‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 268 sur 325 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

« — Comment donc?

« — Oui, jamais on n’a vu une pareille déroute. Il n’y a plus « d’armée. Dans six ou huit jours l'ennemi peut être à Paris.

a — L'armée n’a pas péri tout entière ; on peut rassembler « ses débris, il y a encore des ressources.

, Non. A l’Élysée, ils le disent eux-mêmes. Tu n’as pas

« d’idée de leur découragement; il faut bien les croire.

» — L’Empereur aussi?

, H est très abattu et n’est pas reconnaissable. Il espère. . . il « désespère. Il veut... il ne veut pas... C’est une tête détraquée.

« — Et tu veux le faire interdire.

t Je ne me soucie pas que nous périssions avec lui. Tantôt « il veut s’adresser aux Chambres, tantôt il veut les dissoudre.

« Qu’est-ce que les Chambres peuvent lui donner? Ou il essaye a de les dissoudre, c’est la guerre civile. Toute la matinée, des « représentants sont venus me trouver. Leur parti est pris, ils « veulent en finir.

« Tu connais mon opinion sur l’Empereur ; tu sais que je

t n’en suis pas fanatique. Lu triste situation où il nous réduit,

« que ce soit ou que ce ne soit pas sa faute, n’est pas propre à « me réchauffer; mais quand on en aura fini avec lui, en sera- « t-on plus avancé? Qui servira de ralliement?

a — Les Chambres, la France.

a — Triste perspective ! tu le sais bien.

, Nous nous présenterons à l’ennemi. Il ne pourra plus « nous jeter Bonaparte à la tête. Ce sera un grand obstacle de « moins. Nous négocierons au nom du pays, nous défendrons a nos droits.

« — Nous retomberons dans le cercle vicieux où la coalition « nous a déjà renfermés en 1814.

, — Aimes-tu mieux que l’Empereur prenne la dictature, « nous expose à une guerre d’extermination et nous enterre « avec lui? D’ailleurs c'est impossible. Personne n’en veut plus. « Les militaires qui s’étaient ralliés à lui par entraînement ou c par nécessité, en ont assez. La Chambre des représentants va « se déclarer. 11 faut que l’Empereur abdique, ou bien elle pro- « noncera sa déchéance.

« — Ce n’était pas la peine de faire tant de bruit pour finir « par une misérable parodie de 1814.

« — C'est certainement un grand malheur. A qui la faute ?

* Nous l’avions prévu, nous ne voulions pas de Bonaparte, je « t’ai toujours prédit qu'il nous ramènerait toute l'Europe sur « les bras. Quelle différence si nous n’avions entre elle et nous « que les Bourbons !

« — Il y a eu dans tout cela un concours de fatalités inévi- « tables. Les Bourbons vont donc nous revenir. Nous allons « faire une belle figure 1

« — Nous verrons; nous disputerons le terrain pied à pied.

« Nous ferons nos conditions. J’ai quelques données... Je ne « désespère pas...

« — Ma donnée, à moi, c’est que si nous n'inspirons plus de « crainte à l’ennemi, il nous fera la loi et qu’il nous imposera « les Bourbons sans aucune condition.

« — Il faut aller au plus pressé. »

Alors Fouché me développa son plan de campagne à la Chambre des représentants. Il me parut désastreux. Je pressentais qu’une fois l’Empereur mis de côté, nous allions tomber dans la désorganisation et le désordre. Plus que jamais sa dictature était nécessaire. Je sentais cependant qu’elle ne pourrait être utile qu’autant qu’il la recevrait des Chambres et que, s’il s’en emparait malgré elles, elle serait peut-être plus funeste que son abdication.

Fouché n’était pas de mon avis; d’ailleurs, il s'était trop avancé. Je le quittai et j’allai à la Chambre des représentants ; elle n’était pas encore en séance. En conversant avec plusieurs membres, je fus bientôt convaincu que la cause de l’Empereur était perdue. Je me rendis à la Chambre des Pairs, j’y trouvai les mêmes dispositions à l’abandonner. J’essayai en vain de les combattre. Du reste, cette Chambre n’était d’aucun poids dans la balance ; elle ne pouvait que suivre l'impulsion de celle des représentants en qui résidait toute la puissance, et qui ne comptait pour rien la pairie. Je renonçai donc, à m’opposer à un mouvement qui me parut général et irrésistible, et j’attendis les événements.

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