CHAPITRE XXVIII
deux frères avait de tout autres causes que la fidélité de Lucien à la Révolution. L'homme qui semblait avoir repoussé le titre de prince français avait brigué celui de prince romain et quitté le nom glorieux de Bonaparte pour celui de Canino. Je tenais de Français, fonctionnaires publics à Rome, qu’il affectait avec eux des airs princiers et les tenait à grande distance. Arrivé à Paris, il ne prit pas la peine de dissimuler, il alla sans plus de façon s’installer au Palais-Royal; il eut à son service des chambellans de l’Empereur, il prit l’attitude d’un prince français et s’en attribua les droits. Voilà le grand citoyen que le 20 mars rendait à la France!
A Lyon, l’Empereur avait écrit à l’Impératrice, au roi Joseph, et chargé son frère de faire connaître aux ministres des puissances en Suisse, surtout à ceux d’Autriche et de Russie, que son intention était de maintenir le traité de Paris et de conserver la paix. Les Bourbons étant partis sans en prévenir le corps diplomatique, les ministres étrangers se trouvèrent à Paris quand l'Empereur y arriva. Caulaincourt leur exprima ses dispositions pacifiques. On communiqua à l’agent de la Russie un traité secret conclu entre l’Angleterre, l’Autriche et la France, pour s’opposer au démembrement de la Saxe. Les diplomates promirent de rendre compte à leurs cours, sans dissimuler leur opinion que cela ne changerait rien à la résolution des alliés de combattre Napoléon; ils prirent leurs passeports et partirent. Le baron de Vincent se chargea d’une lettre pour Marie-Louise. L’Empereur fit écrire à l’empereur Alexandre par la reine Hortense, le prince Eugène, la grande-duchesse Stéphanie. Des ouvertures furent faites au cabinet de Londres; pour le toucher, un décret abolit la traite des noirs. On employa tous les moyens, on frappa à toutes les portes. Elles avaient été hermétiquement fermées par la fameuse Déclaration du 13 mars, dans laquelle le Congrès de Vienne proclamait que Napoléon Bonaparte s’était placé hors des relations civiles et sociales, et que, comme ennemi et perturbateur du repos du monde, il s’était livré à la vindicte publique.
L’existence de cétte pièce ne fut d'abord révélée que par un bruit confus; on ne voulait pas y croire. Propagée ensuite par
les royalistes, elle circula en secret; enfin on en eut des copies. L’Empereur savait à quoi s’en tenir sur son authenticité ; il n'en doutait pas. Mais la déclaration avait été faite à une date où les progrès de l’Empereur n’étaient pas connus à Vienne, où l’on n’y savait pas même son entrée à Lyon. Il se flattait que la fuite des Courbons, son arrivée pacifique à Paris, son installation, l’assentiment de la nation et de l’armée pourraient changer la résolution du Congrès et ouvrir quelque accès à des propositions pacifiques. On nia l’authenticité de la Déclaration, on la signala comme une pure invention de Talleyrand, qui avait ajouté au crime de provoquer l’assassinat de l’Empereur, celui de falsifier la signature des membres du Congrès. Fouché, qui ne croyait nullement à cette supposition, voulut bien l’admettre dans un rapport fait en conseil des ministres (29 mars).
L’Empereur écrivit lui-même aux souverains pour manifester ses intentions (4 avril), les rassurer sur son retour et sur le mouvement national qui l’avait accueilli. Caulaincourt exprima en même temps aux cabinets étrangers les sentiments dont l’Empereur était animé. Des courriers furent expédiés et ne purent dépasser les frontières.
Rien n’avait encore été publié sur l’état de nos relations extérieures. Abandonnée à de faux bruits, à de trompeuses conjectures, l’opinion divaguait. On vit enfin dans le Moniteur les pièces ci-dessus énoncées et un rapport des présidents de section du Conseil d’État sur la Déclaration du 13 mars. La réfutation était moralement et logiquement victorieuse; mais on y répétait avec le ministre de la Police que cette Déclaration était l’ouvrage des plénipotentiaires français et qu’elle n'avait pu être signée par les autres membres du Congrès. Cette supposition désormais inutile n’était plus excusable et parut puérile. Elle l’était, en effet, car on connaissait alors l’existence du traité du 25 mars, qui n’était que la conséquence et le dévelopment de la Déclaration du 13 et une répétition du traité de Chaumont. Cependant, l'Empereur essaya de nouvelles ouvertures, envoyant des agents secrets à Vienne pour agir auprès de Talleyrand. Fouché indiqua Ouvrard, Dufresne Saint-Léon, intimes de Talleyrand, et Montrond, son âme damnée, tous les