CHAPITRE XXVIII
reur persista dans sa première décision. Après la seconde Restauration, on s’est disputé à l’envi le mérite d’avoir sauvé la vie du prince menacée par l’Empereur. Il ne voulut pas même le retenir en otage; les bonapartistes étaient de la plus chevaleresque courtoisie envers leurs ennemis les plus implacables.
On renvoya les Bourguignons, très fâchés de rentrer dans leurs foyers sans s’être mesurés avec l’armée du prince et surtout avec les volontaires marseillais qui menaçaient de tout exterminer. Cette épreuve me confirma dans mon opinion sur le parti immense que l’on pouvait tirer de l’énergie populaire. Je regrettais vivement qu’au lieu de la soutenir et d’en profiter, l’Empereur semblât la craindre. Je trouvai à Dijon de vigoureux coopérateurs, le général Pierre Boyer, homme de tête et dévoué qui organisait un corps franc, et le général Veaux, patriote éprouvé, aimé de ses compatriotes et qui se donnait beaucoup de mouvement.
Satisfaits de posséder l’Empereur, la plupart des bonapartistes, pleins de confiance dans son étoile, se reposaient sur lui et ne portaient guère leur vue plus loin. Il y avait à Dijon une réunion de patriotes, une sorte de comité révolutionnaire, qui avait des relations dans toute la Bourgogne et qui n’était pas aveuglée par le fanatisme impérial. 11 y avait des hommes d'action et des penseurs, entre autres Jacotot, qui a fait du bruit par une méthode d’enseignement. J’eus plusieurs conférences avec eux; ils étaient tout à fait dans mes principes et mes opinions. « L'Empereur se trompe fort, disaient-ils, s'il s’imagine « que lui seul est la cause et le but du mouvement populaire. « C’est le drapeau tricolore, c’est le bras qui délivre la France « du joug honteux des Bourbons et qui réhabilite la Révolution.
« Malheureusement, nous ne voyons pas que l’Empereur le « comprenne. Tant pis pour lui. S’il croit triompher pour et au « nom de l’Empire, il se perdra. » J’essayai de les rassurer; je leur représentai que les patriotes étaient embarqués avec lui sur le même vaisseau, et que leur intérêt leur conseillait d’aider à la manœuvre. Il me répondirent : « On sert mal à contre- « cœur, le dévouement est une affaire de conviction et de « conscience. L’influence que nous exerçons ne tient qu’à un
MÉMOIRES DE A.-C- THIRAUDEAU
‘ lîl ; une fois rompu, nous la perdons. Au pis-aller, si les Bour- « Dons reviennent, ils se retrouveront vis-à-vis de la Révolut tion. Nous avons foi qu’elle en viendra à bout. »
En revenant à Paris, montant une côte à pied, je vis une voiture en poste qui la descendait. C'était le maréchal Suchet avec sa femme; il allait prendre le commandement de l’armée des Alpes. Il mit pied à terre et nous causâmes de nos affaires ; il se montra bien plus rempli de confiance et d’espoir que moi, la maréchale aussi. Cependant ses démonstrations me parurent affectées. -Te crus reconnaître dans ses questions de la contrainte, de l’embarras, de l'inquiétude. Je me rappelais sa conduite de 1814 en Espagne. Il s’était rallié ans Bourbons ; la Restauration l’avait bien traité. En le quittant, j’emportai la conviction qu’il se conduirait de manière à ne pas rompre avec elle.
Si le retour de l’Empereur, réveillant des souvenirs glorieux et chassant les Bourbons, fut accueilli par les plus vives sympathies, il n'en fut pas ainsi du retour de ses frères, de ces rois déchus traînés à la remorque d'un grand homme. Loin de lui être de quelque secours ainsi qu’au pays, ils n’étaient qu’une charge et un embarras de plus. Nos revers en Espagne se personnifiaient dans Joseph. Jérôme rappelait la chute du trône éphémère de Westphalie. Que restait-il de leurs couronnes? Le sang français versé pour les conquérir et les maintenir sur leurs tètes. Ils devenaient non seulement rois in partibus avec le titre de majesté et leurs prétentions royales, mais encore princes français avec leurs prérogatives.
Lucien n’était pas dans cette situation; il avait la réputation d’un ami de la liberté, d'un républicain, qui avait déserté la cour impériale et la France pour ne pas être complice de son frère. Le vulgaire était émerveillé de voir le grand citoyen, qui n’avait pas voulu partager les grandeurs et les prospérités de l'Empire, venir s’associer à ce retour de fortune rempli d'incertitudes et de dangers. Les patriotes n'étaient pas dupes de ces belles apparences ; ils connaissaient la vie de Lucien, ils savaient qu'après avoir servi puissamment son frère au 18 Brumaire, il avait été le premier à le pousser au trône; que la désunion des