CHAPITRE VI
qui restait en Corse. Il avait avec lui trois enfants en bas âge. Il avait confié l’éducation de sa fille à Mme Delacroix, pour laquelle il avait un tendre attachement. Le départ de Delacroix pour Bordeaux le privait à la fois de sa fille et d’une amie. Général commandant la division, il avait la préséance sur les préfets. Sa vanité fut blessée de ce que, comme conseiller d’État, je lui enlevais cette préséance et de ce que je l’exerçais sur lui. Delacroix et Cervoni étant intimement liés, le même esprit de conduite présidait à l’administration civile et à l’administration militaire.
Notre première entrevue fut un échange de ces politesses convenues entre gens qui savent vivre et dont ils ne sont pas dupes. Je jugeai de suite qu’il y aurait dans nos rapports plus de politique que d'intimité et de confiance. Cela fut vrai surtout au commencement. Le plus fâcheux, c’est que tous les militaires se conduisaient d’après le général. J’eus affaire à une phalange nombreuse, puissante, et qui ne mettait péril à rien.
Permon, commissaire général de police, était aussi d’origine corse. Personnellement connu de la famille Bonaparte, il professait pour elle un grand dévouement. Spirituel, souple, poli, prévenant, il séduisait par ses dehors. Sans être poète, écrivain, peintre et musicien, il faisait des vers érotiques et des romans, il composait des discours académiques, il peignait et jouait bien de la harpe. La licence de ses mœurs contrastait avec les convenances de sa place. Il avait dans sa maison, à sa table, une courtisane, la menait au théâtre dans sa loge et la conduisait dans tous les lieux publics. Il paraissait sans ambition. Il avait de bonnes recettes, peu de représentation, était généreux et payait bien. Ses agents, ses clients vantaient sa noble extraction (sa mère était une Comnène). ses alliances (sa sœur avait épousé le général Junot), ses hautes protections, son amabilité, ses talents, ses vertus, son esprit, qui devaient le conduire aux plus belles destinées. Actif, docile aux ordres du gouvernement, il portait ses investigations en tous lieux, sur les choses et les personnes ; il plaignait les victimes de la police et rejetait ses rigueurs sur l’autorité supérieure. Il était en cela de l’école de
Fouché. Sa correspondance directe avec le ministre rendait souvent illusoire sa subordination légale au préfet. Permon se présenta à moi avec les formes obséquieuses d’un inférieur et l’apparence des meilleurs sentiments pour ma personne. De mon côté, je n'affectai aucune supériorité, je me mis presque à son niveau. Ne doutant pas qu’il ne fil t de cœur avec Cervoni et qu'il ne regrettât Delacroix, je me tins sur mes gardes. Il était bien permis d’user de quelque réserve envers un homme moitié grec, moitié corse, et de la police.
M. Champion de Cicé était archevêque d'Aix. J’avais lu dans les Mémoires de Ferrières (I) qu’il était faux par caractère, sans principes, sans talents, n’ayant pour moyens que de petites intrigues et une ambition démesurée. Le jugement était sévère. M. de Cicé avait de l’esprit et des connaissances. Autrefois philosophe, galant, homme de cour, maintenant religieux sans bigoterie ni intolérance ; ambitieux et rusé avec un air de bonhomie ; dévoré du besoin de faire, voulant se mêler de tout, réglementant sans cesse, ne sachant comment dépenser son activité; despote envers son clergé, portant dans les affaires le ton d’autorité et d’assurance que donnent l’aptitude, la considération. l’âge et l’expérience. Homme de l’ancien régime par ses antécédents, il était du nouveau par raison et nécessité. Emigré en Angleterre, il en était revenu anglomane. Soumis au gouvernement, il détestait cordialement le Premier Consul, le respectait, ne le flattait pas comme une foule d’anciens prélats. Bonaparte ne l’aimait pas non plus et lui accordait peu de confiance. Une sœur de M. de Cicé avait été compromise dans l’affaire de la machine infernale. Pour s’attacher un ancien prélat, le Premier Consul avait passé par-dessus cette circonstance, mais elle revenait parfois à sa pensée.
M. de Cicé aurait préféré un préfet étranger à la Révolution. Mécontent de mon prédécesseur et de Cervoni, il fit de nécessité vertu et mit en moi ses espérances. Il m’avait prévenu en m’écrivant à Paris. Il désirait, m’assurait-il, obtenir ma con-
(1) Mémoires pour servir à l'histoire de i Assemblée constituante (an VII), par te marquis Elie r>E Ferrières, ex-constituant, né à Poitiers en 1741, mort en 1804 .