‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 36 sur 325 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Je lui écrivis pour le calmer; il reçut du ministre des lettres rassurantes. Il continuait de m’écrire sur les causes forcées de son retard, et répondait à quelques plaisanteries que je lui avais faites : « Quant à mon sérail, il est composé d’une femme « excellente, qui a toujours peur de mal faire et de trop «■ dépenser; elle ne connaît ni le monde ni ses plaisirs, par « conséquent aucun regret relativement aux jouissances qu’elle « n’a pas. Mon mariage en Égypte avait été politique; il m’avait « beaucoup servi parmi les habitants; surtout ayant épousé une « schériffe descendant de Mahomet. Le hasard fait qu’il est très « heureux. Ajoutez à ma femme deux négresses, ses domes- « tiques, présent d’un roi nègre qui demeure à cinq cents lieues « du Caire. L’évêque Grégoire ne m’excommuniera-t-il pas « pour avoir épousé une musulmane? »

Toujours lent à se mouvoir, le général Menou n’arriva à Paris que cinq mois après son débarquement. Il dit au Premier Consul : « En me présentant devant vous, la douleur d’avoir « vu perdre votre plus belle conquête se renouvelle vivement. » — « Le sort des batailles, lui répondit Bonaparte, est incertain. « Vous avez fait tout ce qu’après la malheureuse journée du 30 « on pouvait attendre d’un homme de cœur et d’expérience. « Votre longue résistance à Alexandrie a contribué à la bonne « issue des préliminaires de Londres. Votre bonne et sage « administration vous a mérité l’estime de tous les hommes « qui en apprécient l’influence sur la prospérité publique. Je « connais bien tout ce qui s’est passé à votre armée; vos mal- « heurs ont été grands, mais ils ne vous ont rien fait perdre « dans mon estime, et je m'empresserai de le témoigner haute- « ment, afin qu’aucune clameur ne puisse entacher votre con- « duite. »

Dix jours après son arrivée, Menou fut nommé tribun. Le Premier Consul lui donna ensuite l’administration générale des six départements de la 27" division militaire (Turin).

Je connaissais l’intégrité, le désintéressement de Menou et ses habitudes de dissipation. Je croyais cependant qu’il apportait d’Égypte quelques curiosités de prix. Elles se bornaient à des armes et à des équipements de cheval qui n’étaient

pas d’une grande valeur. Il revint aussi pauvre qu’il était parti.

Bien qu'il eût traité d'incroyable la capitulation du Caire conclue par Belliard, le ministre de la Guerre écrivit à ce général que le gouvernement se plaisait à rappeler les services distingués qu’il avait rendus, savait apprécier ses intentions dans la dernière campagne de l’armée d’Orient, et que, pour lui donner un témoignage de ses sentiments, le Premier Consul lui confiait le commandement de la 24e division militaire.

Le Premier Consul m’avait dit qu'il n'en voulait à personne. Cependant il tint, quelque temps après, rancune au général Reynier qui tua en duel le général Destaing et publia son livre De l’Egypte après la bataille d’ Héliopolis.

Au 18 Brumaire, le général Bernadotte avait refusé de seconder les desseins de Bonaparte, et n’avait osé les combattre. Il avait été impliqué dans un complot républicain découvert avant le départ du Premier Consul pour l’armée. Joseph, beaufrère de Bernadotte, les avait raccommodés. Le général avait accepté sa nomination au Conseil d’État et le commandement de l’armée de l'Ouest. C’était un engagement d’honneur garant de sa fidélité. On ne pouvait pas croire que Bernadotte n’eût accepté ces marques de confiance, ces gages de réconciliation que pour en abuser. Un bruit sourd se répandit qu’on avait découvert à l’armée de l’Ouest une conspiration. Plusieurs officiers de l'état-major de Bernadotte furent arrêtés. Le commandement lui fut retiré. Cette affaire fut encore étouffée parla médiation de Joseph et de quelques personnages en crédit; elle est restée enveloppée de nuages (1). Bernadotte était à Paris en état de disgrâce. J’attribuais son opposition à d’honorables sentiments. Je ne le croyais pas conspirateur. Attiré vers lui par nos relations antérieures, sa réputation de républicanisme et sa défaveur, j’allais le voir quelquefois. 11 avait l’attitude et le malaise d’un homme compromis avec le pouvoir, et le lan-

(1) Que Bernadotte ait conspiré, il n’y a pas de doute. Plusieurs écrivains lui en font un mérite, entre autres Ségur, dans son Histoire de Napoléon, etc., etc.; Mme de Staël, dans Dix Ans d’exil. Voir aussi Walter Scott, Vie de Napoléon. (Note de Thibaudeau.)

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