CHAPITRE VII
son mérite et de sa dignité, Jourdan dédaignait le rôle de législateur muet et persista dans ses prétentions au Sénat.
La famille Bonaparte y poussait de toutes ses forces Étienne Clary, beau-frère de Joseph. Je reçus en sa faveur des lettres de recommandation très pressantes. D’après mes principes, le gouvernement ne devait exercer aucune influence sur les élections, et dans le fait il n’en exerçait pas. J’étais donc libre. Je répondis aux recommandations et aux solliciteurs qu’étranger par la loi aux opérations du collège électoral, je ne pouvais pas les influencer. On trouva probablement mon scrupule excessif. Je restai témoin à peu près impassible des élections.
Le sénateur Barthélemy vint présider le collège électoral du département. La ville de Marseille, les autorités, ses compatriotes le fêtèrent à l’envi. Avec un homme timide et modéré comme lui, Jourdan, son neveu, fut le véritable président et fit les élections. 11 fut, après Portalis, nommé candidat au Sénat. Ainsi qu'on le lui avait prédit, sa candidature lui fut inutile; il n’eut qu’un triomphe de vanité.
Je donnai à Portalis avis de sa nomination. Il crut que j’y avais contribué et me répondit : « Ta lettre m’a satisfait. Ûn <■ est toujours content quand on obtient ce qu’on désire. Je « n'ai jamais su affecter le dédain quand j’éprouve un senti- « ment contraire. Mais comment est-il possible que Siméon « n’ait eu que dix voix? Cela me navre. Explique-moi cette « énigme. Je sais tout ce dont je suis redevable à ton amitié, et « sois persuadé que je ne l’oublierai jamais. »
L'énigme n'était pas difficile à deviner; Jourdan n'avait pas eu de peine à persuader aux électeurs qu’il n’était pas convenable de prendre deux candidats dans la même famille. Du reste, Siméon ne parut pas fâché de son échec. Il se montrait même éloigné de toute idée d’ambition. Ses amis le portaient au Conseil d’État. Il aimait autant rester au Tribunat. Il y avait plus d’indépendance. S'il avait un moindre traitement, il se trouvait dédommagé par son cabinet d'avocat; du moins il me l’écrivait.
De retour à Paris, Barthélemy présenta au Premier Consul une députation du collège électoral et s’exprima ainsi : « Je ne
« saurais trop dire au Premier Consul combien la face de ce « departement est changée et améliorée. La confiance la plus « entière a réuni les esprits. Les individus les plus distingués
• par leur éducation, leurs propriétés, leur ancien état, autre- « fois écartés par la Terreur, puis par le découragement et
* l’insouciance qui la suivirent, s’empressent de remplir avec « zèle les devoirs de citoyens. Ils s’honorent des fonctions « qu’on leur a confiées. Tout le département n’a plus qu'un « même sentiment pour reconnaître vos vues bienfaisantes et « les seconder. Je suis heureux d’être son organe pour exprimer « au Premier Consul l’attachement, l’amour et le respect de « tous les individus qui le composent. »
C’était la critique de l’administration de Delacroix et l’éloge de la mienne. Le tableau était vrai, mais un peu embelli. Je n'étais à Marseille que depuis cinq mois; j’avais commencé la réforme, elle était loin d’être terminée.
Le Sénat nomma députés au Corps législatif Noguier-Malijay, ancien membre du Conseil des Cinq-Cents, royaliste, paisible et nul ; Jaubert, partisan modéré de la Révolution, et l’ancien avocat général Servan, philosophe et ami de la liberté. Bien qu’on fût presque assuré qu'il n’accepterait pas, son élection plut au Premier Consul. C’était un de ces hommes dont il aimait à faire la conquête; il ne refusa pas, mais il ne vint pas siéger (1) et s’excusa sur sa santé.
Je ne le connaissais que de réputation. Peu de temps après mon arrivée à Marseille, j’eus à décider une contestation peu importante avec les ponts et chaussées pour un fossé. Il m'écrivit pour me remercier de lui avoir rendu justice et ajouta : « Il ne me convient point de juger votre prédécesseur, « mais il m’est permis de rappeler un fait que vous seul « oublierez, c’est la joie publique que votre nomination a « excitée. Une anecdote particulière, citoyen, que vous ne « publierez pas, et que je ne cache à personne, c’est qu’à la « nomination du citoyen Delacroix je fis élection de mon domi-
(I) Ancien avocat général au Parlement de Grenoble. Élu député aux États généraux, il avait également refusé de siéger, en alléguant l’état de sa santé.