Bourbons. Sa position et son attitude étaient sous plusieurs rapports semblables à celles de Fouché, avec cette différence que Fouché était dévoré de regrets et d’ambition, et que Barras ne s'intéressait aux Bourbons que pour satisfaire des ressentiments. Des patriotes, des révolutionnaires des plus exaltés allaient chez lui, lui montraient de l’attachement et de l’estime. La reconnaissance et d’anciennes sympathies formaient encore une petite cour à ce roi détrôné. Il offrait ses conseils aux Bourbons; il voulut les donner directement au Boi, qui refusa de le recevoir, comme il avait refusé de recevoir Fouché, sous le prétexte que la duchesse d’Angoulème tomberait raide morte si jamais elle les rencontrait. Barras s’aboucha avec Blacas, comme lui gentilhomme provençal, et fut convaincu que le favori et ses pareils conduiraient les Bourbons à leur perte. Si Barras n’abusa pas de la confiance des patriotes, il ne leur fut d'aucun secours et ne fut utile à personne.

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