CHAPITRE XXIX
Projets de Constitution; acte additionnel mal accueilli. — Ma seconde mission dans la lîie division militaire. — État de l’opinion bien changé. — Préfets. — Murat; son entreprise; sa chute. — Le duc d’Otrante; ses relations avec Metternich; mes entretiens avec lui. — Acte additionnel mis en activité; convocation des Chambres. — Fédérés; revue de l’Empereur; il n’en veut pas. — Champ de Mai; les effets.
Accoutumé à l'exercice du pouvoir absolu. Napoléon était persuadé qu'il en avait plus que jamais besoin. C’était aussi mon opinion, mais à titre de dictateur temporaire, et lui le voulait à titre d'Empereur héréditaire. Une partie de la nation, excitée par des publicistes et par des patriotes ennemis du despotisme, voulait de la liberté et beaucoup. Elle demandait, elle exigeait une nouvelle constitution, un véritable gouvernement représentatif. Napoléon céda, mais contre sa conviction et disant qu’une constitution libérale n’était qu’un vœu de minorité, que le peuple ne voulait que lui. Les projets ne lui manquèrent pas; il lui en arriva de toutes parts et de toutes les couleurs.
Parmi les hommes qu’il consulta, Benjamin Constant eut la plus grande part à cette œuvre. Pendant la Restauration, il avait publié plusieurs brochures en forme de conseils, de critique, de direction pour l’établissement de la monarchie constitutionnelle avec les Bourbons et son livre de Y Esprit de conquête et d’usurpation. La veille de l’entrée de l’Empereur à Paris, il avait fourni au Journal des Débats le plus virulent manifeste contre Napoléon et la défense la plus passionnée des Bourbons. Fouché l’amena à l’Empereur qui le convertit et le nomma conseiller d’État. Une métamorphose aussi subite me causa une grande surprise et me parut inexcusable, alors même qu’elle n’eût eu pour motif que l'intérêt public.
Au moment où je revins à Paris de ma mission, Tacte additionnel aux constitutions de l’Empire fut promulgué; comparé aux sénatus-consultes organiques, il était une conquête immense. 11 fut cependant très mal accueilli. On lui reprochait encore plusieurs vices : 1° de prendre les sénatus-consultes pour point de départ, par conséquent de les maintenir; 2° l’établissement d’une Chambre des Pairs héréditaire; 3° de garder le silence sur l’abolition de la confiscation; 4" la négation du droit du peuple de proposer le rétablissement des Bourbons ; 5° le mode illusoire d’acceptation par le peuple.
Tandis que le Moniteur s’escrimait dans de longs articles à justifier l’acte additionnel, les conseillers qui y avaient pris la part la plus active s’en défendaient de toute leur force et rejetaient tout sur l’Empereur. Ainsi, pour les sénatus-consultes organiques, « il n’entendait pas qu’on lui ôtât son passé et ses « onze ans de règne... Il voulait que la Constitution nouvelle se » rattachât à l'ancienne. » C’était à peu près ce que Louis XVIII avait dit en octroyant la Charte. La pairie héréditaire... « Il ne « concevait pas un gouvernement sans aristocratie. Tous ses « efforts avaient tendu à en constituer une. Il sentait bien que sa « pairie, telle qu’il pouvait l’organiser aujourd’hui, n’en serait « que le simulacre; mais il établissait un cadre pour y faire j entrer l’ancienne noblesse, s’il triomphait. » Quant à la confiscation, Napoléon se plaignait qu’on l’affaiblissait, qu’on l’enchaînait, que la France se demanderait ce qu’était devenu le vieux bras de l’Empereur. On lui attribuait l’article 67 contre les Bourbons. Tout cela était vrai. C’était cet article qui faisait le plus de bruit et de scandale. Par ce scrupule excessif pour le maintien d’un droit du peuple, des gens qui, deux mois auparavant, auraient jeté à l’eau les Bourbons, semblaient craindre de se compromettre avec eux.
Pendant mon absence, on avait généralisé le système des commissaires extraordinaires. Il y avait dix conseillers d’État, sept ex-sénateurs, tous fort honnêtes gens et très capables, mais la plupart sans élan, affectant la modération et se ménageant pour toutes les éventualités. Que pouvait-on espérer, à Metz, du philanthrope de Gérando, qui ne reconnaissait pas la