‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 37 sur 325 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

gage amer d’un patriote irrité contre les tendances monarchiques du Premier Consul. Ces tendances trouvaient de l’opposition dans l’armée comme parmi les civils. S’il en coûtait à l’orgueil et à l’ambition de quelques généraux, tels que Bernadotte et Moreau, de se soumettre à un homme dont ils s’estimaient les égaux, il y en avait, comme Brune, Lannes, Masséna, qui servaient avec fidélité mais voyaient avec peine rétrograder la Révolution et les institutions républicaines menacées. Familier avec Bonaparte, Lannes continuait de le tutoyer et lui parlait avec une extrême franchise. Il critiquait amèrement la rentrée des émigrés, le Concordat, etc. Quelques irrégularités dans la comptabilité de la garde des Consuls lui en firent perdre le commandement. Sa disgrâce fut couverte par l’ambassade de Portugal. Il la refusa d’abord, se retira de la cour et se réfugia chez Augereau. N’écoutant que son attachement au guerrier républicain dont il avait éprouvé le dévouement, le Premier Consul négocia avec lui. Inébranlable devant les menaces du pouvoir, Lannes ne résista pas aux avances de l’amitié et partit pour Lisbonne. La presqu’île Ibérique était regardée comme une mine d’or et de diamants où il n’y avait qu’à se baisser et à en prendre; pour se consoler de leur disgrâce, les ambassadeurs français devaient y faire fortune. On ne parlait que des trésors rapportés par Lucien Bonaparte pour avoir négocié le traité de Badajoz. Lannes prétendit avoir le droit de faire entrer dans le Tage, sans visite et en exemption de droits, des bâtiments chargés de marchandises. Par suite des difficultés qu’il éprouva, il prit la mouche et quitta son poste sans autorisation. Le Premier Consul lui défendit de venir à Paris. Lannes, retiré à la campagne chez M. Gucheneux, son beau-père, y resta quelque temps en défaveur. Mais il ferma l’oreille aux suggestions des hommes de parti, et les nuages qui s’étaient élevés entre lui et le Premier Consul se dissipèrent bientôt pour ne plus reparaître.

Au grand étonnement du public, le ci-devant évêque d’Autun, rendu à la vie laïque par un bref du pape, épousa Mme Grant. Pour un homme de noble origine, ayant de l’esprit, du bon goût, dans une haute position et peu scrupuleux, rien ne jus-

tifiait cette union. On crut que le Premier Consul, qui voulait donner un caractère moral à son gouvernement, avait exigé que Talleyrand renonçât à sa liaison avec Mme Grant, ou qu’il la légitimât par le mariage. II semblait naturel qu’elle jouît dans la société et à la cour des avantages attachés à son nouvel état. Le Premier Consul refusa de la recevoir. II fallut l'intercession de Mme Bonaparte et une négociation sérieuse pour ouvrir à Mme Talleyrand les salons des Tuileries.

Le Premier Consul me nomma pour me rendre en mission dans la 13° division militaire, chef-lieu Rennes. Un dérangement. de santé ne me permit pas d’accepter; je fis agréer mon excuse.

La Révolution, loin d’enrichir mon père, avait plutôt dérangé ses affaires. Il avait quitté sa profession d’avocat, un hon cabinet, pour des fonctions publiques modestement rétribuées. Il avait été obligé à des dépenses qui absorbaient plus que les traitements. Enveloppé dans ma destinée, il avait eu à supporter les mauvais jours de la Terreur et le contre-coup de ma défaveur auprès du Directoire. Au 18 Brumaire, j’obtins pour lui la présidence du tribunal d’appel de Poitiers. Pour le remettre à flot, je travaillai à le faire nommer membre du Corps législatif. Il espérait pouvoir réaliser quelques économies pour le repos de sa vieillesse; c’était toute son ambition. Je formai le projet d’aller le chercher à Poitiers. Je m’en faisais une fête. J’en demandai la permission au Premier Consul. « C’est juste, me répondit-il; mais je ne veux pas que vous « voyagiez à vos frais. Je vous donne une mission dans la « 12e division militaire (chef-lieu Nantes). Vous connaissez les « instructions. Vous en ferez ce que vous voudrez. Je tiens « seulement à ce que vous observiez l’esprit des populations, « des nobles et surtout des prêtres. Jusqu’à présent, j’en suis « assez satisfait. Je ne crois pas que de longtemps il y ait rien a à craindre de ce côté-là. Les peuples les plus fortement a engagés dans la guerre civile sont les plus fidèles envers un « gouvernement juste qui veut en effacer les traces. Vous exaa minerez l’état de l’agriculture et si l'on rebâtit des maisons, a II y a quelques patriotes tracassiers; on m'a parlé de Gou-

Page 1