‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 271 sur 325 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

balbutiait et qu’on ne comprenait pas. Quant à moi, ni pleurs, ni soupirs, pas un mot. Après tout, me disais-je, Bonaparte avait fourni une assez glorieuse carrière et gagné l’immortalité. Mais nous, la France, la Révolution, qu’avions-nous gagné? Qu’allions-nous devenir ? Il y avait là matière à des réflexions pleines d’amertume.

Par respect pour la dignité impériale, il fut jugé convenable, avant de publier les réponses de l’Empereur, de leur donner une forme moins aigre et plus calme. Les présidents des deux Chambres s'entendirent à ce sujet. Leur rédaction lui fut communiquée avant d’être rapportée aux Chambres.

L’Empereur, personnellement, était dans une situation plus désavantageuse qu’en 1814. En pressant, en exigeant son abdication, on ne s’était nullement inquiété de son sort; lui-même ne s’en était pas occupé. Lorsque son abdication fut apportée à la Chambre des représentants, l’Empereur disparut, on ne vit plus que Bonaparte dans son isolement et sa nudité. Alors éclata un sentiment de pitié, de commisération, comble de l’humiliation pour le dominateur de l’Europe. Pour lui faire avaler jusqu’à la lie le calice d'amertume, ce fut Fouché qui le recommanda aux égards et à la protection des Chambres. Protégé par des hommes que, pendant quatorze ans, il avait vus ramper à ses pieds, qu’d regardait comme des révoltés, et à la recommandation de Fouché ! Moi qui connaissais le fond de son âme, je fus blessé de son intervention pour se donner aux yeux des Chambres un air de générosité. J’aurais préféré que, dans cette circonstance, il gardât le silence et qu’il laissât ce rôle aux amis de l’Empereur qui n’auraient pas manqué de le remplir. Je ne pus m'empêcher de le dire à Fouché. II prétendit au contraire qu'il avait fait merveille et que sa voix avait d’autant plus de poids en faveur de l’Empereur qu’on savait qu’il n’en était pas fanatique. Du reste, ce n’était qu’une bagatelle au prix des affaires bien autrement graves que nous avions sur les bras.

La principale, la plus urgente était de remplir le vide que l’abdication de l'Empereur laissait dans le gouvernement. Il y avait pourvu en proclamant son fds sous le titre de Napoléon II, avec un Conseil provisoire composé des ministres, en attendant

l’organisation d’un Conseil de régence. Je me serais accommodé de cet arrangement, car tout ce qu'on ferait ne pourrait être que transitoire. Après le grand revers de Waterloo, il me paraissait impossible d’éviter les Bourbons. Quant à la façon dont ils reviendraient, j’y attachais peu d’importance, persuadé qu’elle serait honteuse pour le pays, et convaincu qu’elle me serait fatale. 11 ne s’agissait plus, suivant le mot charmant de mon secrétaire général Jordan, à Marseille, en 1814, que de tomber avec grâce et comme un athlète vaincu.

J’étais à la Chambre des Pairs tandis qu’à celle des représentants on discutait l’établissement d’un gouvernement provisoire. Je ne voyais pas de raisons pour ne pas accepter Napoléon II et même nommer de suite un Conseil de régence. C’était le but auquel Fouché avait toujours tendu et, nécessairement, il était appelé à faire partie du Conseil. Ce ne fut donc pas sans surprise que je vis arriver à notre Chambre une résolution de celle des représentants pour la création d’un gouvernement provisoire composé de cinq membres à nommer par les Chambres. Les représentants, sans s’inquiéter de ce que feraient les Pairs, nommèrent de suite les trois membres qu’ils s’étaient attribués; c’étaient Fouché, Carnot et Grenier. Ils s’étaient proposés d’élire Lafayette; il le désirait. Fouché, qui ne s’en souciait pas, dit qu’il fallait le réserver pour le commandement de la garde nationale, que c’était là sa véritable place. En choisissant deux conventionnels votants et un général qui passait pour républicain, la Chambre des représentants témoignait éloquemment de son antipathie pour les Bourbons.

La Chambre des Pairs leva sa séance à cinq heures et s’ajourna à neuf heures du soir. J’allai chez Fouché ; je ne doutais pas qu’il ne fût l’instigateur de ces décisions, etje désirais ronnaitre ses motifs.

« — Comment, lui dis-je, n’as-tu pas défendu Napoléon? Et « la régence? toi qui en as été un si chaud partisan !

« — C’est tout simple, les temps sont changés. Lorsqu’il ne « fut plus douteux que les puissances ne voulaient à aucun prix « de Bonaparte, encore au Champ de Mai, s’il avait voulu abdi- « quer, on aurait pu négocier pour la régence L’armée était

Page 1