‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 279 sur 325 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

de trahir et de communiquer avec Blücher, Wellington et la Cour de Gand. Ils nommaient ses agents, le général Trommelin, Gaillard et Vitrolles qu’il avait mis en liberté.

Le 28, au matin, j’allai chez Fouché pour m’expliquer avec lui. A peine étais-je entré dans son cabinet qu’on y introduisit Regnaud de Saint-Jean-d’Angély, Durbach et Félix Desportes, qui débuta par cette apostrophe à Fouché : « Monsieur le duc, « après vous avoir donné des preuves de la plus haute « confiance, la Chambre des représentants a de la peine à croire « que vous trahissiez les intérêts delà nation. Cependant, les plus « violents soupçons s’élèvent de toutes parts contre vous. De « toutes parts, on vous accuse de trahison et d’intelligences « avec les ennemis de la patrie. » Durbach continua sur le même ton.

Fouché se déconcerta, pâlit, balbutia quelques mots; mais, reprenant bientôt de l’assurance, il répondit avec feu : « Non, « ce n’est pas moi qui trahis; c’est la bataille de Waterloo, ce « sont les événements qui, à chaque instant, nous trahissent. « L’Angleterre et la Prusse sont résolues à rétablir les Bourbons ; « elles savent que la Russie et l’Autriche ne partagent pas leur t résolution... Quoiqu’il arrive, je ne cesserai jamais d’être « fidèle à la cause nationale, à la Révolution... En voulez-vous « une preuve? Tenez, voilà la lettre que j’ai écrite hier à lord « Wellington. » Fouché en fit lecture. Les trois représentants en furent tellement émerveillés que je vis le moment où ils lui feraient des excuses. Il en fit faire une copie et la remit à Durbach, en l’autorisant à la communiquer à la Chambre. Ils se retirèrent très satisfaits et je restai. La lettre avait produit sur moi un effet tout contraire. Comme Français, j’en étais blessé au dernier point.

« — 11 faut en convenir, dis-je à Fouché, tu es un fameux « comédien I »

A la fois fâché et flatté de la qualification, il me répondit :

« — La comédie 1 Ce n'est pas moi qui la joue, ce sont les « imbéciles qui s’imaginent que tout s’arrangera avec des dis- « cours de tribune. Il n’y a qu'à les laisser faire, et Blücher « viendra nous jeter dans la Seine.

« — Crois-tu que ta lettre l’en empêchera? Est-ce en nous

* mettant aux pieds de Wellington que tu nous sauveras?

« — Où vois-tu donc cela?

« — Dans toute ta lettre. Tuas beau faire le fier dans les

* termes, je n’y vois qu’humilité et abaissement. Tu y « condamnes tout notre passé. Qu’avaient à faire ici la Répu- « bliqueet l’Empire pour les jeter ainsi aux pieds de Welling- « ton?

« — Je lui déclare que nous ne consentirons pas à être « moins libres que les Anglais. Est-ce que nous pouvons désirer « mieux?

« — Je parle de la forme...

« — Tu es bien difficile. C’est le fond qu’il faut voir.

« — Eh bien, j’y vois les Bourbons.

* — Quand ils auront accepté la Constitution...

« — Allons donc! Ce sera comme en 1814 avec la Constitu-

* tion du Sénat. On ne donnera pas le temps d’en faire une. La « Charte est là. Louis XVIII n’abandonnera pas ce qu’il a « octroyé pour recevoir la loi des Chambres. Tu le sais aussi

* bien que moi.

« — Il faut tenir bon jusqu’au bout. D’ailleurs, il y a si « longtemps que tu en as pris ton parti.

« — Il ne s’agit pas de moi. Je vois avec peine qu’on « trompe la nation et qu’on laisse des patriotes se compro- « mettre inutilement.

« — On ne trompe personne. Je me suis expliqué assez clai- « rement avec Félix Desportes. S’ils ne m’ont pas compris, ce « n’est pas ma faute. . . L’opposition des représentants est toujours « bonne pour influer sur les arrangements. En définitive, on « stipulera des garanties pour les personnes. Là-dessus, je ne « ferai pas de concession.

« — En seras-tu le maître? Tu prends là une grande respon- « sabilité.

* — Je le sais ; il faut bien que quelqu’un la prenne.

« — Ainsi tu t’empares des affaires et tu prétends les finir à « toi seul?

« — J’aimerais autant que ce fût un autre. J’y suis forcé par

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