‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 64 sur 325 · CH A IM T RK VIII · texte numérisé non relu

CH A IM T RK VIII

quai M. Fauris de Saint-Vincent, qui m’était connu pour un homme de bien, de paix et pusillanime. On n’articulait contre ces personnes rien autre chose que leur noblesse, leurs opinions connues ou présumées. Je refusai mon concours à cette mesure ; elle avorta. M. de Saint-Vincent en informa Siméon, qui m’écrivit : « Vous ne savez pas quels sont ses principes « politiques; je vais vous les dire. Comme tant d’autres dont « l’existence était heureuse et considérable avant la Révolu- « tion, il n'a dû ni la désirer, ni l’aimer, mais il ne s’y est pas « opposé par modération de caractère et par la conviction que « les efforts auraient été inutiles et dangereux. La même con- « viction l’attache au gouvernement actuel, qui conquerra « d’autant plus facilement tous les propriétaires qui ne sont « pas fanatiques de l’ancienne dynastie, qu’il s’éloigne davan- « tage de la démagogie et se rapproche du gouvernement d’un « seul. Suspecter de pareils hommes, c’est le destituer des « appuis qui conviennent à la position et à l’assiette qu’il « prend. »

Si la seule nomination de Réal à la police effraya la bonne compagnie, ce fut bien autre chose lorsque le duc d’Enghien fut exécuté. « Vous vous plaignez, m’écrivit Mme Devaines, que « les journaux sont muets sur tout ce qui se passe ; les individus « sont encore mille fois plus muets. On se souvient du temps de la « Terreur! Quand les conseillers intimes sont MM. Réal, Raisson « son secrétaire, Méhée (1), le digne agent de l’Angleterre et de « la police, celui à qui l'infâme Drake envoyait ses instructions, « celui qui était digne de vivre et de mourir sous Robespierre; « ajoutez Barrère brochant sur le tout, vous concevrez qu'on

(1) Méhée de la Touche, écrivain, né en 1760, mort en 1826. Après avoir mené dans sa jeunesse la vie la plus dissolue, il devint un fougueux révolutionnaire, prit part aux massacres de Septembre et, après le 9 Thermidor, all'ecta l'attitude la plus réactionnaire et fut nommé secrétaire général du ministère de la Guerre. Destitué après le 18 Brumaire, il fit paraître le Journal des Hommes libres, dont la suppression fut prononcée peu après. Déc rété d'arrestation, puis déporté à file d’OIéron. il parvint à s’échapper et se réfugia à Londres où il accepta le rôle d'agent de la police anglaise, vint à Paris, fut à la solde de la préfecture de police et vit enfin son double jeu dévoilé à la découverte de la conspiration de Cadoudal. — Repoussé par la Restauration, il eut une fin misérable.

" devienne muets comme des carpes. Heureusement, je suis « malade depuis quinze jours, je ne suis pas sortie de mon lit « ni de ma chambre. J’ai pu sans danger exhaler ma fureur et « mes regrets. Ah! j'en ai de bien vifs! j’aimais sincèrement « celui qu'il faut maintenant craindre. Quel malheur que Fou- « ché ne soit pas resté en place; il n’y aurait pas eu de conspi- « ration, ou du moins elle aurait été découverte dès sa nais- « sance. C’est à M. Lucien que nous devons tout ce qui arrive;

« sans lui, Fouché serait resté! Où en sommes-nous, puisqu’il « faut regretter Fouché! Vous vous serez sans doute fort amusé « à la lecture des brochures de Montgaillard et de Méhée. Il « y a de l’esprit, de l'intérêt; et l’on est charmé d’y voir com- « bien toutes ces conspirations de dehors sont faciles à mys- « tifier. »

Bien qu’au fond de l’âme Cervoni et les militaires ne m’eussent pas vu avec plaisir remplacer Charles Delacroix, nous étions en apparence dans les meilleurs rapports et je me flattais que rien ne les troublerait. Le voisinage de Toulon me donnait quelques relations avec le préfet maritime Ganteaume, mon collègue au Conseil d’État. J’allai le voir; il me reçut avec la franchise d’un marin. Latouche-Tréville vint prendre le commandement de la Hotte; il avait la bravoure et les talents d’un homme de mer, la grâce et l’amabilité d’un homme du monde. Je l’avais intimement connu à Paris dans de mauvais jours, sortant de prison et sans emploi. Les deux amiraux invitèrent ma femme, la fêtèrent et nous firent les honneurs de leur port. Régnant sur la mer, ces militaires n’étaient pas comme ceux de l’armée de terre jaloux de l’autorité civile. Nous ne disputions les uns envers les autres que d’égards et de politesses.

Ganteaume avait une campagne à Aubagne où il venait passer le dimanche. On allait l’y voir de Marseille et s’y amuser avec lui. Le fond de la société se composait de militaires de terre et de mer. Il y régnait une grande liberté. Sa maison, très modeste, était située sur le bord de la grand’route; la poussière inondait les appartements. Dans l’enclos, il n’y avait pour verdure que de la vigne, pour ombrage que des oliviers. L’amiral luttait contre le sol et le climat; il plantait, il fouillait la

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