CHAPITRE XXXII
ma position. Je ne l’ai pas choisie, on me l'a faite. Du dehors et du dedans on vient à moi, on me témoigne de la confiance; je ne peux pas m’effacer.
« — Ainsi, tu ne comptes plus pour rien la Commission et les Chambres...
« — 11 faut discrétion et promptitude.
« — De là les soupçons et les accusations.
« — Je m'y attends. Je n’ignore pas ce qu’on dit, je prévois ce qu’on dira. On me fera un crime de mes relations secrètes, d’employer tels ou tels agents.
« — Par exemple Vitrolles et ton ami Gaillard.
« — Puis-je employer Durbach et Félix Desportes? Ils seraient bien reçus... J’emploie toutes sortes de gens.
« — Qui vont nous livrer et faire leurs affaires.
« — Ne dit-on pas de moi que je veux faire les miennes?
« — Oui. pourquoi pas. On croit que c’est déjà fait.
< — Comme si avec les Bourbons je pouvais me sauver tout seul! Mon cher, je suis embarqué sur le même vaisseau que les hommes de la Révolution. Ce qu’on sauvera du naufrage nous sera commun à tous.
« — Pour le vaisseau, tu le sais, j’ai foi dans l’avenir. L’équipage souffrira cruellement. Si celui qui en prend le gouvernail...
« — Laissons-là ces figures. J’attends des nouvelles de Wellington par nos commissaires... par d’autres moyens. Je me réglerai en conséquence.
« — Autre chose. Si vis pacem, para bellum, ne l’oublie pas.
« — Sans doute; on n’a rien négligé. Après la déroute de Waterloo, il n’était au pouvoir de personne de rallier plus tôt les débris de l’armée.
« — Je ne suis pas de cet avis. Parmi ceux qui devraient donner l’exemple et l’impulsion, je ne vois ni franchise, ni décision. Il n’y a pas vingt-quatre heures que vous proposiez d’aller chercher les Bourbons.
« — Tu as toujours dit que c’était inévitable.
« — Je le crois encore; mais je ne veux pas qu’on se rende
« platement, lâchement. Arrive ce qui pourra, je saisirai la « première occasion de m’expliquer nettement à la tribune.
« — Tu peux, si cela te fait plaisir, te donner cette satisfac- « tion. Il n’en sera ni plus ni moins. On fait ce qu’on peut.
« Paris va être mis en état de siège; les fédérés sont armés;
« l’armée va prendre des positions. Nous traiterons la main sur « l’épée.
« — Oui, lorsque l’ennemi a la sienne hors du fourreau.
« — Parbleu, nous la tirerons aussi, s'il le faut.
« — S'il le faut?
« — Certainement; c’est une grande question; le sort de « Paris peut en dépendre.
« — Alors, c’est une affaire faite, vous ne tirerez pas « l’épée.
« — Voudrais-tu qu'on exposât la capitale au sac et au « pillage?
« — La question ainsi posée, je n’ai plus rien à dire.
« — On ne peut pas la poser autrement.
« — Nous avons assiégé Vienne et d’autres villes, et parce « qu’elles se sont plus ou moins défendues, nous ne les avons « pas pillées.
« — Ce n’est pas une raison pour que Paris ne le soit pas.
« — Il ne l’a pas été en 1814; cependant, on s’était battu au « pied de ses murailles et avec bien moins de ressources que « nous n’en avons à présent... Je ne suis pas plus compétent « que toi en cette matière; j’entends des militaires qui ne par- « tagent pas ta crainte.
« — Il n’y a pas un maréchal qui voulût défendre Paris.
« — Les maréchaux! Je le crois. Davout nous proposait hier « d’aller chercher les Bourbons. Mortier, à l’ouverture de la « campagne, a eu la sciatique. Soult, a sur la conscience le « monument de Quiberon. Confier notre armée aux maréchaux, « c’est nous livrer à Bliicher et à Wellington. Il ne s’agit pas, « pour défendre Paris, d'y renfermer l’armée, d’y soutenir un * siège. Il n’y a pas un sergent qui propose une semblable » balourdise. On y laisserait la garde nationale; l’armée tien- « drait la campagne. Elle est forte de soixante-dix mille hommes,
Cil A PI THE XXXII
« avec les fédérés de plus de quatre-vingt mille. En attaquant « à propos, nul doute qu'elle battrait les Anglais et les Prus- « siens.
« — Ce serait toujours autant de gagné. On ne sait pas ce « qui peut sortir d’un succès... ne fùt-ce que l’honneur.
« — Nous aurions sur les bras les Russes, les Autrichiens,
« les Allemands, toute l’Europe. Et si l’armée était battue? Il « faut tout prévoir.
« — Elle reprendrait ses positions sous les murs, et on trai- « terait comme en 181 4.
« — Si l’ennemi ne le voulait plus?
« — De supposition en supposition, on va droit à l’absurde.
« — Dans tous les cas. nous aurons une bonne attitude mili- « taire. Quant à ce qu’on fera, cela dépend des circonstances. »
Pour calmer les défiances dont Fouché était l'objet dans la Chambre des représentants, Durbach donna lecture de la lettre à Wellington. Chose incroyable! Elle fit fortune. Quelques membres en sentirent cependant l’inconvenance et la portée, et demandèrent des explications; on étouffa leurs voix.
La Chambre des représentants fit une adresse à l’armée et l’envoya à la Chambre des Pairs. Je saisis cette occasion pour faire, ainsi que j’en avais prévenu Fouché, ma profession de foi sur la marche des affaires et régler d’avance mes comptes avec les Bourbons.
« Je vois (d), dis-je, avec plaisir que la Chambre des repré- « sentants s’est décidée à faire une adresse à l’armée; je le vois « avec d’autant plus de plaisir qu’il me paraissait étonnant « que, dans la situation où nous nous trouvons, le Gouverne- « ment et les Chambres ne se fussent pas mis en rapport avec « l’armée. Je dirai, parce que je n’ai rien de caché, parce « qu’aujourd’hui l'on doit tout dire, que jusqu’ici les ennemis « de la patrie ont cherché à faire prendre, soit dans les Cham- « hres, soit dans les Conseils du Gouvernement, des résolutions « pusillanimes, qu’on a cherché à atténuer les forces nationales,
(I) Séance du 28 juin.
« a porter le découragement dans le cœur des bons citoyens, « enfin qu’on est arrivé au point que les ennemis de la patrie « sont radieux et que ses amis sont consternés.
« Cependant, l’armée se rallie sous les murs de Paris, les « soldats sont décidés à périr pour l’indépendance de la patrie. « Pourquoi les puissances alliées sont-elles réunies contre la « France? Pourquoi cette coalition attaque-t-elle aujourd’hui la « capitale? Pour un homme. Eh bien ! cet homme s’est sacrifié. « Si la coalition est désintéressée, que veut-on maintenant? On « veut nous imposer un gouvernement, un gouvernement
* réprouvé, je ne dis pas par nos intérêts, mais par le vœu
* national. Et qui sommes-nous? Nous sommes les représen- « tants d’un peuple qui a prononcé l’expulsion de ce gouver- « nement; pour ma part, je respecterai mon mandat, jamais je « ne transigerai avec mes devoirs et mes sentiments. Par qui « sommes-nous envoyés? Par une constitution qui rejette les « Bourbons. Si ce sont les Bourbons que l’on veut nous imposer, « je déclare que jamais je ne consentirai à les reconnaître. Je « le dis à la face de l’ennemi qui assiège la capitale; je le dirais » à la face des Bourbons eux-mêmes; je dis que si nous avions « pris cette attitude depuis six jours, nous aurions sauvé la « patrie.
» Cependant, je ne désespère pas encore; le désespoir n’entre « pas dans les cœurs qu’anime l’amour de la patrie. Il existe « dans Paris une foule de bons citoyens qui n’attendent qu’un « appel du gouvernement pour voler à la défense de la patrie, « une foule de citoyens dont on a enchaîné le courage. Il en est « temps encore, l'ennemi n’est pas victorieux, nous pouvons le
* repousser ou du moins périr avec honneur.
« Je demande que la Chambre adhère à l’adresse de la « Chambre des représentants dans une forme qui la rende com- « mune aux deux Chambres; qu’il soit nommé des commis- « saires, et qu’ils aillent conjointement avec ceux de la Chambre « des représentants la présenter aux armées. »
Le retour des Bourbons était désormais inévitable et très prochain; rompre ainsi avec eux en face, cela pouvait passer pour une bravade gratuite, une folie. Aucun autre membre de