‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 95 sur 325 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Congrégations religieuses; contes et plaisanteries de l’archevêque sur les Pénitents. — Demande de ne pas laisser jouer les Visitandines. — Rétablissement des missions étrangères. — Portalis aveugle. — Arrestation du prêtre Servat, à Arles; Portalis trouve que j’ai été trop vif. — M. Anthoine, nommé maire de Marseille; son attitude; son administration. — Création de vélites à cheval. — Opinion de Siméon sur la jeunesse émigrée d’Aix. — Guerre contre l’Autriche; bataille d’Austerlitz. — Crise financière; embarras de la Banque; faillite de la maison Récamier. — Barbé-Marbois, ministre du Trésor, destitué et remplacé par Mollien. — Travaux de codification au Conseil d’État. — Le prince Eugène vice-roi d’Italie.

M. de Cicé était grand partisan des institutions monacales. Il provoquait l’établissement de congrégations, de réunions des vieilles nonnes pour tenir de petites écoles, pour l’admission des religieuses dans les hôpitaux pour soigner les malades, il était secondé par ses prêtres et une certaine classe de laïques. Faute de pouvoir jouer un rôle plus important, ils briguaient les places de marguilliers pour se pavaner dans les bancs d’œuvre et aux processions, plus zélés que les prêtres euxmêmes pour la maison de Dieu, tripotant avec les dévotes, chambellans de l’Église, courtisans de l’archevêque, et se donnant un petit air d’opposition à l’autorité. Ils avaient à leur tète Jourdan (des Bouches-du-Rhône), qui saisissait avidement toutes les occasions de sortir de l’obscurité où il était tombé.

Un décret ne permettait l’établissement des congrégations religieuses qu’à la condition de faire approuver leurs statuts par le gouvernement (1). Le clergé s’y soumettait difficilement. Il en résultait des débats entre l’archevêque et moi. Je consentis à l'introduction des sœurs de charité dans les hôpitaux ; l’expérience avait consacré l’utilité de leurs services. Pour les couvents, je m’y opposai de tout mon pouvoir. Je ne cédai que

(1) Décret du 3 messidor an XII, art. 4 (22 juin 1804).

lorsque le gouvernement lui-même les autorisa. Je regardais cela comme une faute. Sous prétexte de donner un asile commun à de vieilles religieuses décloîtrées depuis quinze ans, qui n’avaient, disait-on, ni famille, ni moyens d’exister séparément; sous prétexte d’ouvrir des sources d’instruction aux basses classes, on ouvrait la porte à bien des abus. Toute réunion monacale se présentait avec la mission d’instruire la jeunesse, et on l'autorisait, comme si on eût encore été dans ces temps de ténèbres où les cloîtres seuls jetaient sur le monde chrétien quelques rayons de lumière. Ces institutrices s’occupaient à faire des religieuses plutôt que des mères de famille. L’esprit de l'Église était de tenir pour indissolubles les vœux temporaires permis par la loi. Il y eut bientôt dans le département des Yisitandines, des Sacrementistes, des Clarisses, des Capucines, des Sœurs de la retraite chrétienne, etc.

L’archevêque attira de Franche-Comté un ordre de femmes dont la vie était toute de jeûne et de mortifications. Cela leur était d’autant plus facile qu’elles n’avaient pas de moyens d’existence; elles manquaient des choses les plus nécessaires; elles recrutaient de pauvres filles pour les faire, à la lettre, mourir de faim et de misère. La négligence y était poussée jusqu’à la plus dégoûtante malpropreté, et l’abnégation de soi-même y équivalait au suicide. La mortalité y fut telle que les voisins prirent l’alarme, et que des mères demandèrent à grands cris qu’on leur rendît leurs filles exténuées par les macérations et menacées par la contagion. La police dut faire une descente dans le couvent. Elle y trouva un cloaque pestilentiel, habité non par des créatures humaines, mais par de hideux squelettes qui, loin de se plaindre, se félicitaient de gagner le ciel en se faisant mourir. Je m’en expliquai vivement avec l’archevêque. Il adopta quelques tempéraments pour adoucir les rigueurs d’une règle insensée.

Cet exemple me fournissait de bons arguments contre les couvents. L’archevêque n’en était pas touché. « Vous ne voyez, « disait-il, la chose que du mauvais côté. Il faut l’examiner sur « toutes les faces. » Il la présentait alors à son point de vue II m’écrivait à ce sujet une très longue lettre que je regrette de

Page 1