‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 267 sur 325 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

avait été comme un effet de théâtre. L’ennemi s’était mis en déroute dans toutes les directions; on avait déjà plusieurs milliers de prisonniers et quarante pièces de canon.

Ces détails, donnés par un homme grave, le major général, et cent une salves d’artillerie répandirent une grande joie dans Paris. On voyait déjà l’Empereur à Bruxelles, les Anglais jetés dans la mer, les Prussiens au delà du Rhin, l’armée helge et les populations insurgées pour la France. Le même jour arriva la nouvelle d’un combat décisif livré aux révoltés de la Vendée où un La Rochejacquelin avait été tué. En faisant la part des exagérations, il était encore permis de concevoir de belles espérances. Les royalistes baissaient de ton, les hommes douteux, inquiets ou chagrins, reprenaient de l’assurance, les patriotes se réjouissaient, les bonapartistes étaient dans l'ivresse. Nous eûmes deux jours de bon temps.

Le 20, on attendait des nouvelles; le Moniteur fut muet. Pendant tout le jour l’agitation fut extrême. De la joie on passa au doute, à l’inquiétude, aux conjectures les plus sinistres. Je vis Carnot et Fouché. Carnot n’était pas inquiet et présumait qu’on avait été absorbé par la poursuite des ennemis. Fouché médit : « Deux jours sans nouvelles ! Il n’est pas possible qu’on « ne se soit pas battu. Je crains bien que Soult ne nous ait fait « une carmagnole » Il me sembla, je ne sais trop pourquoi, que Fouché savait quelque chose. Le soir, les rumeurs étaient effrayantes; je ne pus rien découvrir de précis. Je me retirai en proie à de sombres pressentiments; ils n’étaient malheureument que trop bien fondés.

Le 21, de bonne heure, j’appris que l’Empereur était arrivé à l’Élysée après avoir perdu une grande bataille. Je courus aux informations chez Bassano. Je le trouvai descendant de voiture et tel qu’il était en quittant le champ de bataille. Le désordre de -ses vêtements, la profonde tristesse empreinte dans ses traits, sa fatigue physique et morale, malgré l'effort qu’il faisait pour les vaincre, me révélèrent, avant qu’il me l’eût confirmé, un immense, un fatal revers.

Les frères de l’Empereur, Joseph et Lucien, les ministres, les officiers du palais, les courtisans, les curieux étaient accourus

à l’Élysée. L'Empereur était revenu avec l’intention de tenir une séance impériale, d’exposer aux Chambres le danger de la patrie, de leur demander les moyens de le conjurer, et de retourner à l’armée. Mais il revenait après un grand désastre, il revenait malheureux, c’était une mauvaise recommandation auprès des Chambres, qui ne s’étaient associées à sa fortune qu’avec réserve, surtout auprès de celle des représentants qui s’était montrée défiante et jalouse. On disait à l’Empereur qu’il ne pouvait compter sur elles. D'un autre côté, on criait aux représentants déjà très mal disposés que l’Empereur était revenu pour dissoudre les Chambres, et s’emparer delà dictature; qu’il fallait se hâter de prévenir un coup d’État; qu’après le grand revers dont il ne pouvait plus se relever, elles étaient pour le pays la seule ancre de salut.

Je ne doutais pas que, dans un moment aussi critique, Fouché ne se crût appelé à jouer un grand rôle et ne déployât toute son activité. J’avais de bonnes raisons pour être sûr qu’il agissait contre l’Empereur. J'allais chez lui vers dix heures du matin; j’avais à peu près mes entrées libres. Je le trouvai dans son cabinet avec un personnage à moi inconnu.

« — Général, lui dit Fouché, c’est mon ami et collègue Thi- « baudeau ; il n’est pas de trop ici. » Et, s’adressant à moi : « C’est le général Lafayette. »

Dans l’assez forte corpulence et le costume simple d’un riche fermier qui s’appuyait sur une petite béquille, il m’aurait été impossible de retrouver le svelte et élégant marquis, commandant de la garde nationale parisienne. Je ne l’avais pas vu depuis la grande Fédération de 1790. Nous échangeâmes quelques compliments.

« — Eh ! bien, général, lui dit Fouché, c’est entendu. Il n’y « a pas un moment à perdre.

« — Oui, oui, répondit Lafayette, soyez tranquille. Je me t rends de suite à la Chambre; » et il sortit.

* — Ainsi, demandai-je à Fouché, tu as déjà pris ton parti?

« — Il le faut bien, répliquait-il. Tout est f. ... Si on les lais- * sait faire, ils nous exposeraient à être partagés et décimés « comme des moutons.

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