CHAPITRE VI
jeunes gens à cheval qui nous enveloppèrent pendant une heure d’un épais tourbillon de poussière. J'arrivai le matin à Marseille dans le plus strict incognito. Je descendis à la préfecture, dont le portier me fit les honneurs.
Depuis près d’un mois que j'étais nommé, on avait eu le temps à Marseille de gloser sur moi et de se faire à mon égard un plan de conduite. Dans mes premiers rapports avec les autorités, je remarquai de suite une certaine froideur. Elle se communiqua à la ville, où les autorités donnaient le ton et où Delacroix avait laissé des regrets. Les Marseillais vinrent bientôt à moi, parce qu'ils n'avaient aucune raison de me bouder et qu’on vient toujours au pouvoir pour peu qu’il fasse quelque avance. Il en fut autrement des fonctionnaires. Il ne me fut pas aussi facile de les ramener; ils me donnèrent une rude tâche.
Charles Delacroix, que je remplaçais, était comme moi ex-conventionnel et votant. 11 avait été sous le Directoire ministre des Relations extérieures et ambassadeur près la République batave. A Marseille, il ne s’était entouré que d’anciens jacobins, par goût personnel et les croyant nécessaires pour combattre le brigandage royaliste qui désolait la Provence. Il était très mal avec les nobles et les prêtres. Il avait dit de la ville d’Àix, foyer d’une noblesse boudeuse : « Je punirai ce vil- « lage orgueilleux. » Il était brouillé avec l’archevêque, M. de Cicé. Après trois ans, le département était à peu près dans le même état qu’à la lin du Directoire; la révolution du 18 Rrumaire y était encore à accomplir. Versé dès sa jeunesse dans les affaires, instruit, éclairé, probe, Delacroix était sans contredit très capable de diriger une administration ; mais l'âge et les infirmités avaient affaibli ses facultés. On l’avait vu affligé d’un énorme sarcocèle qu’une ample redingote ne pouvait dissimuler. Il en subit avec courage l’opération qui fit honneur à Delonnes, chirurgien d’Avignon. Delacroix se reposait sur ses coopérateurs et ses subalternes, qui ne se recommandaient ni par leur capacité, ni par leur probité. Toutes les branches de l'administration étaient dans le désordre et la confusion. 11 s’occupait presque exclusivement des embellissements de Marseille, de commander, d’examiner, de faire lui-même des plans et d’en
surveiller l’exécution. Par ses soins, cette ville prit une physionomie nouvelle et lui fut très redevable. On fut très content de lui à Bordeaux où il remplaça Dubois des Vosges. 11 s’y transforma et, trouvant la révolution du 18 Brumaire accomplie et l’administration bien montée, il n’eut plus qu'à en suivre les errements.
Le général Gervoni commandait la 8° division militaire. Compatriote de Bonaparte, il avait fait avec distinction toutes les campagnes de l’armée d’Italie. Depuis, il n'avait plus commandé que dans l’intérieur. Il était susceptible, irritable et résolu dans le premier mouvement, ensuite facile jusqu’à la faiblesse ; chez lui, un petit air de ruse italienne ou corse perçait à travers une apparence de franchise et de bonhomie. Il était myope et toujours armé d’un binocle ; on ne lisait rien dans son regard. Il paraissait indolent et humoriste, d’une gaieté un peu affectée. Il se mettait partout à son aise et ne s’offensait point quand on l’imitait. Il avait des mœurs très libres et du cynisme dans les manières et dans la conversation ; il l’assaisonnait de citations de poètes italiens qui lui étaient très familiers. Il était beau joueur. Il aimait les femmes, avait des succès, n’était ni fidèle ni constant, et restait ami quand il cessait d’ètre amant. Mettant l’épée au-dessus de la toge, gâté par l’habitude du commandement, jaloux de son autorité, toujours prêt à en dépasser les bornes; soit, ainsi qu’il le faisait entendre, par suite de quelques démêlés avec le général Bonaparte, soit que, à raison de sa mauvaise vue, le Premier Consul le jugeât plus propre à servir dans l’intérieur qu’aux armées, Cervoni se trouvait depuis trois ans à Marseille où il était aimé. Il n’avait à espérer ni honneurs, ni fortune; c’était une honorable retraite. Dans la vigueur de l’âge, compatriote de Bonaparte, compagnon de ses premières victoires, lié avec toute sa famille, il se regardait comme en défaveur. Républicain et mécontent, il frondait le gouvernement avec mesure et le servait fidèlement par devoir et par honneur. Il affichait l’irréligion; la vue d’une soutane excitait sa bile. Lorsqu’il était obligé d’aller à l’église pour une cérémonie, il scandalisait par son maintien. Il entretenait cet esprit parmi ses subordonnés. Il ne vivait point avec sa femme