‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 54 sur 325 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

« Vous aurez remarqué qu’il y a des arrêtés intitulés de la « nouvelle formule : Le Gouvernement arrête, pris à Dunkerque « ou dans quelque autre lieu, d’où il suit que le Gouvernement « est où le Premier Consul se trouve, et que le second ou le « troisième ne le remplacent pas. Lorsque le secrétaire d’Etat « est allé le joindre, on a dû prévoir ce nouveau développe- « ment de son autorité; je crois que le second Consul l’avait « moins prévu et en a été plus fâché que moi. Il est réduit à « préparer la besogne et à la lui soumettre, comme le ferait à « peu près le premier ministre. »

Lorsque le Premier Consul était à Paris, tous les gens auxquels il avait affaire étaient tenus de près; ils n'osaient s’éloigner. N'était-il plus là, on se donnait du bon temps. Cambacérès, surtout, s’émancipait. Sirnéon, qui était de ses parties, m’écrivait :

« Le second Consul profite de l’absence du premier pour « faire des courses à la campagne et aller dîner chez des finan- « ciers où le premier ne lui permet pas toujours d’aller. Un « jour, nous avons été à la barrière des Amandiers, chez « Michel aîné; un autre jour, au Raincy, chez Ouvrard qui, par « parenthèse, en nous donnant un bon dîner, a fait mal et « fort légèrement les honneurs au second Consul, nous a fait « dîner tard et longtemps; nous avions Mme Récamier et « Mme Bernard. Une troisième fois, nous sommes allés à Cla- « mart sous Meudon, chez M. Micoud, parent du tribun Jauhert. « et qui a cédé, dans un assez bel enclos, un pavillon au séna- « teur Clément de Ris. Les invitations étaient au nom de « MM. Micoud et Clément. Là, on s’est bien conduit, et si la « chère était moins bonne, on s'est conduit plus convenable- « ment avec le second Consul. Michel, le cadet, qui vient de se « marier, y était avec sa femme. C’est une parente de « Mme Récamier et qui, à mon sens, est bien plus belle que « cette célèbre beauté. D’abord, on dit qu’elle n’a que seize ans; « moi je lui en crois vingt. Mais elle a le visage rond et beauci coup mieux que celui de Mme Récamier, qui l'a un peu long. « Elle a les yeux plus grands, le teint aussi beau si ce n’est « qu’elle est moins blanche. Elle a beaucoup des manières de

« Mme Récamier, avec qui elle vit, et que l’engouement « public a pu la porter à prendre pour modèle. On dit du » bien de son caractère. Elle est la femme de choix de ce « richard et elle en est bien reconnaissante puisqu’elle le trouve « beau. »

Mme Devaines entremêlait parfois ses nouvelles d’opinions et de sentiments sur des choses du temps passé. « Je viens, « m’écrivait-elle, de passer quelques jours au petit Trianon « avec deux femmes de mes amies qui y sont jusqu’à la tin « d’août. C’est encore un endroit charmant malgré les dégra- « dations de cette terrible révolution. Je couchais dans le bou- « doir de la reine, où l’on trouve plus de traces des barbares qui i y ont passé, que de celle à qui appartenait ce joli réduit. Il « y en reste encore assez pour avoir des pensées tristes et affli- « géantes. Il y a certes de quoi philosopher en se promenant « au milieu des ruines de Versailles et alentours. Je me deman- « dais ce que disait l’âme errante de Louis XIV dont ce superbe « palais atteste la grandeur. Au reste, la décadence des trois « règnes y est bien prononcée. Versailles à Louis le Grand; le « Grand Trianon, à Louis XV; le Petit Trianon, à ce pauvre « honnête homme de Louis XVI. »

Mme Devaines était si convaincue de ma tolérance pour les opinions de mes amis, qu’elle m’écrivait de ces choses-là, à moi l’un des juges du roi !

Dans ce moment, on publia à Paris deux volumes de prétendues lettres de Louis XVI avec des notes, par une demoiselle Williams, Anglaise. L'édition fut saisie par le préfet de police. Siméon, qui avait lu ce livre, me manda : « Dubois doit avoir » eu bien peur d’être tancé; l’ouvrage ne m’a pas paru mériter « les honneurs de la suppression. La correspondance et les « notes, qui ne sont nullement révolutionnaires, sont assez « médiocres. Les lettres avaient été fabriquées, comme on l’a « su depuis. »

Le retour du Premier Consul fut annoncé plusieurs jours d’avance. Les têtes des flatteurs fermentèrent. Ils auraient été honteux de rester au-dessous des départements. Ils voulaient faire encore mieux. Mme Devaines et Siméon m’écrivirent :

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