CHAPITRE VIII
« La fortune peut suffire aux guerriers, aux he'ros. Une « nation doit donner à son chef, doit se donner à elle-même « d’autres garanties de sa destinée.
« Tels sont les vœux que les habitants du département « des Bouches-du-lthône vous expriment par notre organe. « Ils s’indignent des complots tramés contre vous. Ils se * félicitent de ce que le génie qui retint la France au bord « de l’abîme, ait encore une fois sauvé la patrie. » (5 ventôse an XII.)
Ainsi se réalisa la prédiction que j’avais faite au Premier Consul dans la note que œ lui avais remise après le Consulat à vie : « Si la France doit avoir un roi. je vous donne ma voix... « Mais ce n’est rien de tuer tout d’un coup la République, on « tue en même temps la Révolution... Ce sont les anciens pri- « vilégiés qui accourront, les hommes de la Révolution, moi « peut-être, qui, ne pouvant plus s’opposer à la contre-révolu- « tion, vous aideront à la faire, n’espérant plus trouver qu’en « vous une garantie. »
« Quelle vaste conspiration! m’écrivait Sime'on. Un ne peut « pas nier celle-ci et prétendre qu’elle est invisible, elle n’est « que trop immense ; je suis étonné de n’y pas voir Willot (1). « Quelqu’un qu’on n’y attendait guère, c’est le frère du séna- « teur Barthélemy (2). Il n’y est, il est vrai, que pour des « imprudences. On les crut légères d’abord ; elles ont pris « depuis un caractère plus grave. C’était de l’argent reçu trois « fois d’un nommé Pierre Léridan pour faire payer à Nantes « I 200 francs, 12 000 francs et 23 000 francs. On prétend que « M. Barbier, sur qui les lettres de change étaient tirées, avait « averti Barthélemy qu’il ne voulait pas de ces remises, ce qui « annonçait qu’il y avait quelque chose de suspect là dedans. « Jusque-là pourtant on ne voyait qu’un banquier qui fait son « métier; on trouvait l’arrestation de Barthélemy bien sévère. « Mais, depuis, il est convenu avoir vu le nommé Joyau, ou « Villeneuve, ou d’Assas, ce sont trois noms du même individu, « un des auteurs du 3 nivôse, revenu ici pour le nouvel atten-
(1) Général royaliste, l’un des eliefs du parti Clichyen.
(;) Banquier à Paris.
« tat. Ce Joyau est l’homme d’esprit de la bande (1), et à ce « titre le plus redoutable; on le cherche beaucoup. Le sénateur « Barthélemy est au désespoir. Le Premier Consul lui a promis « que son frère ne suivrait pas la procédure. Ce Joyau est » parent de Bigot de Préameneu ; à cause de cela Chaptal avait « dit qu'il ne présenterait pas celui-ci pour aller présider le « collège électoral de Rennes. Le Premier Consul a dit d’une « manière aussi juste qu’aimable que c’était un motif de plus « de nommer Bigot, afin de lui prouver que cette circonstance « n’affaiblissait pas le cas qu’il faisait de ses services.
« Ce fou de Lemérer était accouru de Rennes pour défendre « Moreau, comme s’il n’y avait pas à Paris des hommes aussi « forts que lui. Apparemment, il aura dit ou fait quelque sot- « tise ; il est arrêté. L’intérêt que Moreau avait d’abord inspiré « est tout à fait détruit et ne subsiste plus que chez les enne- « mis du gouvernement. »
— « L’affaire de Barthélemy est entièrement terminée ; il « était chez lui depuis plusieurs jours avec un gendarme qui a « été retiré avant-hier. Le Premier Consul a fait mille préve- « nances au sénateur, comme pour le consoler de l’aventure de « son frère (2j. Quoique certaines personnes veuillent ratta- « cher cette affaire à celle de fructidor, le Premier Consul a « bien dit qu’elle n’appartenait à aucun parti, qu’aux Anglais « et aux princes ; qu’il n’y avait que des scélérats, la plupart « complices du 3 nivôse, sauf les deux généraux; qu’il n’y « avait ni prêtres, ni émigrés. Les femmes ont été bien « extrêmes dans cette circonstance, même celles qui appro- « chaient de plus près le Premier Consul. »
Le contre-coup des mesures prises à Paris contre les conspirateurs se lit sentir dans les départements. Toutes les polices entrèrent en campagne. Pour donner des preuves de zèle et de dévouement, elles cherchèrent des complices; les investigations se portèrent sur la ville nobiliaire d’Aix. On me présenta une liste de personnes à arrêter comme suspectes. J’y remar-
(1) Il était aide de camp de Georges Cadoudal. (Note de Thibaudeau.)
(2) En 1814, le sénateur Bar thélemy présida le Sénat pour la déchéance de l’Empereur. (Note de Thibaudeau.)