‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 228 sur 325 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

« — Les révolutionnaires, dit Fouché, s’appuient sur le « peuple; il est bien disposé. Ils ont pour étendard la liberté « avec laquelle on remue les masses. Le peuple en se levant « entraînera l’armée.

« — Je crois au contraire, interrompit Bassano, que c’est « l’armée qui entraînera le peuple... Lorsque le peuple se sera < insurgé et que les Bourbons seront renversés, que ferez-vous? « Vous avez trop d’expérience pour penser à établir un gouver- « nement populaire.

« — Pourquoi non?

« — Vous savez aussi bien que moi que, dans l’état actuel de « l’Europe et de la France, il n'aurait pas de durée... Vous êtes « aussi monarchiste que moi...

c — Les révolutionnaires ne veulent pas se remettre sous le « joug de l’Empereur. 11 ne reviendrait point corrigé de son « despotisme et de son ambition... Vous savez bien que les t puissances le craignent encore plus que la République. Nous « les aurions bientôt toutes sur les bras. Serait-il en état de « leur résister? La France le voudrait-elle? Franchement, je ne « le crois pas.

« — Je ne partage pas votre opinion. Les circonstances sont « bien changées. 11 y a entre les puissances des germes de divi- « sion... L’Autriche, par exemple...

« — Je vous arrête et je vais m’expliquer franchement. Je ne « vois qu’une combinaison qui puisse concilier la révolution, la « monarchie, les intérêts de la dynastie napoléonienne, convenir t à l’Autriche et obtenir l’assentiment des puissances. C’est la « régence. J’ai des raisons de croire que Metternich lui serait * favorable. Ce n’est plus qu’une question entre Napoléon et » son fils.

« — Je ne serais pas absolument opposé à la régence; mais « on ne pourrait l’adopter qu’avec le consentement de l’Empet reur, et je suis persuadé qu’il ne le donnera pas...

« — 11 a déjà donné son abdication à Fontainebleau en faveur a du roi de Rome.

« — Oui, mais la condition n’ayant pas été acceptée, l’abdi- « cation est comme non-avenue. Le droit de l’Empereur repose

MÉMOIRES DE A.-C. TIIJBAUDEAU

« sur les suffrages de la nation. La nation et l’armée ne se pas- « sionneraient pas pour le roi de Rome. Le nom seul de l’Em- « pereur suffirait pour renverser les Bourbons. Lui seul est * capable de rallier l'intérieur et d’imposer au dehors. »

Ce dialogue n’est qu’un très court résumé d’une discussion qui dura trois grandes heures et à laquelle je ne pris qu’une part très secondaire.

Fouché et Bassano restant fermés dans leurs opinions, il n’y eut rien de convenu, sinon que chaque parti continuerait à travailler de son côté contre l’ennemi commun, sauf, après la victoire, à transiger et à s’arranger suivant les circonstances. Quant aux dispositions faites ou projetées et aux noms des principaux personnages engagés, on se tint sur la réserve. La question de savoir ce qu’on ferait des Bourbons se présenta naturellement; les bonapartistes voulaient les garder en otages. Fouché dit avec sa légèreté habituelle : « Bah ! Bah I on les « expédiera dans la mêlée. Dans une proclamation on déplorera « ce malheur, et, au besoin, on fera guillotiner un ou deux « individus comme coupables de cet attentat. »

On se sépara et l’on ne se revit plus. S’il y eut d’autres conférences, ce que je ne crois pas, je l’ignore, j’y fus étranger. Les individus nommés dans les Mémoires n’étaient pas pour la plupart capables d’y figurer. Regnaud était abattu et découragé; Cambacérès, le plus peureux des poltrons, demandait grâce aux Bourbons et évitait soigneusement tout contact qui pouvait le compromettre. Sous le poids de sa défense de Hambourg, dont on lui faisait un crime, le maréchal Davout se confinait dans son château de Savigny pour se faire oublier. D’autres, que les Bourbons avaient chassés de leurs places, se soumettaient et faisaient régler leurs pensions. Si le grand comité que je n’ai jamais connu dépêcha le docteur D. à l’île d’Elbe, je l’ignore. Jullian, émissaire de Fouché, partit en effet très secrètement pour Naples. Si Fouché lui donna la mission de presser Murat pour qu’il se déclarât l’arbitre de l’Italie, c’était une grande sottise ou une insigne perfidie et le pousser à sa ruine. Quant à la formation d’un gouvernement provisoire dont Fouché devait faire partie avec Carnot, Caulaincourt et Lafayette, c’est une

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