CHAPITRE V
régime, Bonaparte accepta ses services, ainsi que ceux de Dumuy, doyen des généraux, en tout bien inférieur à Menou. Dumuy était très riche, Menou n’avait pas le sou et était criblé de dettes. Ses amis s’industrièrent pour lui procurer le crédit. Lorsque ses équipages furent prêts et qu’il fallut partir, il remettait de jour en jour son départ. Ses créanciers firent saisir comme siens les meubles de sa maîtresse et le guettèrent pour l’appréhender au corps. Maret et moi, nous l’enlevâmes nuitamment et nous le conduisîmes hors barrières où une voiture l’attendait.
En me faisant part des circonstances extraordinaires qui avaient mis sur ses épaules le lourd fardeau du commandement, Menou m’écrivit qu'avec sa brave armée il irait au bout du monde; qu'il serait heureux s'il m’avait à côté de lui pour être le législateur de l’Orient; qu’il avait renvoyé en France plusieurs personnnages militaires et civils, entre autres Tallien, qui avaient cherché à faire insurger l’armée. Rempli d’admiration pour Bonaparte, il se flattait d’exécuter ses vastes desseins sur l’Egypte. Le Premier Consul, avec qui je m’entretins des lettres de Menou, ne partageait pas sa confiance et désirait seulement qu'il pût tenir assez de temps pour que l’évacuation de l’Egypte fût un objet de compensation dans la négociation de la paix avec l’Angleterre.
Moins d’un an après les rodomontades de Menou, l’armée d’Orient, qui devait aller au bout du monde, fut obligée d’évacuer l’Egypte. Suivant ce que le général m’écrivit d'Alexandrie, les ennemis de la République avaient triomphé, la ville d'Alexandrie était au pouvoir des Anglais. 11 traitait d'incroyable la capitulation du Caire, événement qui, d’après lui, n’avait pas d’exemple dans l’histoire. Toutes les forces anglaises d’Europe etdel’Inde et celles des Osmanlis, commandées par le capitanpacha, s’étaient réunies contre lui, au nombre d'environ 30 000 hommes, plus cent soixante bâtiments de guerre de toute grandeur, parmi lesquels dix-huit vaisseaux de ligne, et l’avaient attaqué par ses deux flancs. En outre, accablé par la faim, la soif, les maladies, n’ayant plus qu’environ 1 800 hommes sous les armes, sans remèdes pour les hôpitaux, il avait été
obligé de capituler après plusieurs combats honorables dans lesquels les Français avaient été plutôt détruits que vaincus. Ils avaient été malheureux, mais en conservant leur honneur et celui de leurs armes. Menou ajoutait qu'il allait partir pour la France, il espérait y trouver l'impartiale justice.
Suivant Y Exposé de la situation de la République que le Premier Consul m’avait chargé de présenter au Corps législatif, « en « Égypte, les soldats de l’armée d’Orient avaient cédé aux cir- « constances plus qu'aux forces de la Turquie et de l’Angleterre;
* certainement ils auraient vaincu s’ils avaient combattu réunis.
« Enfin, ils rentraient dans leur patrie, ils y rentraient avec la « gloire qui était due à quatre années de courage et de travaux.
« Ils laissaient à l’Égypte d’immortels souvenirs, qui peut-être « un jour y réveilleraient les arts et les institutions sociales.
« L’histoire ne tairait pas du moins ce qu’avaient fait les Fran- « çais pour y reporter la civilisation et les connaissances de « l'Europe. Elle dirait par quels efforts, par quelle sagesse, par « quelle discipline ils l’avaient si longtemps conservée, et peut- « être elle en déplorerait la perte comme une nouvelle calamité « du genre humain. Vingt-huit mille Français étaient entrés « en Égypte pour la conquérir. D’autres y avaient été envoyés « à différentes époques; mais d’autres, à peu près en nombre « égal, en étaient revenus. Vingt- trois mi lie rentraient en France « après l’évacuation, non compris les étrangers qui avaient « suivi leur fortune. »
L’armée était arrivée et faisait quarantaine à Toulon et à Marseille. Menou, qui avait le premier pris terre en Égypte, en était sorti le dernier. Les termes de l'exposé le soulevèrent. 11 m’écrivit que, s’il existait, comme je l’avais assuré, vingt-trois mille soldats à l’armée d’Orient, il devrait être pendu à l’arbre le plus élevé qui se trouverait en France; car cette armée aurait dû être composée de vingt-sept mille hommes avant le débarquement des Anglais, et certes, alors, il aurait été bien coupable de ne pas emmener avec lui quinze mille hommes au moins à Alexandrie. Or, il déclarait au nom de l’honneur que, lorsque les Anglais avaient débarqué, l'armée d’Orient ne comptait que quatorze mille neuf cents combattants. Lorsque, le