CH A IM TR E X
Quelle différence avait déjà opérée la possession de la couronne entre le style de Mme Bonaparte et celui de l’Impératrice! Les relations languirent entre les serres de la Malmaison et le jardin de Marseille. On ne perdit pas le goût de la botanique, mais elle souffrit quelque peu des soucis du trône.
Quelque temps après, quatre gazelles, que je destinais à l’Impératrice, furent étranglées dans une nuit par des chiens de chasse. Mme Devaines, à qui j’exprimai mes regrets, m'écrivit : « Ne vous affligez pas tant de la mort de ces jolies gazelles; ou « je me trompe fort, ou le goût qu’on a conservé pour la Mal- « maison est bien faible. C’est si peu de chose à présent! »
Je ne continuai pas moins de donner mes soins au jardin. On le planta en 180(5; les plantes de serre y furent transférées. Il ne fut complètement terminé qu’en 1810.
Le statuaire Chardini avait été chargé de faire la statue de Joséphine; il y travailla avec sa lenteur habituelle. Elle n'était qu’ébauchée lorsque l’Empereur divorça. Naturellement les courtisans dirent qu’on ne pouvait l'achever. Ce fut bien pis encore quand l’Empereur se maria; ils auraient volontiers demandé qu’avec le même marbre on fit la statue de la nouvelle Impératrice. Dans des monuments même achevés, l’ingratitude et la flatterie n'avaient pas épargné ces métamorphoses. J’ordonnai de continuer la statue de Joséphine et l’Empereur m’approuva. Mais, avant de l’avoir entièrement terminée, Chardini décampa pour aller chercher fortune à Paris. Après toutes les vicissitudes qu’éprouva depuis la France, que sera devenu ce marbre destiné à une inauguration solennelle? II aura été brisé ou exploité pour quelque autre destination, ou enfoui et oublié dans le fond d’un magasin.
Le jardin de botanique remplit son but et prospéra. Une foule de végétaux exotiques y furent acclimatés et livrés aux amateurs. Il y eut école et enseignement. Ce monument, remarquable par son élégance, était placé dans un local trop circonscrit.
Il n’y avait pas à Marseille d’hôtel pour la préfecture. Elle occupait une maison à titre de loyer. On ne trouvait pas décent que le premier magistrat du département ne fût logé que comme
un simple particulier et fût exposé à déménager à la fin d’un bail comme tout autre locataire. Dans une maison bourgeoise, rien n’était, disait-on, proportionné à la dignité du préfet. La salle à manger était trop petite pour ses dîners, le salon trop exigu pour ses bals. En considérant la préfecture comme la première auberge de la ville, on avait quelque peu raison. A Marseille, les dîneurs et les danseurs étaient donc d’avis que la préfecture eût son hôtel. Dans le département, on ne s’en souciait pas trop à cause de la dépense. L’intention du gouvernement était de la faire supporter au chef-lieu, sous le prétexte qu’il retirait le plus d'avantages de l’établissement. Dans le conseil municipal de Marseille il y eut une opposition composée de gens qui n’avaient pas le goût de la danse et de la société et qui pensaient que cela n’était pas indispensable pour avoir une bonne administration. La majorité vota le projet, croyant ainsi fixer irrévocablement la préfecture qu’enviait toujours la ville d’Aix. Dans ce nouvel arrangement, j’avais plus à perdre qu’à gagner. Si ma vanité eût pu être flattée d’habiter un palais, il en résultait d’un autre côté une augmentation de dépenses et des éventualités comme le logement des princes, princesses et autres illustres voyageurs.
On hésita quelque temps pour la construction d’un hôtel. On adopta par économie l’acquisition d’une maison. Elle avait été bâtie par Georges Roux, dit de Corse. D une origine obscure, il avait acquis une grande fortune par le commerce. Dans une guerre avec l’Angleterre, il l’avait déclarée par un manifeste intitulé : Georges Roux à Georges, roi, il avait armé plusieurs vaisseaux. Il devint marquis de Brue, établit des villages, des fabriques, une monnaie de cuir. Il dissipa sa fortune; son hôtel de Marseille en était un débris. La ville en fit l’acquisition. Lorsqu'il fallut l’approprier à sa destination, il arriva qu’une foule de travaux imprévus augmentèrent beaucoup la dépense.
En voici le détail :
Acquisition. . . . 220000 francs
Réparations et constructions . 252 000 —
Ameublement . 102 000 —
Total
574000 francs