C H A P I T K K VII
« Le tribun Nisas (1) se démène et fait agir toutes les folies de « son imagination pour inventer quelque chose qui soit digne « du retour du Premier Consul. Ce qu’il avait trouvé de plus « ingénieux, c’était, par acclamation, le titre le plus éminent « et de suite pour la famille ceux qu'il est indispensable qu’elle « obtienne. Il avait même articulé de tels mensonges en assu- « rant qu’une personne, en place marchande pour savoir la « chose, avait dit que c’était là ce qu'il fallait faire, que le pré- « sident du Tribunat doit en conférer avec lui. Je suis sûre « qu’il n’y a de vrai dans tout cela que le bavardage plat et « insensé de ce fou. Je conçois aussi que les compliments de « retour soient difficiles à faire après ceux qui ont été débités « depuis six semaines. Il est de fait qu'excepté à Bruxelles il « a été reçu partout avec une véritable ivresse et qu'assurément « il la mérite bien. » (Mme Devaines.)
« Le Premier Consul arrive toujours ce soir ou demain. « Grande fête le 27 (2), parce que c’est le jour de la signature « du Concordat ; parce que c’est la fête la plus solennelle de la « Vierge, protectrice de la France; parce que c’est la naissance « du Premier Consul. Ce jour-là, les Oremus ne seront que pour « Napoleonem primum consulem nostrum, et je ne sais pas si à « l’avenir cet oremus ne prévaudra pas sur celui où l’on prie « pour les trois Consuls.
« Le Premier Consul, plus sage que les flatteurs, a répondu « que, lorsqu’il serait arrivé à Saint-Cloud, il y recevrait les « autorités constituées » (Siméon.)
Il y revint le 23 thermidor.
« Vous aurez approuvé comme moi le refus qu’a fait le Pre- « mier Consul qu’on allât au-devant de lui à son retour. Il y a « même mis une simplicité remarquable, car il n’a voulu voir
(t) Le baron de Carrion-Nisas, né en 1767, mort en 1841. officier de cavalerie, parent de Cambacérès, approuva le 18 Brumaire, devint membre du Tribunat et se prononça pour l’établissement de l’Lmpire. Il reprit du service, fut nommé colonel et prit part à plusieurs campagnes, secrétaire général du ministre de la guerre sous la première Restauration, il se rallia à Napoléon pendant les Cent-Jours et se retira du service avec le grade de général de brigade.
(2) 27 thermidor an XI (15 août 1803).
« personne jusqu’au jour de son anniversaire. II a e'té extrê- « inement applaudi par l’immense foule rassemblée dans le « jardin des Tuileries, le soir du concert. » (Mme Devaines.)
« Je n’ai encore vu que Mme Bonaparte, qui se porte bien et « qui m’a demandé de vos nouvelles et de celles de votre femme. « Elle me fait espérer que je verrai bientôt le Premier Consul « en petit comité, mon grand deuil ne me permettant pas « d’aller dans le monde. Je me promets bien, si je peux causer, « de trouver le moyen de parler de vous en parlant de son « voyage et de l’assurer que vous seriez heureux si un jour il « allait à Marseille.
« Personne ne voit le Premier Consul; il travaille nuit et jour « pour la descente. Tout le monde dit qu’il la fera en personne. « Moi, je n’ose articuler mon opinion; mais avec vous je me « permets de tout dire. Je crois donc que nous aurons la paix « malgré les terribles préparatifs de guerre et que Bonaparte « n’ira pas si légèrement compromettre le sort de la France. » De tous les voyages qu’on annonçait, il ne paraît de certain « que celui de Boulogne qu’il fera dans les premiers jours de « vendémiaire et en garçon.
i M. de Talleyrand est dans la plus grande faveur. A sa con- « sidération, le Premier Consul vient de rendre au baron de « Talleyrand, son oncle, tous ses biens, et lui a écrit à ce sujet « une lettre fort aimable. »
Mme Devaines était trop bonapartiste pour ne pas être antianglaise. L’Angleterre nous avait fait trop de mal pour que je lui voulusse du bien. On sait combien la presse de Londres irritait le Premier Consul. Mme Devaines m’écrivit : « Les « papiers anglais arrivent-ils de vos côtés? Je ne le pense pas. • Ils sont toujours détestables pour Bonaparte. Ils viennent * « d’imprimer de prétendues propositions faites par lui au pré- « tendant pour que lui et sa famille fassent une renonciation, « ce qui a valu de la part de Monsieur une lettre noble et digne. « Je ne crois pas à cette histoire (1); si elle était vraie, je
(1) Dans son Histoire du Consulat, t. III, p. 381, Thibaudeau conteste que ces propositions aient été faites au nom ou du consentement de Bonaparte.