‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 272 sur 325 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

intacte, on n’avait pas le secret de nos forces. Aujourd’hui, c’est bien différent.

« — Je comprends. Cependant, ce n’était pas une raison pour renoncer de nous-mêmes à la régence. 11 aurait été temps de céder sur ce point lorsqu’on n’aurait pas pu faire autrement.

« — Nous n’avons pas de temps à perdre. Les événements marchent vite; ne nous laissons pas surprendre. Du reste, la Chambre l’a voulu.

« — Tu le lui as fait vouloir.

« — Tu crois ?

« — Et tu t’es servi de Regnaud, un chaud bonapartiste. Ce n’est pas maladroit.

« — Et quand cela serait?

« — Je ne t’en fais pas un crime. Après avoir abandonné le père^ les Chambres n’ont certainement pas envie de s'immoler pour le fils. Je ne regarde tout cela que comme une dispute de mots. Le procès est jugé et perdu; il n’y a plus à batailler que sur le plus ou moins de frais et dépens. Tu vois que je m’exécute franchement. Ainsi, ne te donne pas la peine de ruser avec moi; je m’attends à tout.

« — Je ne ruse point, mais je ne suis pas d’aussi bonne composition que toi. Nous disputerons le terrain pied à pied. Sans nous cramponner à la régence, nous la mettrons en avant. On verra ce que veulent les puissances.

« — Tu n’en doutes pas; tu sais bien qu’elles ramènent les Bourbons.

« Lorsqu’on aura épuisé toutes les chances, s’il faut en passer par là, on verra à quelles conditions. Il y a encore à sauver les principes et les hommes.

« — Certainement; mais les Bourbons reviendront furieux et avides de vengeance. Les puissances sont des médiateurs très suspects. Pour leur imposer, il faudrait déployer une grande énergie. Je ne vois partout que divisions, je n’entends que le cri de Sauve qui peut. Qu’espérer après l’algarade que le maréchal Ney nous a faite ce matin? Il vient nous pousser sous les fourches caudines prédites par l’Empereur.

« — Ney a perdu la tète et n’a pas fait une grande perte; « mais il n'a dit que trop vrai, il ne faut pas se faire illusion. « L’arme'e est à la débandade et fondue. Les fourches caudinest « Oui nous y a menés? Bonaparte. Ce diable d’homme nous * sera fatal jusqu’à la fin. Il faut bien vite organiser notre gou- « vernement provisoire, envoyer des négociateurs et rassembler « les débris de l’armée pour retarder tant qu’on pourra la « marche de l’ennemi et garantir Paris.

« — Très bien .

« — Pourvu que Bonaparte ne vienne pas encore à la traverse !

t — Que veux -tu qu’il fasse?

« — Un coup de tête. Il y a une poignée de fous qui le « poussent, Lucien, Savary, LaBédoyère, et des fanatiques, qui « joueraient le tout pour le tout pour leur idole, Bassano, Rœ- « derer, Ségur, Boulay, Defermon. Je crois être sûr des repré- « sentants, mais les pairs...

« — Sois tranquille, on n’aura pas de peine à les contenir. « Dans le petit nombre de dévoués, la plupart ne le montrent « que par respect humain. Depuis vingt-quatre heures, j’ob- « serve tout ce monde-là. Si on leur offre sécurité pour l’avenir, « ils seront doux comme des moutons.

« — La Chambre, qui nommera-t-elle pour le gouvernement <t provisoire?

« — Je n'en sais rien; on va si vite qu’on n’a pas le temps « de se concerter.

« — Pas de bonapartistes... Des hommes de la Révolution... « Toi. La Chambre des représentants a donné un bon exemple.

« — Moi? Je n’en veux pas. Je ne me sens pas assez de sou- « plesse pour négocier un mauvais accommodement dans une « mauvaise affaire. Encore ne l’obtiendra-t-on pas. Traiter pour « le retour des Bourbons! C’est le plus grand malheur quipour- « rait m’arriver. Entre eux et moi, incompatibilité éternelle..., « comme entre eux et la France. Peut-être, probablement, je « n’en verrai pas la fin; mais cela se verra.

« — A ce compte-là, il ne resterait plus qu’à mettre la clé « sous la porte et à s’envelopper de son manteau. Il faut pour- « tant bien que quelqu’un se dévoue.

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