CHAPITRE XXIX
« fondre la cloche. . . Elle n’en a pas voulu en 1814, pourquoi en « voudrait-elle en 1815?
« — En 1814, nous n’étions pas maîtres du terrain comme « aujourd’hui. Ce coquin deTalleyrand était là; je n’y étais pas.
« On n’avait pas fait l’épreuve des Bourbons. La situation « n'est plus la même... Mais il faudrait profiter de nos avan- « tages, aller vite en besogne, saisir l’à-propos au vol
« — J’y vois encore une petite difficulté : le consentement de « l’Empereur et son avenir. Lui en as-tu parlé?
« — Certainement.
« — Eh bien?
« — Rien ne peut l’ébranler. Il battra l’ennemi, il en est sûr.
« Il veut faire son va-tout.
« — Mais son avenir? Cela est embarrassant et bien fait « pour le retenir.
« — Les Etats-Unis, il n’y a que cela pour lui. Comme je « suis le seul qui lui dise la vérité, il croit toujours que je veux « l’ôter de là pour prendre sa place, ou que j’ai un roi tout prêt « dans ma poche.
« — Ainsi, toute notre affaire dépend du sort des batailles. « Si nous n'avons pas de victoires, malheur aux vaincus!
« — C’est pour prévenir ce malheur qu’il faut se réserver « une planche de salut et s’organiser dans l’intérieur. Si l’Em- « pereur était battu, s'il était tué, nous aurions des Chambres « pour représenter la France, la Révolution, les défendre et « stipuler pour elles.
« — C’est-à-dire nous ramener les Bourbons. S’ils doivent « revenir, j’aime encore mieux que ce soit tout seuls avec les « étrangers, qu’avec des Chambres qui imprimeront encore « une tache au pays, comme en 1814.
« — D’après toutes les apparences, la Chambre des représen- « tants sera patriote et celle des pairs nécessairement bonapar- « tiste ; elles seront contre les Bourbons jusqu’à la dernière « extrémité; alors elles feront des conditions.
« — Ah! bien oui; si nous sommes battus, les Chambres « fileront doux, elles abandonneront l’Empereur, il sera fusillé. « Si elles veulent marchander, les cosaques les jetteront
* dans la Seine. Et toi, je te l’ai déjà prédit, tu seras pendu.
« — Et toi ?
« — Peut-être, avant d'en venir au fretin, on expédiera les
* gros poissons. A tout seigneur tout honneur.
« — Il n’y a pas de quoi plaisanter.
« — Ma foi, je ne suis ni duc, ni seigneur de Ferrières, ni « ministre. Je ne puis rien à tout cela. Tout ce que je sais, c’est « que, bon gré mal gré, je dois vaincre ou périr avec l’Empe- « reur, c'est-à-dire à sa suite, et que, quoiqu’il arrive, je ne « transigerai jamais avec les Bourbons.
« — Tu es fou. Je ne suis pas romain à ce point-là. Mon « patriotisme consiste à tenir bon, à disputer le terrain pied à « pied et à faire la part du feu pour ne pas perdre tout; mais « nous n’en sommes pas là.
« — Je l’espère aussi. »
L’Empereur s’était flatté que la publication de l'acte additionnel apaiserait les exigences libérales qui s’étaient manifestées. Son intention n’était pas de le mettre de suite à exécution . Lorsqu’il avait besoin de toute sa liberté d'action, il craignait, en convoquant les Chambres, de se donner, au lieu d’appuis, des contrôleurs embarrassants. II avait un autre motif très plausible qu’il pouvait avouer : on ne devait pas exécuter l’acte additionnel avant son acceptation par le peuple, acceptation qui ne serait reconnue et constatée que dans l’Assemblée du Champ de Mai convoquée pour le 26. Avant cette époque, toute l’attention serait absorbée par la guerre, et l’élection des députés serait indéfiniment ajournée. Le gouvernement garda donc le silence; mais, déjà mécontente de l’acte additionnel, l’opinion libérale s'irrita. Fouché fut un des plus ardents à l’exciter. La question de la mise en activité de l'acte additionnel fut discutée chez lui En apparence, ses motifs étaient tout patriotiques et dans l’intérêt même de l’Empereur. La présence des Chambres était nécessaire pour lui donner de la force. Le chef de l’État, appuyé par les représentants de la nation, imposerait davantage à l'étranger. En cas de malheur, ils seraient une ancre de salut. L’opinion de Fouché était partagée par les