‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 58 sur 325 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

lui

« cile à Nîmes, département du Gard, et sous l’administration « d'un préfet (Dubois) dont le caractère m’était connu parM. de « Malesherbes (1), et qu’aujourd’hui je change mon domicile en « l'établissant dans le département des Bouches-du-Rhône où « vous fixerez la justice avec vous. Agréez, citoyen, cet hom- « mage offert à votre probité, par un vieux magistrat qui tou- * jours a chéri le bien public et qui même, en ce moment, sent « du plaisir à vous en voir le dépositaire dans un pays où il « laissera un jour des propriétés dont la culture fait sa dernière « occupation. »

M. Servan fut mon correspondant dans la commune deSaint- Remy où il résidait sur sa propriété de Roussan. Me présentant deux candidats pour une place d’adjoint à Saint-Remy, il m’écrivait : « Ils sont d’une classe qui, dans ce moment où les « idées d'égalité s’effacent, semble inférieure à la place. Je puis « répondre de leur probité. Pour la capacité, ils ont celle que « donnent un sens droit et un cœur honnête. »

Le courant des affaires de l’administration ne m’avait pas empêché d’étudier mon terrain et de chercher à bien connaître le matériel comme le personnel.

Il y a de grandes erreurs et d'impudents mensonges que l’on répète de siècle en siècle sur parole. On en trouve assez communément dans l’histoire. Il y a aussi des réputations incroyables; l'intérêt ou la flatterie les commencent, la paresse ou la sottise les adoptent de confiance. Cela est vrai des pays et des peuples comme des individus. Des milliers de ballades et de romances exaltent le sol de la Provence et les qualités aimables de ses habitants. Passe encore pour la poésie ; on sait qu’elle a ses licences, et quand on s'y laisse tromper, on ne peut s’en prendre qu’à soi-même. Viennent ensuite les voyages sentimentaux ou pittoresques qui répètent en prose ce que les poètes ont dit en rimes, et le voyageur de bonne foi qui arrive imbu de ces lectures croit qu’il a fait fausse route ou se prend à douter de la rectitude de son propre jugement et de la réalité de ses propres sensations.

(1) U lui avait confié l’éducation de son petit-fils, M. de Rosanibo.

MÉMOIRES DE A.-C THIBADDEAU

Sur la foi des écrivains, on se fait donc la plus belle idée de la Provence. Après avoir quitté les bords magnifiques de la Saône et du Rhône, les plaines arides du Dauphiné désenchantent un peu; les camp. ignés fertiles du Gomtat et les belles îles du Rhône remontent l’imagination; mais, au delà de la Durance, les illusions se dissipent entièrement. On cherche des yeux la riante patrie des troubadours, les bois de myrthes et d’orangers, les ruisseaux frais et limpides, cet air embaumé, ce peuple élégant et joyeux, dont on avait lu de si ravissantes peintures. On ne voit que des montagnes arides, des rochers nus, des torrents à sec, des oliviers rabougris et poudreux, des villages mal bâtis, des rues remplies de fumier et d’ordures, cloaques puants à la porte des maisons, des paysans à moitié nus, hâlés et noircis par le soleil. Dans l’été, on passe subitement d’une chaleur étouffante à un vent glacial, le mistral. On respire à peine à travers les nuages épais de poussière qui s’élèvent de la route et dont on est enveloppé.

Ce n’est qu’à la Viste, une lieue avant d’arriver à Marseille, que l’œil attristé du voyageur est tout à coup étonné et ravi par les charmes et les magnificences du tableau qui se développe devant lui. Ce ne sont pas les murs, les maisons, les forts, le port de Marseille, car on aperçoit à peine la place de l’antique Phocée faiblement indiquée par les sommets de quelques édifices; c’est son territoire parsemé de collines et de vallées, couvert de vignes, d’oliviers, de toutes sortes d’arbres fruitiers, de bouquets d'arbres forestiers et de plusieurs milliers de bastides jetées au milieu de cette verdure. Tout cela circonscrit, d’un côté par les montagnes, de l’autre par la mer où l’on voit tantôt la barque modeste du pécheur, tantôt le riche navire du marchand; où l’on distingue, à une lieue de la côte, les îles de Ratonneau et de Pomègue, le château d’If, et plus loin le phare Planier. On ne peut se lasser de contempler la réunion de tant de merveilles de la nature et de l’industrie qu’embellit encore un ciel d’azur dont aucun nuage ne trouble la pureté.

A mesure que l’on descend de la Viste dans le fond du tableau, la plupart de ses traits caractéristiques et de ses beautés disparaissent. La route est bordée par les murailles dont toutes les

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propriétés sont entourées, et l’on arrive à Marseille sans que rien fasse soupçonner à son abord une des premières villes de France, une des premières places commerciales du monde.

Le spectacle qu’offre la route depuis la Durance jusqu’à Marseille est à peu près le même dans toutes les autres parties du département. Il se divise en deux grandes masses, dont l’une montueuse, sèche et aride, l’autre plate, humide ou marécageuse.

Les chaînes de montagnes, la Grau pierreuse, les marais d’Arles, de Mouriès et de Fos, les étangs de la Camargue, le littoral depuis Martigues jusqu’aux Saintes-Maries, présentent pendant plusieurs lieues dans les terres un aspect des plus tristes et souvent hideux.

La culture du pays en général n’a rien d’attrayant. Après la vigne, elle se borne, pour les arbres, à l’olivier, à l'amandier, au mûrier. Les céréales y luttent contre la sécheresse du sol et la chaleur du climat. Les bois et les forêts où le pin domine sont dépourvus de gazons et pour ainsi dire d’ombrages.

Cependant on rencontre dans le département des sites qui font exception à la physionomie générale du pays; il y en a de délicieux ou d’une rare fécondité. Ce sont les bassins et les vallées arrosés par des sources, des ruisseaux, des rivières, les terres fertilisées par les canaux d'irrigation, et les terrains d’alluvion ou rendus à la culture par les dessèchements.

En Provence, un ciel propice, un climat chaud et sain dédommagent de l’ingratitude du sol. Le peuple dépense moins en vêtements, en combustible, à la différence des peuples du Nord qui soutiennent contre leur climat un combat continuel.

II y a en Provence, comme partout, des différences connues entre les habitants des montagnes et ceux des plaines. Ainsi, la taille du Pxovençal est plus grande à mesure que le sol s’élève; en général, elle est moyenne. Son corps est sec et bien proportionné; il a de l’agilité et de la souplesse.

On a cherché à y distinguer plusieurs races : la race ligurienne dans l’arrondissement d’Aix, la race grecque sur les côtes, la race romaine à Arles et sur les bords du Rhône. Ces

distinctions sont en grande partie arbitraires. Il est incontestable que plusieurs peuples se sont successivement établis en Provence, mais le temps les a confondus. Le mélange produit parles communications commerciales a en grande partie effacé leurs traits d'origine. On peut l’apporter aux races primitives ceux de ces traits qui s’en rapprochent, sans en tirer une preuve de la conservation de ces races. En Provence, plus qu’ailleurs, on peut, si l’on veut, trouver du génois, du grec, du romain, mais on y trouve aussi du turc, de l’égyptien, du maure, de l’espagnol. S’il est difficile de retrouver les formes grecques à Marseille, il reste à Arles du sang romain, particulièrement chez les femmes, surtout celles du peuple. Elles ont de la taille, du port, le nez aquilin, les yeux à (leur de tète et le visage ovale. Les peuples du Midi de la France ont un caractère propre dont participe le Provençal; son teint est brun, ses traits prononcés; sa physionomie est mobile et expressive. En repos, il tient des Orientaux; en mouvement, des Italiens; comme chez ces derniers, le geste accompagne la parole et la met, pour ainsi dire, en action. Variable comme son climat, il est rude, brutal, vif, emporté, ou indolent et taciturne. Il vante sa franchise et se compare au gournau (1), espèce de poisson dont la grande bouche permet de voir jusqu’au fond de son ventre. Sur ce point, il y aurait bien quelque chose à redire. Le Provençal a de l’esprit naturel et de l’imagination, il est sensuel, il aime les plaisirs bruyants, les violents exercices, les fortes émotions, la lutte, la danse, les courses, la musique, le jeu, la chasse. Républicain dans le moyen âge à Marseille, Arles, Tarascon, il supporte encore impatiemment le joug du Pouvoir et des lois, il est prompt à la révolte, facile à subjuguer, moins capable de liberté que de licence. Ce caractère est modifié par différentes causes locales. A Aix, ville de noblesse et de parlement, on est grave, sérieux, empesé. A Marseille, on est léger, ouvert, joyeux. On est pesant, apathique dans le voisinage des marais, laborieux et alerte sur les montagnes. Le Marseillais appelle les Français, en terme de mépris, Franciots. Lui

(1) Boisson du genre trigle, dont \erouget est une variété.

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