CHAPITRE XII
n’avoir pas retrouvée. Son principal argument en faveur des couvents était la nécessité d'ouvrir à la société et aux familles un débouché pour se débarrasser des esprits fantasques, des cerveaux malades, des membres viciés au moral et au physique.
Outre les établissements monastiques autorisés par décrets, il y avait dans les paroisses des congrégations. Des jeunes filles se réunissaient pour des exercices pieux sous la direction de jeunes prêtres et entretenaient avec eux des correspondances. Leur exaltation approchait de la folie. J’eus entre les mains une collection de lettres d’une de ces sœurs du Sacré-Cœur ou Corpus Domini. Elle était d’une des premières et des plus riches familles de Marseille. Ces lettres étaient brûlantes d'un amour mystique. « Ce serait, y disait-elle, à mes yeux un plus grand « crime de vous offenser que de déplaire à Dieu. » Je remis cette correspondance à l'archevêque pour en faire son profit. Des mères arrachées au soin de leurs familles pour des devoirs religieux futiles et superflus rentraient dans leurs maisons travaillées de terreurs paniques, le caractère aigri et dégoûtées de leurs devoirs.
Ne pouvant pas avoir de couvents d’hommes, l’archevêque se rabattit sur les congrégations de pénitents. II n’était pas le seul qui voulût ressusciter dans le Midi, où elle était comme indigène, cette mascarade stupide, déjà tombée dans le ridicule avant la Révolution. Dans le département du Yar, mon collègue Fauchet avait eu la complaisance de se prêter au rétablissement des pénitents. L’archevêque me tourmenta pour les autoriser. « Il était bien douteux, m’écrivait-il, qu’ils fussent dans « la classe des associations que le gouvernement avait voulu « interdire; certainement ils y étaient moins que les francs- « maçons qui étaient tolérés, quoiqu’ils formassent des sociétés ■ secrètes. Les confréries de pénitents se livraient à plusieurs « bonnes œuvres, telles que la visite et le soin des malades et n des prisonniers, et spécialement l’enterrement des pauvres i pour lesquels il était fort difficile, surtout dans les cam- « pagnes, de trouver des moyens d'inhumation décents. Les « peuples de ces contrées étaient extrêmement attachés à ces
« confréries. Elles avaient fourni quelquefois des occasions de « rire; mais quel était l’objet sur lequel les hommes ne se que- « reliassent pas 1 Elles étaient susceptibles de quelques abus ; « mais ces abus n'intéressaient ni le gouvernement, ni la poli- « tique, et l’on pouvait en partie les prévenir par de bons « règlements et une sage surveillance » . L’archevêque me priait donc de prendre un petit bout d’arrêté conforme à celui du préfet du Var. Je le renvoyai au Conseil d’État par une raison fort simple. Les pénitents formaient ou ne formaient pas de congrégations. Dans le premier cas, je ne pouvais les autoriser; dans le second, mon autorisation était inutile. Les pénitents n’en furent pas moins rétablis, mais sans mon concours. Tous les méridionaux en place dans le gouvernement les protégeaient, à commencer par le ministre des Cultes Portalis et l’archichancelier Cambacérès qui avait été pénitent à Montpellier avant la Révolution et qui s’était fait réintégrer dans la congrégation.
En traitant cette matière avec moi, l’archevêque ne pouvait garder son sérieux. Il était grand et agréable conteur d’anecdotes. Il me rapportait une scène scandaleuse qui avait eu lieu autrefois à Toulouse entre un président au Parlement, prieur des pénitents blancs et son cocher, prieur des pénitents noirs. La veille d’une cérémonie où devaient se rendre les pénitents, très jaloux entre eux de préséance, le président fit appeler son cocher. « Pierre, lui dit-il, j’espère que demain tu me céderas « le pas. » — « Monseigneur, vous pouvez en toute autre chose « disposer de moi; mais je ne veux pas sacrifier l’honneur de « ma compagnie. » — « Comment 1... drôle 1 Ah! nous verrons « si tu oseras!... » — « Monseigneur, j’oserai tout. » — « Com- « ment!... Coquin... retire-toi. » Le lendemain, les deux prieurs se rencontrant dans la rue à la tête de leurs bandes masquées et marchant processionnellement : « Pierre, s’écria le président,
« me reconnais-tu? » — « Monseigneur, à présent je ne recon- « nais personne, » — « Coquin, laisse-moi passer. » — « Non,
« monseigneur. » A l’instant, le président s’élança furieux sur son cocher qui l’attendit de pied ferme, le saisit à travers le corps et le jeta dans la boue. Les soldats, imitant l’exemple de leurs chefs, se précipitèrent les uns sur les autres; le combat