‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 227 sur 325 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

lui dis : « Tu as déjà expédié ta lettre. » Il me protesta que non; je ne sus que croire. Sa minute était très surchargée de ratures et de corrections; il avait une rédaction laborieuse.

Vers la fin de l’automne, plusieurs personnages que la belle saison avait dispersés, entre autres Fouché, revinrent à Paris. On se remit avec un redoublement de zèle à travailler contre les Bourbons.

Dans des Mémoires (1) de J. Fouché, généralement tenus pour apocryphes, mais qui contiennent des vérités, on lit : « Ce fut « mon ancien collègue Thibaudeau qui, le premier, me révéla « les progrès de la faction de l’ile d’Elbe, dont il était le princi- « pal agent. Je vis qu’il n’y avait pas un moment à perdre. Je « jugeai d’ailleurs que Napoléon servirait de point de rallie- « ment à l’armée, sauf à le culbuter ensuite, ce qui me parut « d’autant plus facile que l'Empereur n’était plus à nos yeux « qu’un personnage usé dont le premier rôle ne pouvait pas être « joué une seconde fois. Je consentis alors que Thibaudeau fît « des ouvertures aux affidés de Napoléon et je fis admettre aux « conférences Regnaud, Cambacérès, Davout, S. B. L. C. B. de « la M., M. de D. Mais j’exigeai des concessions et des garan- « ties, refusant de me joindre à ce parti, si leur chef, abjurant « le despotisme, n’adoptait pas un système de gouvernement « libéral. Notre coalition fut cimentée par la promesse d'unpar- « tage égal du pouvoir, soit dans le ministère, soit dans le gou- « vernement provisoire au moment de l’explosion. D’après le « plan arrêté avec Thibaudeau, je me hâtai d’envoyer mon « émissaire J. à Murat pour le presser de se déclarer l’arbitre » de l’Italie; en même temps, le grand comité dépêcha le doc- « teur R. à l’ile d’Elbe. Lyon et Grenoble devinrent dans le « Midi les deux pivots de l’entreprise. Dans le Nord, un mou- « vement militaire, dirigé par d’Erlon et Lefèvre-Desnouettes, « devait déterminer la fuite ou l’enlèvement de la famille « royale, ce qui eût amené la formation d’un gouvernement « provisoire, dont je devais faire partie avec Carnot, Caulain- « court, Lafayette et N... »

(1) Ces Mémoires parurent en 1824, quatre ans après la mort de Fouché.

On a répété cela dans toutes les histoires de la Restauration, dans tous les mémoires ou pamphlets sur cette époque. Or, il n'y a pas là un mot de vrai. Ce n’est pas moi qui révélai à Fouché les progrès des bonapartistes; ils étaient assez visibles pour qu'il ne les ignorât pas, et s'ils l avaient été moins, lui, homme de police, les aurait facilement pénétrés. Je ne lui révélai pas plus les plans et les projets de ce parti. J’étais si peu son principal agent que, si je les savais en gros, les détails m'étaient tout à fait inconnus. Leur succès reposait sur le secret, et le petit nombre de ceux qui en étaient dépositaires ne les confiaient en tout ou partie qu'autant que cela était nécessaire. On savait que j'étais plus du parti de la Révolution que de celui de l’Empereur, je ne m’en cachais pas. Certainement, les chefs bonapartistes ne se défiaient pas de moi, mais ils ne me faisaient pas des confidences inutiles et, par discrétion, je ne leur en demandais pas.

Fouché ne consentit donc pas à ce que je fisse des ouvertures aux affidés de Napoléon; ce fut au contraire le chef principal du parti, le duc de Bassano, qui, très contrarié de ce que les hommes de la Révolution agissaient de leur côté, me témoigna le désir de se rapprocher de Fouché qu'il regardait comme leur chef, pour voir s’il n'y avait pas moyen de s'entendre et de réunir tous les efforts vers le but commun. Je le dis à Fouché, il y consentit. Il y avait depuis longtemps très peu de sympathie entre eux, ils n’avaient aucune relation; cela était connu. Un rapprochement entre deux personnages de cette importance aurait donné l’éveil à l’ennemi; il fallait donc l’envelopper du plus grand secret. Il fut convenu que leur entrevue aurait lieu chez moi, à minuit. Ils s’y rendirent à pied, seuls, chacun de son côté.

On commença par établir la situation des deux principaux partis, les bonapartistes et les révolutionnaires. Les bonapartistes, dit Bassano, jouent le plus beau jeu; leur partie est bien liée. Ils ont pour ralliement l’Empereur et son nom, en attendant son arrivée; ils ont l’armée pour appui. L’Empereur est décidé à donner des garanties pour les libertés nationales; dans tous les cas, on lui fera des conditions.

Page 1