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Mémoires de B. Barère, membre de la Constituante, de la Convention, du Comite de salut public, et de la Chambre des représentants

12 germîoal 1795. — Déportation sans jugement, et après déni de justice, des quatre membres des Comités.

Le 12 germinal, j'étais tranquille dans ma chambre où deux gendarmes me gardaient à vue. Entièrement occupé depuis plusieurs jours à écrire ma défense, j'avais travaillé toute la journée, ignorant ce qui se passait dans Paris. Je croyais que le lendemain je serais encore entendu pour ma justification , lorsqu'à dix heures du soir, au moment où je venais de me coucher, trois hommes , dont deux armés , un juge de paix et deux gardes nationaux sans costume entrent avec violence dans ma chambre.

Le premier de ces sbires me dit qu'il vient poser les scellés sur mes effets et papiers, un décret de la Convention nationale venant de me condamm. 1

lUT à la dcporlalion à ('ayoune. k) me lève; je demaiulc la lecture et la remise d'un pareil décret : le juge de paix me le signifie. Je ne pouvais revenir de mon étonnement. Les scellés isont mis sur mes papiers, snr mes effets; mais je ne voulus pas permettre qu'ils fussent apposés sur une petite bibliothèque très-précieuse, qui ne contenait d'ailleurs rien contre la sûreté de l'état. Le juge de paix insiste , disant (pie les livres sont aussi des papiers compris dans l'ordre du Comité de sûreté générale; je persiste aussi, lui répétant en vain que les livres, quoique formés avec du papier, ne sont pas des papiers. Il prend entin le parti de retourner au Comité de sûreté générale qui lui défend de mettre les scellés sur ma bibliothèque. C'est à cette défense que je dois de l'avoir conservée; car je ne peux en dire autant des divers effets plus ou moins précieux qui étaient sous les scellés , et dont une partie m'a été enlevée dans les bureaux du ministère de l'intérieur, où ils furent déposés, me dit-on longtemps après la levée de mes scellés.

Je passai la nuit dans le calme que donne l'innocence , et dans cette indignation concentrée que produit toujours l'injustice.

Le lendemain , dès huit heures, un poste nombreux d'hommes armés fut placé dans l'allée de la maison Savalette, dans le grand escalier et jusqu'àla porte de ma chambre à coucher. M. de Savalette, qui avait appris dès le matin le décret de déportation rendu pendant la nuit, vint m'embrasser et

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prendre part à mon infortune ; les amis du malheur sont rares à Paris. M. Dominique de Merville , chef de division au Comité de salut public, à qui j'étais fort attaché, vint me remettre, au moment où j'allais monter en voiture, quatre assignats de cinq cents francs. Je n'avais pas de quoi [)ayei' la première couchée ; car le Comité de sûreté générale ne me laissa le temps de rien emporter, ni de consulter mes amis sur l'état de leurs ressources et de mes besoins.

La preuve que le Comité de sûreté générale espérait me faire assassiner ])lutôt que de me déporter, c'est l'envoi à ma porte d'une magnifique voiture de cour ornée de dorures et de glaces , pour mieux me désigner à une populace ameutée et à des sicaires soldés. La preuve que tel était le but de cette expédition , c'est que le lendemain , quand on vit que la Convention ne voulait pas changer son décret du 12 germinal, le Comité sut bien faire trouver à la barrière de Montrouge une bonne et véritable voiture de voyage. Comme j'ai, grâce au ciel , toujours conservé un grand sangfroid dans les événements où il ne s'agit que d'un instant pour mourir, je raconterai tout ce qui s'est passé autour de ma voiture comme s'il ne se fût pas agi de moi.

A midi , une grande voiture de cour et non de voyage vint me prendre à l'hôtel de Savalette, rue Saint-Honoré. La rue était encombrée de curieux ; on y remarquait, près de la porte de l'hôtel, un

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grmii>c' dhoninies moins curieux, mais très-occupés de se concerter et d'agir contre moi, en excitant la multitude par leurs cris, espérant trouver dans le tumulte une occasion ou un prétexte d'attenter à ma sûreté et même à ma vie , comme je le prouverai bientôt par les faits les plus avérés , faits que tout Paris a pu voir comme moi-même.

La voiture allait très-lentement au milieu d'une foule immense qui se grossissait encore à chaque pas ; plusieurs personnes furieuses à froid et insultant à juste prix me suivaient avec des vociférations violentes. Quand la voiture fut arrivée devant l'hôtel de Noailles, rue Saint-Honoré , elle s'arrêta , je ne sais dans quel dessein. Il y avait là un grand corps de garde désert; je n'y vis qu'une sentinelle et Barras en redingote bleue et avec un sabre en baudrier ; il me regardait froidement et en silence sans me donner aucun secours contre les nombreux assaillants qui arrêtaient la marche des chevaux. — Je ne pus , dans cette station forcée , m' empêcher de dire d'une voix très-haute à mon ci-devant collègue Barras : « Est-ce que tu es « donc chargé de me faire assassiner, ou de donner « du moins l'impunité à mes assassins ? Tu entends « leurs cris... ^) Cette interpellation faite d'une voix indignée (car l'indignation de l'innocence est une puissance aussi) sembla redonner le mouvement à la voiture et imposa silence aux vociféra teurs. Mais le tumulte et les cris recommencèrent avec bien plus de violence quand je fus arrivé vis-à-vis

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(lu perron de l'église Saint-Rocli. La l'oule éUiit plus considérable et débouchait encore de tous côtés. Le perron de F église Saint-Roch était comme un vaste amphithéâtre rempli de femmes et de curieux, silencieux pourtant. Les cris et le mouvement étaient dans la rue autour de ma voiture. Trois hommes , qui paraissaient chargés du principal rôle , se jetèrent aux portières et les ouvrirent avec force en même temps; ils m'insultaient de tous les mots injurieux dont la réaction avait enrichi déjà le vocabulaire français. « Êtes- « vous des Français , leur dis-je , vous qui voulez « attenter à ma vie ? Non, les Finançais ne sont pas « des assassins! » Le calme de mon visage et la force de ma voix paralysèrent ces misérables stipendiés du comité des réactions. Je demandai à l'officier de gendarmerie qui s'était placé à côté de moi dans la voiture, quel était son dessein. — De vous mener hors de Paris, me répondit-il. — Mais, repris-je , c'est impossible avec cette voiture tout ouverte , et surtout avec ce cortège ; me voilà près de l'hôtel du Comité de sûreté générale , je vous somme de m'y faire arriver, — Les cris poussés autour de la voiture ne lui permettaient presque pas de m' entendre ; mais la masse des habitants de Paris qui étaient sur les gradins de Saint-Roch fit taire ces vociférateurs : tant l'opinion juste du peuple est toujours un obstacle aux crimes des méchants ! La voiture s'achemina trèslentement vers la rue de l'Échelle, et j'arrivai au

Comité de sûreté générale. — Ce ne t'iit que trois heures après qu'une autre voiture amena Billaud contre lequel on avait élevé les mêmes obstacles dans le faubourg Saint-Germain pour 1" empêcher de sortir des barrières. Cela me prouva qu'il y avait un projet bien arrêté de nous faire périr dans une émeute ou par un nouveau décret à la suite de ces troubles.

Quant à Collot , il avait obtenu de l'officier qui alla le chercher de partir sur-le-champ. Dès neuf heures du matin il était sorti de Paris, avant que les agents du Comité de sûreté générale fussent " réunis pour exécuter le complot tramé contre nous. Nous ne le rencontrâmes que le lendemain au soir, 14 germinal, dans une auberge où il nous attendait avec ses gardiens.

Il est connu, ce machiavélisme des prescripteurs, et cet art employé par les fripons politiques, de commencer par signaler leurs victimes dans des lois où ils invoquent la justice et l'humanité, et ensuite de faire naître des émeutes homicides chargées du soin affreux de leur vengeance. Ils viennent ensuite déplorer hypocritement les malheurs et les excès causés par la fureur du peuple. C'est un semblable projet qui fut déjoué dans cette journée du 13 germinal. Les membres du Comité s'occupèrent de substituer un autre plan à celui qui venait d'échouer. Le voici : On nous avait déposés, Billaud et moi, dans un cabinet du Comité de sûreté uénérale dont la croisée donnait sur une des

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entrées latérales de la salle de la Coiivenlion. J'eus le temps, depuis une heure après-midi jusqu'à la nuit , d'observer les passants ; je me plaçai derrière les vitres de ce cabinet , et je vis passer à plusieurs reprises Fréron, Barras, Tallien, Clauzel, André Dumont et Pémartin; ils se parlaient, ils se concertaient . ils paraissaient embarrassés et mécontents. Le poète Chénier parlait seul et allait sans cesse de l'Assemblée au Comité, et du Comité à l'Assemblée. Ces messieurs crurent qu'il était peu convenable au succès de leur second projet contre nous de le proposer pendant le jour. Les méchants aiment les ténèbres. Ils laissèrent donc finir la séance du matin (la Convention était en permanence).

[Je n'appris qu'à l'île d'Oléron, en lisant les journaux du mois de germinal, ce qui s'était passé, le 13, à la séance du soir, pendant que j'étais encore retenu dans le cal)inet du Comité de sûreté générale. Aucun doute ne me fut alors possible sur le projet médité entre les membres du Comité et quelques membres de la Convention. Vers onze heures du soir, dans le moment le plus orageux de l'assemblée, Tallien prit la parole pour exposer que le peuple furieux n'avait pas voulu permettre que les déportés sortissent des barrières ; que le peuple , demandant une justice plus sévère , les avait ramenés tumultueusement au Comité de sûreté générale où il attendait la nouvelle décision de l'Assemblée. Tallien proposait

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que les déportés t'ussenl condamnés à mort et exécutés sur-le-champ. — J'ai su depuis mon retour à Paris , qu'en entendant cette motion atrocement barbare faite par Tallien , la Convention tout entière y avait répondu par un silence profond , et qu'après quelques minutes d'étonnement , plusieurs voix avaient crié : A l ordre du jour! — V exécution du décret de déportation ! à l'ordre du jour! Tel est pourtant l'ascendant de ce sentiment de justice naturelle que l'homme porte au fond de son cœur, qu'il cria cette fois plus haut que le crime, et que cet ordre du jour réclamé en réponse à la motion Jiomicide prévalut avec une honorable unanimité. La Convention recula d'effroi devant le crime froidement prémédité par quelques hommes vindicatifs.

Si ces mémoires tombent par hasard entre les mains de ce qu'on appelle la société, les gens du bon ton , ce que Montesquieu appelait les honnêtes gens, tous ces détails leur paraîtront sans doute fort ennuyeux et peu intéressants. Mais qu'ils ne me lisent pas; ce n'est pas pour eux que j'écris, ce n'est pas leur noble suffrage que j'ambitionne ; je connais de quel genre de justice et d'intérêt ces gens-là sont capables. Mais j'écris ces lignes si douloureuses pour moi à retracer aujourd'hui , je les écris pour ma famille qui jouit depuis trois cents ans de l'estime publique dans les Pyrénées ; j'écris pour les amis courageux et fidèles de ma famille et de mes malheurs; j'écris pour mes corn-

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mettants , honorables habitants des Hautes-Pyrénées. ]

Je demandai à dîner, et après le repas je mendormis profondément jusqu'à minuit, heure où Ton vint brusquement m' éveiller et me conduire dans une autre salle.

Pendant ce sommeil profond on demandait ma condamnation à mort , dans cette même Assemblée qui avait tant de fois applaudi à mes travaux, à mes rapports. On sollicitait, le 13 germinal pendant la nuit, le dernier supplice pour l'homme que, dans la nuit précédente , on avait injustement frappé de déportation. Ali ! malheur aux hommes que l'iniquité et le crime puissants poursuivent : les premières attaques provoquent les dernières injustices ! Mais la Providence veillait pour moi ; elle seule a enchaîné toutes les volontés et étouffé toutes les voix dans cette nuit du 1 3 geraiinal ! Si j'avais eu le malheur de ne pas croire à la Providence et à ses bienfaits , comme à sa protection en faveur de l'innocence , certes , les événements de la Révolution française m'auraient souvent inspiré cette ferme croyance; car j'ai été persécuté, proscrit par tous les gouvernements, et je ne leur ai échappé que par cette puissance suprême, invisible et inévitable qui préside aux affaires humaines, et qui fait échouer les crimes des méchants.

Minuit sonne ; deux officiers d'état-major viennent me prendre par le bras et avec une sorte d'in-

térêt dont je ne pouvais pénétrer la cause (ils savaient ee qui venait de se passer à la séance de la Convention); je suis conduit, ainsi que Billaud, dans la grande salle des délibérations du Comité de sûreté générale. Il y avait là plusieurs membres du Comité qui évitèrent mes regards. Plus loin, vers le milieu de la salle , étaient le général Pichegru et un grand nombre d'officiers de son état-major. — J'en fus étonné d'abord; mais, m' approchant de Pichegru : Eh bien , général, lui dis-je , qui aurait cru que, vous, élevé par nous au commandement des armées de la République, vous viendriez prêter votre appui à la proscription de ceux qui vous ont fait général et qui ont défendu leur patrie? Le taciturne et nébuleux Pichegru se renferma dans sa redingote bleue et me dit à demi-voix : Mon métier est d'obéir. Il avait bien raison : l'art de la guerre n'était pour lui qu'un métier, et la gloire militaire une simple spéculation. Les deux officiers généraux qui me prirent sous leur protection spéciale , me dirent : « Soyez tranquille, nous sommes patriotes comme vous, nous répondons de votre sûreté. Venez, nous allons vous placer dans le centre d'une patrouille de deux cents hommes et, malgré quelques mauvais sujets, nous sortirons en paix de Paris ; venez. » — Ces deux officiers, auxquels je craignis de demander leurs noms, me parlèrent pendant tout le trajet des diverses batailles où ils avaient assisté, et je vis bien qu'ils n'avaient dirigé leur conversation sur cet objet que pour me con-

solcr un peu en me rappelant mes rapports militaires.

Comme nous arrivions à l'extrémité du pont Royal , une forte patrouille venant de la rue du Bac s'arrêta pour demander le mot d'ordre. Nous stationnâmes un instant, et pendant ce temps nous vîmes venir le général Pichegru avec ses deux aides de camp. Il nous accompagna, marchant très-lentement et en silence à côté de la patrouille.

Nous en rencontrâmes trois autres dans le faubourg Saint-Germain et auprès des Invalides. Je crois que tout Paris était en mouvement et en armes pour faire partir deux individus pour lesquels il eût suffi d'un seul gendarme ou de leur parole d'honneur. Nous parcourûmes les boulevards neufs jusqu'au chemin qui mène à Montrouge sur l'embranchement de la route de Paris à Orléans. Là nous trouvâmes deux voitures de voyage. Billaud se plaça dans la première avec deux officiers ; deux autres officiers m'accompagnèrent à la seconde voiture qui m'était destinée et y montèrent avec moi.

Mais avant que de me séparer de cette nombreuse patrouille qui m'avait sauvé des mauvaises passions de quelques aventuriers de révolution, je crus devoir la remercier de son zèle. Les soldats s'étaient rangés devant les deux voitures; je leur adressai quelques paroles de reconnaissance , et je finis en protestant de mon dévouement à la France et à la liberté, malgré l'injustice de ma déportation.

— Puis je les saluai en criant : vive la patrie, vive la république.

Pas un seul cri, pas un seul mouvement ne me répondit dans cette troupe de deux cents hommes : on eût dit que je parlais à des Chinois. — J'appris ensuite par un des officiers de la garde convention^ nelle , qui était dans ma voiture , que je m'étais adressé à des hommes enchantés de ma déportation et que leur silence ne devait pas m' étonner : c'était la section armée de la hutte des Moulins, commandée par le fameux Rafet, qui ne nous pardonnait pas les événements du 31 mai dont il avait manqué d'être une des victimes.

Nous arrivâmes le premier jour, 14 germinal, à six lieues d'Orléans, après avoir marché depuis deux heures après minuit jusqu'au soir, nous étant seulement arrêtés pour dîner. Nous rencontrâmes Collot à la couchée.

Dès le matin du 15, des émissaires envoyés sans doute de la ville d'Orléans, qui avait tant souffert de la révolution et de ses suites, vinrent dire à nos conducteurs que nous étions impatiemment attendus dans cette ville et que nous y courrions des dangers. Collot, entendant cet avis donné à l'officier , conçut de telles craintes qu'il supplia son conducteur de le faire passer par l'embranchement qui conduit à Chartres, afin d'éviter le passage d'Orléans. Billaud était également d'avis de passer par Chartres , ce qui changeait ï itinéraire tracé tout exprès au nom du Comité de sûreté générale.

Impatienté de toutes ces craintes qu'inspiraient des émissaires répandus dans l'auherge, je déclarai que j'étais prêt à partir par Orléans , que je n'en redoutais les habitants pour aucun motif et que je ne craignais point de m' exposer à leur animadversion et même à leurs coups. Je dis à Billaud et à Collot : « Ne venez à Orléans que quand vous saurez comment on m'y a reçu. Si vous apprenez que les Orléanais ont attenté à ma vie, allez-vousen par Chartres et Vendôme. »

Ils ne se refusèrent point à l'essai que je proposais ; je partis avec un gendarme et l'officier de la garde de la Convention. J'arrivai à Orléans vers les neuf heures du matin. A la porte de la ville se trouvait un corps de garde de canonniers. En me voyant arriver , ils suivirent sans doute leur consigne ; ils parlèrent à mes deux conducteurs à voix basse et dirent ensuite tout haut au postillon : Menez-les à la maison commune. Deux de ces canonniers montèrent derrière ma voiture et nous accompagnèrent ainsi ; à chaque pas la foule augmentait autour de nous, et je commençai à croire aux rapports que les émissaires nous avaient faits.

Il n'y avait d'ailleurs que de simples curieux ; pas un cri, pas une injure, rien qui ressemblât aux procédés des Parisiens de la rue Saint- Roch et du Carrousel. Je descendis à l'hôtel de ville. Les magistrats vinrent me voir ; quelques personnes notables se pressèrent autour de moi, avec des

signes dun intérêt modéré, mais sans aucune fâcheuse démonstration.

Je trouvai à Orléans le prix de légers services que j'avais rendus à quelques-uns de ses habitants. M. Latour, médecin, à qui j'avais épargné quelques dangers dans le cours de la révolution, disposait les esprits en ma faveur. M. Aignan, jeune homme qui cultivait les lettres et qui était l'agent national de la Commune, vint à moi en me disant devant la foule de ses concitoyens rassemblés qu'il ne pouvait pas oubHer que moi seul j'avais eu la justice courageuse de le défendre au Comité de salut public, lorsqu'il avait été mandé et fortement attaqué par Saint -Just. Un autre habitant d'Orléans , propriétaire de ratfmerie , je crois , et que j'avais vu en 1791 à Paris chez M. Bagueneau et chez madame d'Etelone vint aussi m' offrir ses services. Le seul que je vous demande, leur dis-je, c'est de me faire partir d'Orléans le plus tôt possible. — Ils médirent qu'on attendait mes deux autres collègues, afin de nous faire partir tous trois ensemble.

15 germinal an m (février 1795).

11 était midi, j'étais encore seul, j'entendis beaucoup de bruit dans la salle voisine ; c'était la jeunesse dorées la jeunesse de Fréron, qui, singeant celle de Paris, venait, armée de toutes [)ièces, essayer de m'intimider. J'allai au-devant

de ces jeunes honimes, et leur demandai quel genre d'intérêt j'avais obtenu d'eux, moi qu'ils n'iivaient jamais vu. Quelques-uns me dirent que j'avais été l'auteur d'une émeute populaire à Paris, le 12 germinal; que le peuple, excité par moi , avait pénétré dans la salle de la Convention et m'avait appelé à la tribune, en me provoquant de me mettre à sa tête. — Ce sont des fables qu'on vous a racontées. Comment aurais-jepu me mettre à la tête du peuple de Paris , tandis que depuis un mois j'étais en arrestation dans ma cbambre , où me gardaient à vue deux gendarmes couchés la nuit près de moi? D'ailleurs j'ai plusieurs fois dissipé ou calmé des attroupements de sections de Paris qui se portaient au sein même de la Convention ; et je ne suis jamais allé à la tribune que pour apaiser les troubles et faire cesser les dissensions. — Alors un de ces jeunes orateurs du peuple tira de sa poche et lut un imprimé dont on venait d'afficher dans les rues d'Orléans un grand nombre d'exemplaires; c'était une lettre écrite par M. Garran de Coulon , un des députés du Loiret, qui, dans la frayeur du mouvement excité le 12 germinal, avait mal vu les objets et raconté des faits controuvés à ses commettants.

Je leur répondis que M. Garran-Coulon, leur député, était un imposteur ou un aveugle; que tous les faits de sa lettre étaient faux. Mon assurance , en donnant ce démenti , imposa à ces

jeunes gens qui se retirèrent avec les mensonges de Gari'an-Coulon et avec leurs fusils.

J'étais exténué de fatigue de toutes ces attaques importunes et par ce concours insupportable de curieux. Je demandai un bouillon et du vin. Les magistrats me tirent servir aussitôt. Vers une ou deux heures de l'après-midi, mes deux associés de malheur furent amenés par une populace ivre de leur sang. Elle les avait arrachés de leurs voitures à l'entrée de la ville et accompagnés d'imprécations, d'injures et de cris de mort, jusqu'à la place du Martroy ; c'est là que la masse du peuple , devenue plus grande et plus furieuse , voulut les mettre en pièces. Déjà les doloires, ces instruments de tonneliers, étaient levées sur leurs têtes, et mon sort dans l'hôtel de ville eût été sans doute le même. Heureusement, les officiers municipaux et principalement le commandant de la garde nationale ( dont je regrette de ne pouvoir écrire ici le nom, parce que c'est celui d'un homme de cœur ) apaisèrent ces fureurs homicides , et je vis entrer dans la salle où j'étais Billaudet Collot, le visage pâle et les yeux éteints. Ils avaient couru les plus grands dangers, à ce que me dirent les officiers municipaux en leur présence.

Il fallut toutes les précautions prises par le sage commandant de la garde nationale, pour paralyser l'effet qu'avait produit la lettre mensongère écrite par Garran-Coulon à ses commettants, et qui était arrivée à Orléans deux heures

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avant nous. Ce commandant rassembla toute la garde nationale, et entoura nos trois voitures d'une manière si prompte, et dans un ordre de marche si serré, que nous pûmes sortir d'Orléans en quelques minutes, quoique la populace courût encore après nous jusqu'aux dernières maisons du faubourg sur la route de Blois. — 11 était environ huit heures du soir lorsque nous sortîmes de cet enfer des vivants ; car c'est ainsi que l'on peut appeler une émeute populaire, en quelque pays que ce soit.

Nous fûmes tranquilles jusqu'à Amboise, où nous arrivâmes le lendemain pour diner. Nous allions partir pour Tours lorsque des voyageurs qui venaient d'y passer, nous voyant à l'auberge d' Amboise , accompagnés par des officiers et des gendarmes , nous demandèrent si nous étions les députés qu'on attendait de Paris et qui allaient à l'île d'Oléron. «Dans ce cas, je vous engage, nous dit un de ces honnêtes voyageurs, à retarder encore votre passage à Tours ; il y a déjà sur le pont un attroupement considérable et très-animé. Le projet hautement exprimé est de vous jeter dans la Loire. »

Nos conducteurs décidèrent que nous nous reposerions jusqu'au soir , de manière à n'arriver qu'à deux heures après minuit à Tours , vu qu'à cette heure les habitants seraient retirés dans leurs maisons. Cet avis fut suivi. Nous partîmes à rentrée do la nuit •, nous arrivâmes à Tours à doux III. 2

heures et demie après minuit. Tout était tranquille ; nous nous arrêtâmes sur le quai avant l'entrée du pont. Mais alors il s'éleva de nouveaux obstacles à notre départ : la maîtresse de poste, qui était sans doute de la même opinion que les Tourangeaux insurgés contre nous , demanda aux officiers qui étaient descendus de la voiture pour faire préparer des chevaux, si c'étaient là les députés de Paris. — Que vous importe? donnez-nous promptement des chevaux, répondit l'officier de la garde de la Convention, des chevaux sur-le-champ l — Cette femme prétexta la fatigue des chevaux, le sommeil des postillons, et envoya un homme dans la ville, sans doute pour avertir les mécontents, pendant qu'elle retarderait le relais. Enfin l'officier conducteur prend un ton plus impératif, va à l'écurie et fait venir en peu de temps les chevaux et les postillons. — Nous partons vers trois heures après minuit au galop. Il n'y avait personne sur le pont ; quelques lumières aperçues dans les maisons à l'extrémité de la rue de Tours nous prouvèrent qu'on nous attendait encore. On sortit dans la rue avec des cris que nous entendions à peine à cause du bruit des voitures. Nous voilà en repos jusqu'à Niort.

Nous avions remarqué devant nous, depuis Orléans, un petit homme brun, figure sévère et décidée, qui allait à franc étrier, et qui ne nous précédait jamais que d'une poste. Il était remarquable par son costume : redingote grisâtre et bon-

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net de poil. Il s'arrêtait pour parler à tous les maîtres de poste et aux habitants qu'il reneontrait. Nous nous étonnâmes d'aLord de trouver dans chaque ville ou gros bourg une espèce d'attroupement tout organisé pour notre réception. Ces attroupements étaient tantôt bruyants de curiosité seulement, et tantôt injurieux contre nous nominativement. Nous soupçonnâmes que ce coureur à franc étrier était le propagateur de ces émeutes sur notre route.

L'officier conducteur, en approchant de Poitiers, demanda à un maître de poste ce que lui avait dit le coureur à franc étrier. — Il nous a dit que les représentants déportés à Cayénne arrivaient, qu'ils avaient manqué d'être assassinés à Paris , à Orléans et à Tours , et qu'ils emportaient beaucoup d'argent pris au trésor public, — C'était bien le moyen d'exciter les mauvaises passions d'un peuple malheureux et sortant d'un hiver terrible et prolongé, sans travail et sans pain. Ce coureur nous précéda jusqu'à la Rochelle ; digne messager de l'aristocratie réactionnaire.

En arrivant à chaque relais, nous trouvions des attroupements plus ou moins grands , plus ou moins malveillants, selon l'esprit qui régnait dans la localité; c'était l'ouvrage du coureur qui, heureusement pour nous, n'entra point dans la ville de Poitiers, parce que la poste relaye sur la route au bas de la ville» Messieiu's les Poitevins, avertis

trop tard sans doute do notre passage, descendaient des hauteurs de leur cité, quand nous partions. Tout ce voisinage de la Vendée ne pouvait pas nous être bien favorable. Nous voilà donc sur la route de Niort. Arrivés le soir dans une méchante petite ville qui est à deux ou trois lieues de Niort, nous y fûmes assez bien accueillis. Un commissaire des guerres, dont je regrette d'avoir oublié le nom, était dans la même auberge. Il vint nous embrasser, prendre part à nos malheurs, et nous offrir tous les services qui pouvaient dépendre de lui. Il demanda à souper avec nous , ce que nos conducteurs tarent avec plaisir, car ils s'intéressaient vraiment à nous ; ils se conduisaient plutôt en compagnons de voyage qu'en gardiens.

Nous voilà à table : c'était, depuis notre départ obligé de Paris , le premier repas que nous prenions un peu gaiement, et cela grâce au commissaire des guerres, excellent patriote, qui nous disait toujours : « cette réaction ne peut pas durer. Il y a en France trop de principes de liberté publique, un trop grand besoin de régidarisations politiques pour que nous puissions vivre longtemps dans une anarchie aussi déplorable et aussi passionnée.»

Il se trompait sur le caractère national : il n'y a pas de situation , pas de forme politique qui ne dure en France, tant qu'elle a la force de son institution. Les abus mêmes y sont toujours en pleine vigueui', ils y sont célébrés , loués comme utiles et honorables, jusqu'à ce que, devenant excessifs,

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ils tombent. Ainsi, ce n'est point par l'effet des lumières, ce n'est point par la veitu publique, que les abus ou les excès sont renversés ou détruits ; mais bien par leurs propres vices, ou par la lassitude qu'ils font éprouver. En France, le mauvais ne tombe pas parce qu'il est mauvais , mais bien parce qu'il est iisé.

Notre repas fut terminé par ce toast : Vive la France, vive la liberté. Après le souper, le commissaire des guerres, qui venait de Niort, nous apprit qu'un assez grand nombre de malveillants nous attendaient au passage, et qu'il était essentiel d'éviter de relayer à la poste de cette ville, pour ne pas leur donner le temps de nous insulter. — Mais comment donc l'éviter ? demandâmes- nous. — « J'ai organisé, nous dit--il, les moyens. Les voici : « j'ai ici plusieurs équipages bien montés; comme « commissaire des guerres, je vais avertir les hom- « mes du train d'artillerie ; nous aurons de bons « cbevaux pour les trois voitures. Ils partiront d'ici « en doublant la poste, je me charge du choix des « conducteurs. Veuillez vous en reposer entière- « ment sur moi. »

Nous nous séparâmes jusqu'au lendemain six heures du matin, après l'avoir bien remercié. En effet, de très-bonne heure nos voitures furent attelées, et en peu de temps nous tournâmes la ville de Niort, aux cris répétés de messieurs les Niortâins: Arrête l arrête! Les postillons avaient le mot d'ordre. Ils allèrent plus vite et nous ne fûmes que

poursuivis à toutes jambes par des forcenés (jui auraient été bien mieux placés dans les rangs des Vendéens.

Avant d'arriver à la Rochelle, nous fûmes forcés d'attendre le retour des chevaux de la poste ; les voitures stationnèrent devant T église de je ne sais quel bourg. On sortait de vêpres, c'était pendant les fêtes de Pâques , la multitude s'attroupa autour de nous , en voyant des gendarmes conduisant des prisonniers d'état à l'île d'Oléron; c'est ainsi qu'un des habitants nous annonça. Cependant cet attroupement n'avait d'autre caractère qu'une impétuosité curieuse, rien de malveillant, rien d'injurieux. Au bout d'un gros quart d'heure, je vois venir un homme d'un certain âge et un jeune homme qui traversaient cette foule, et qui venaient vers les voitures stationnées, en disant avec un empressement dont nous ne connaissions pas encore les motifs : Oii est Barère? Quel est celui qiion nomme Barère parmi ces députés? En m' entendant nommer, je me crus désigné personnellement aux outrages qui, jusque-là, avaient été collectifs. Combien je me trompais ! ce bon père de famille, accompagné de son fils, me voyant à la portière de la voiture , d'où je lui criais d'un air sérieux et ferme : Que lui voulez-vous ? c'est moi l me prend la main et veut monter sur le marchepied de la voiture pour m' embrasser. — Je n'ai pas l'honneur de vous connaître, lui dis-je. — Je suis Legendre, non pas celui de Paris, mais un des grands proprié-

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taires de cette ville. Je n'ai qu'un fils, le voilà à mes côtés, il vous doit la vie. — Vous vous trompez, citoyen, je n'ai jamais eu l'honneur de vous voir. — « Sans doute, me répond-il, je ne vous avais ja- « mais vu ; mais c'est vous qui avez empêché, lors « du décret de la réquisition des jeunes gens, qu'on ne « la fit remonter àl'âgede seize ans, comme le vou- « laient Danton et plusieurs autres députés. Vous « avez ainsi sauvé mon fds que voilà, et qui, grâce « à Dieu , m'est conservé comme le bâton de ma « vieillesse. Il n'avait alors que seize ans, il était le « seul de cet âge dans cette commune ; aussi vous « ne voyez dans cette foule immense que des fem- « mes et des vieillards , tous les jeunes gens ont « péri dans cette malheureuse guerre de la Ven- « dée. » — Mes collègues et nos conducteurs demeuraient étonnés de cette espèce de harangue inopinée. Aussitôt que le vieillard et son jeune fils m'eurent ainsi salué et touché plusieurs fois la main , en signe d'amitié et de reconnaissance , toute cette foule devint bienveillante.

C'est sous cet heureux auspice que nous partîmes pour la Rochelle, et, cette fois, nous fûmes du moins accompagnés par les vœux favorables d'une bonne population.

Nous nous y reposâmes deux jours pendant lesquels nous fûmes si tranquilles que nous aurions pu nous croire entièrement ignorés.

L'administration s'était occupée , d'après la demande de nos conducteurs , de mettre en réqu'si-

tion un bateau léger, pour nous transportera l'île dOléron qui est située à trente-six kilomètres de distance. On prit une mauvaise barque de pêcheur, dans laquelle nous fûmes pour ainsi dire entassés et assis sur de mauvaises planches en travers du bateau. Nous partîmes à cinq heures du matin. Il n'y eut cette fois ni spectateurs ni curieux qui assistassent à notre embarquement.

Deux matelots suffisaient pour ramer et conduire le gouvernail de cette misérable et étroite barque. Je ne crois pas que les administrateurs de la Rochelle se fussent beaucoup occupés de notre salut ou de notre heureuse navigation ; mais le temps était si beau, la mer si tranquille, que nous en fûmes quittes pour être extrêmement ballottés et couverts très-souvent par des lames d'eau. Je me rappelle que je lus , pendant cette traversée de huit heures consécutives , un volume de la traduction des Nuits d' Young, par Letourneur , et que mon livre et moi fûmes souvent inondés par des vagues qui se brisaient en l'air et quelquefois audessus de nos têtes.

Nous arrivâmes en vue de l'île d'Aix, principal lieu de réunion des forces maritimes de Rochefort. Nos deux mariniers nous indiquèrent au loin l'île de Rhé, à droite ; la tour élevée de Marennes et le clocher de Brouage , à gauche, sur ce qu'ils appelaient la grande terre ou continent français. Quelque temps après, nos matelots nous montrèrent le château de Vile d'Oléron qui domine ce côté de

la mer au sud et à l'ouest. Voilà donc cette heureuse terre d'exil ; car c'est quelque chose que de ne plus respirer dans un pays couvert des fureurs aveugles et des passions hideuses des réactions politiques !

A peine à terre , trois canonniers , craignant peut-être quelque surprise , voulurent nous empêcher de passer, et ils ne nous le permirent qu'après avoir vu le décret de la Convention et les ordres du Comité de sûreté générale adressés à M. Walch, commandant du château de l'île d'Oléron. Après ces préliminaires, nous marchâmes pendant trois heures à travers des sables, des marais salins et des vignobles ; nous arrivâmes à la fin du jour chez M. le commandant du château. M. le commandant Walch nous fit servir à souper, ensuite ce fut lui qui nous conduisit, vers les dix heures du soir, à la citadelle où il nous assigna trois chambres , une pour chacun , avec une sentinelle à notre porte.

La fatigue me procura un sommeil profond.

M. le commandant Walch vint nous visiter le lendemain. Il nous dit qu'il n'avait aucun ordre relativement à notre subsistance ; que nous nous adresserions, comme les soldats et les officiers de la garnison, à la cantinière qui était à la porte près du pont-levis; qu'elle nous fourniimt , à 7ios propres frais, tout ce dont nous aurions besoin ; que, quant à lui , il avait ordre de nous donner la ration du soldat.

Ce fut de cette ration que nous vécûmes depuis le 20 germinal an III jusqu'au 15 prairial, même année. Nos heureux collègues du Comité de sûreté générale qui, comme chacun sait, vivaient alors dans une grande abondance et qui étaient fêtés tous les jours chez les nobles et chez les grandes dames sorties de prison , présumaient que des républicains pourraient bien vivre avec de l'eau et un pain de munition , pain alors si grossier que nous y trouvions des fèves presque entières mêlées avec de la paille et de la mauvaise farine de légumes et non de blé.

Qu'on juge dans quelle pénurie j'étais, puisque mes deux malles remphes d'habits et de Hnge , déposées par M. Dominique de Merville au Comité de sûreté générale depuis le 15 germinal, y restèrent constamment sans être envoyées à mon adresse dans l'île d'Oléron. Dans le système des membres du Comité de sûreté générale , nous étions censés n'avoir besoin de rien, pas même de la vie; et en prudents héritiers, ils gardaient, eux ou leurs employés, tout notre mobilier.

Ce n'est qu'à force d'importunités, à force de lettres écrites à M. de Merville et au Comité de sûreté générale, que j'obtins une seule de ces malles qui me fut envoyée au mois de messidor dans les prisons de Saintes, où j'avais été traduit en vertu d'un nouveau décret sollicité par mes persécuteurs.

Il ne me restait dans l'île d'Oléron, que les vê-

temcnts et le linge que j'avais sur le corps. Je dus me pourvoir de ce dont j'avais le plus urgent besoin. Ces Messieurs de Paris, ou leurs honnêtes agents , qui dans la journée du 13 germinal m'avaient accompagné en hurlant autour de ma voiture, avaient jugé convenable de la piller; et à peine l'avais-je quittée pour entrer dans le vestibule de l'hôtel, qu'il n'y restait plus rien de ce qu'elle renfermait. Mon nécessaire , un peu d'argenterie, ma montre, tout ce que j'avais de livres précieux et de hnge, ou vêtements pour la route, tout fut pillé en un instant. On dirait que les proscrits et ce qu'ils possèdent appartiennent de droit aux premiers occupants. Et tout cela s'est passé dans le meilleur des mondes possibles, chez le peuple le plus civilisé de la terre, dans la ville la plus aimable et sous les yeux de la société la plus polie qu'il y ait en Europe. Je me consolais de tous ces événements malheureux, en lisant tantôt Voimg , et tantôt Voltaire ; si l'un m'attristait et me consolait par la peinture des tombeaux , et par la morale de la religion, l'autre m'étourdissait sur les maux de la vie, avec sa philosophie gaie et avec ses maximes spirituelles , dont une surtout m'a beaucoup servi. La voici : // faut badiner avec la vie, elle n'est guère bonne qu'à cela.

Il y avait dans la ville un garde-magasin fort patriote et fort instruit; il avait une petite bibhothèque bien choisie. Il me fit proposer par un jeune sous -officier très-bien élevé , appelé

CoUin , de me prêter quelques volumes d' Yoiing.

Le principal objet de mes méditations n'était point la perte du pouvoir, l'absence de la tribune, le déni de justice politique , et l'ingratitude de mes collègues et des Français. Je trouvais tout cela dans l'histoire ancienne et moderne, elle n'est et ne sera jamais qu'une suite de révolutions, de passions et d'injustices ; mais je pensais profondément à ce caractère national, léger, inattentif, égoïste, insensible, indépendanL avec une pente naturelle à la servitude , et esclave par civilisation , avec un fond d'instinct de liberté.

Je pensais surtout aux dangers que courront toujours, chez les Français, les hommes de bien, les bons patriotes, les ministres vertueux et les représentants éclairés qui oseront vouloir le bien de la France et réformer ses abus.

Avec le peuple français, il ne faut que calomnier les hommes utiles pour les perdre sans retour. Ces Français de Paris surtout sont d'un tel acabit, d'une telle insouciance, d'un tel égoïsme, qu'avec des pamphlets et des journaux ils se perdraient et proscriraient dans six mois tous les grands hommes de Plutarque , si la nature était assez barbare et assez prodigue pour leur en faire présent.

A Paris, me disais-je, on ne voit l'individu que pour lui nuire ; c'est la tactique des passions. Mais, quand il s'agit de justice, quand il est question de sauver des hommes , on ne les aperçoit pas. C'est un pays où l'on vit en poste et où l'on n'a pas le

temps d'être juste, d'être humain, d'être probe, d'être Français.

Les uns , qui se croient des génies , voient tout en masse , et proscrivent en détail ceux qu'ils n'aiment pas ou dont ils redoutent les exemples et les vertus.

Les autres effleurent tout , calomnient à dire d'experts, sans soupçonner qu'ils assassinent moralement , ce qui est plus dangereux que l'assassinat physique contre lequel on peut se prémunir ou se défendre.

De là ces jugements si légèrement prononcés sur des mots ou sur des actions qu'on examine à peine et qu'on dénonce toujours, parce qu'on les a dénoncés une fois.

De là ces aperçus si légers , si inconséquents , si funestes sur les principes et sur la conduite d'hommes sages et de bons citoyens, à qui il n'a manqué qu'un protecteur, ou un corrupteur, ou un intrigant, ou une femme du grand monde, pour les défendre au milieu de cette foule entassée dans ce qu'on nomme une capitale. Malheur à celui qui a besoin de se justifier ! On y accuse, on n'y juge pas ; on y calomnie, on n'y justifie jamais. Les écrivains et les journalistes sont pour les Parisiens ce qu'étaient les gladiateurs chez les Romains ; ils occupent, ils amusent la malignité et l'oisiveté des contemporains. Les hommes célèbres, les hommes de génie , les ministres vertueux , les écrivains illustres, les orateurs patriotes sont, à Paris, comme

ces inalhcureiix condamnés, à Rome, au supplice des bêtes féroces (damnalos ad belluas). C'est ainsi qu'on voit tous ces pamphlétaires à gages, ces orateurs en espalier, ces journalistes soldés, ces chansonniers , ces poètes vendus former une ligue terrible et puissante qui gouverne la pensée pubhque, qui corrompt l'opinion générale, qui dirige à son gré les passions et les suffrages , et qui étouffe les talents, la probité, le patriotisme et la vertu, sans mesure comme sans pitié.

D'après cet aperçu des moeurs et des usages de Paris, comment, me disais-je tous les jours dans la prison , puis-je espérer que je serai jamais connu par la masse des Français , dans mes sentiments , dans ma conduite, dans mes principes, dans mes travaux pour cette patrie ingrate et qui n'a répondu à mon dévouement pour elle que par une affreuse proscription?

Me voilà donc au milieu de l'Océan , confiné dans une île, ayant perdu tous les droits de l'état social pour l'avoir trop bien défendu. Me voilà, traînant dans un château fort les restes d'une existence consacrée à la patrie , usée dans les travaux de sa défense et de sa législation , flétrie dans les angoisses d'une accusation capitale et calomnieuse, et à qui il ne reste pas même l'espérance d'une réparation solennellement obtenue de mon vivant.

Est-ce donc à la calomnie qu'il appartient de prononcer sur la conduite des hommes condamnés

DE BARÈUE. 31

à gouverner ou à représenter la nation ? est-ce au hasard et à l'avenir qu'il appartient seul de les

venger?

Ces tristes réflexions m'ont occupé longtemps dans la prison d'état de lîle d'Oléron. Le lecteur de ces Mémoires trouvera peut-être ces pensées importunes et ces espérances chimériques; mais qu'il pense du moins qu'en les écrivant j'ai soulagé mon cœur d'un grand poids , et qu'en songeant à l'impartiale et consolante justice de la postérité, j'ai oubHé mes calomniateurs et n'ai pas senti le mal que mes ennemis ont voulu me faire.

Mars 1795. — Prison d'état à Olérou. — Frison à Saintes.

Renfermé depuis le mois de mars dans le château de l'île d'Oléron, il ne m'était permis ni de communiquer avec les officiers et soldats qui étaient en garnison, ni avec les externes et habitants de la ville.

J'obtins, ainsi que mes deux collègues , la permission du commandant de me promener sur les remparts. Je voyais la mer, ses navigateurs, ses orages; j'apercevais les vaisseaux français de l'île d'Aix, et je découvrais de loin les deux fameux pertuis ou passages de Mannuisson et d' Antioche, où croisaient de temps en temps des frégates anglaises , menaçant ou effrayant les habitants de l'île d'Oléron.

Je ne jouis pas longtcmi)s de ces avantages :

deux jeunes olKciers du génie, que j'aurais bien reconnus pour des réacteurs à la réception presque insultante qu'ils nous firent un jour sur les remparts , adressèrent des remontrances au commandant Walch , sur les dangers de laisser ainsi les trois conventionnels se promener le long des batteries du château et en observer à leur aise les fortitications. Le commandant vint bientôt après , craignant, nous dit-il , les dénonciations de ces messieurs du génie , nous engager à nous abstenir de la promenade ordinaire sur les remparts et à nous contenter de la promenade à une heure aprèsmidi , sur la place où se faisait l'exercice de la troupe. Il fallut bien s'en contenter. Je sortais presque toujours seul pour jouir de la promenade. Deux officiers venaient ordinairement m' apporter alors le Moniteur et les autres journaux qui nous diffamaient à la journée. Ces braves officiers paraissaient indignés du traitement qu'on nous infligeait; mais nous leur apprîmes que c'était l'usage établi à Paris d'opprimer les malheureux et de diffamer les proscrits.

Bientôt les événements violents du i" prairial parvinrent jusqu'à nous par les journaux et eurent pour nous les effets les plus sinistres. Nous fûmes plus étroitement renfermés dans nos chambres ; et il n'y eut plus pour moi ni repos ni promenade , parce que les journaux de Paris exaspéraient les esprits dans notre petite ville.

Au milieu de ces contrariétés , la Providence

DE BARÉRË. 33

sembla venir à mon seeours d'une manière singulière. 11 y avait dans la ville un vieux batelier natif d'Auch , et qui avait été pour cause de maladie aux eaux de Barèges plusieurs fois. Il avait souvent entendu parler de moi et de ma famille. En entendant prononcer mon nom par les habitants de la ville , et me sachant prisonnier au château , il demanda à M. le commandant Valch la permission de me voir comme étant mon compatriote. Heureusement le bon bateher était le messager maritime de la ville et du commandant. Il portait les effets et la correspondance à la Rochelle chaque semaine, et rapportait les lettres de la poste et les approvisionnements.

Quel fut mon étonnement de voir arriver dans ma petite chambre, avec un soldat de faction, ce bon vieillard ! Le soldat alla prendre son poste à la porte de la chambie , et j'entamai conversation avec ce bon batelier à qui je demandai les motifs de sa visite. Yoici sa réponse naïve et pleine de dévouement.

« Je suis natif du département du Gers, j'ai longtemps habité Auch , ma patrie. Ensuite , étant devenu marin, je me suis marié dans l'île d'Oléron, où je me suis établi, dans la ville du château, batelier public ou messager maritime des habitants. Je vais faire un voyage à la Rochelle chaque semaine. Si vous avez besoin de quelque chose de cette ville, je vous offre mes services.

Mais, lui dis-je , à quoi puis-je devoir vos offres m. 3

34 iVlËMOlttES

obligeantes et l'intérêt que vous paraissez prendre à un malheureux? — Vous êtes malheureux et mon eompatriote : eela me suffit. D'ailleurs, dans Tîle on dit du bien de vous , et vous avez parmi les habitants de la ville plus d'amis que vous ne pouvez l'imaginer. J'ai appris par la femme qui reste à la porte de la citadelle , votre eantinière , que vous êtes fort maltraités et que vous manquez du nécessaire. — Il est vrai, lui répondis-je, que les Comités de la Convention ont donné l'ordre généreux de ne nous fournir que la ration des simples soldats, c'est-à-dire un pain de munition où il y a des fèves et de la paille. Avec cela on nous donne de l'eau à discrétion. De temps en temps je demande à la eantinière de son pain de ménage que nous lui payons , ainsi <|ue quelques douzaines d'huîtres avec une tasse de lait; cela me soutient et ne m'empoisonne pas.

« Je savais tout cela , me dit le bon marinier d' Auch, et j'ai prévu vos besoins ; comme je suis l'agent maritime de la garnison et du commandant, on ne m'a point fouillé ; je vous apporte sous cette grosse redingote un pain de trois livres fait de fleur de froment par notre ménagère. Ma femme a voulu aussi que je vous appoite une petite provision de ce bon biscuit de mer, dont j'ai rempli mes poches. Tenez, mettez-les en Heu sûr, je reviendrai deux fois par semaine rafraîchir votre petit approvisionnement. Si vous voulez écrire à la

DE BARKRE. 35

grande terre (c'est ainsi qu'à Oléron on appelle le continent français), je me chargerai de vos lettres que je jetterai à la poste à la Rochelle. — Je me hâtai d'écrire une lettre à mon frère que j'aime tant, et qui devait avoir bien de l'inquiétude sur mon sort. J'écrivis également une autre lettre à un de mes cousins du même nom, qui était lieutenant de vaisseau à Rochefort. Je remerciai bien cordialement le vieux messager, et je rêvai son retour avant même qu'il fût sorti de ma chambre, tant son bon cœur et son dévouement avaient porté de consolation et d'espérance à mon cœur.

Mais les choses avaient étrangement changé autour de moi en un instant. Des ordres secrets et pressants étaient arrivés à Rochefort pour préparer un bâtiment qui devait conduire mes deux collègues à la Guiane. Ces ordres furent exécutés avec une promptitude qui me laissa à peine le temps de serrer la main à mes collègues, trèsétonnés de ce qu'on me laissait seul à l'île d'Oléron , sans être déporté comme eux. « Je crois bien , me dit Collot d'Herbois , que tu as des amis à la Convention et que cette mesure ne te regarde point. » Je ne pouvais croire à la prétendue amitié de ces Conventionnels, tellement réacteurs, que le farouche gouvernement des trois inquisiteurs de Venise eût passé auprès d'eux pour un gouvernement angélique.

Resté seul dans cette prison du château d' Oléron, livré à la plus triste soHtude, je lisais et j'in-

voquais la Providence , seul appui tles infortunés et des innocents persécutés.

Ce jeune sous -officier du nom de Collin, dont j'ai parlé déjà, ne se démentit pas ; il passait avec moi de tristes soirées. Il m'apportait des livres , du pain ; il m'offrit même ses économies. Je le remerciai et le priai seulement de m' apporter un paquet d'opium , car je ne pouvais dormir. Il me promit de revenir bientôt ; mais il passa trois jours sans paraître. Je ne savais à quel motif attribuer cette absence , bien longue pour un prisonnier. Lorsqu'il revint, il allégua des travaux de son service et me dit qu'il n'avait pu aller en ville cbez le pharmacien... J'insistai ; il m'avoua alors qu'il ne pouvait pas sortir du château. Un nouvel incident termina ses visites et mes demandes. M. le commandant Walch vint dans les premiers jours de prairial m' annoncer qu'un huissier de Saintes et quatre gendarmes venaient d'arriver deMarennes pour me transférer, par ordre de la Convention et du tribunal criminel de Saintes, dans les prisons de cette ville. En effet, une heure après la visite du commandant , l'huissier et les quatre gendarmes vinrent me chercher pour me conduire dans les prisons criminelles de Saintes. On me fit passer par des souterrains du château obscurs et infects, qui menaient par une petite porte aux bords de la mer. J'entrai avec mes conducteurs armés dans une barque, et, à travers une mer trèshouleuse, nous arrivâmes à la (jrande terre après

une heure de navigation pénible. Mais mon cœur était calme, et mes gardiens ne purent s'empêcher de me témoigner quelque intérêt.

Arrivés à l'autre bord, je fus obhgé de faire une ou deux lieues à pied au miheu des gendarmes jusqu'à la ville de Marennes , dont on aperçoit de loin la haute tour carrée, bâtie, dit-on, par les Anglais. Entré dans Marennes avec ce cortège de force armée et un huissier, je vis aussitôt les habitants se rassembler, se grouper autour de moi, mais sans témoigner aucune mauvaise intention , ni proférer aucune parole offensante.

Je soupai avec mes tristes acolytes ; il me tardait d'être au lendemain pour retrouver le repos des prisons, que je préférais à cette activité et à cette agitation de la curiosité publique qui environne les accusés ou les prisonniers. Pendant que je me couchais, l'huissier cherchait une mauvaise voiture comme on en trouve dans une petite ville, afin de me transporter plus vite à Saintes ; il m'était impossible de continuer à marcher^.

Dès cinq heures du matin, les curieux de Marennes entourèrent l'auberge, cernèrent la voiture, et je partis accompagné de l'huissier du tribunal criminel et de quatre gendarmes. J'arrivai le soir à Saintes , où je fus de nouveau l'objet de la curiosité publique; enfin j'entrai sous le vestibule obscur de l'ancienne abbaye située dans le faubourg de Saintes , et qui avait été changée en prison. Je fus conduit dans la chambre du geôlier, appelé M. Fédy,

homme excellent, plein d'intérêt pour les malheureux , et qui me plaça sous sa garde personnelle dans une grande chambre à trois lits, où habitaient sa femme et trois enfants en bas âge. Je prenais mes repas avec lui, et j'avais plus de sécurité pour ma vie comme pour ma nourriture. Je ne saurais donner assez d'éloges à la conduite honnête, modérée et pleine d'intérêt de ce bon concierge, qui me donnait tous les adoucissements que son devoir lui permettait d'apporter à mon état d'isolement et de captivité. Je lui remis en dépôt le peu d'effets que j'avais, ma montre, un peu d'argenterie, une boîte d'or, du linge et des habits. Plusieurs mois s'écoulèrent ainsi jusqu'au 5 brumaire an III, époque de ma sortie, dont je parlerai plus loin.

Dans les premiers jours de ma captivité à Saintes, les royalistes essayèrent de me tourmenter en faisant arriver jusqu'à moi les bruits les plus sinistres et les diffamations les plus atroces. Puis ils m'envoyèrent les journaux de Perlet, qui était alors l'organe le plus violent de la réaction et qui ne rêvait que supplices et vengeances. Je les lisais et je les renvoyais froidement : cela parut désappointer ces messieurs. Ils placèrent alors à la porte de ma chambre le fils d'un huissier de Saintes, âgé de dix-neuf ans, qui avait une très-jolie voix, mais qui l'employait à me chanter pendant une heure tous les matins le Réveil du peuple, déclamé plutôt que chanté avec une violence et une fureur en-

DE BARERE.

thousiastcs. Il se lassa de chanter son Réveil, et je commençais à jouir d'un peu de calme, lorsque les officiers municipaux vinrent me signifier que, répondant de moi , ils ne pouvaient plus me permettre de me promener ni dans le jardin de la prison, ni dans un long dortoir de cet ancien couvent dont l'extrémité donnait sur les belles campagnes de la Saintonge. Ma promenade fut supprimée comme elle l'avait été au château de l'île d'Oléron.

Cependant je ne pouvais me passer de mouvement et j'avais un besoin extrême de faire diversion à ce chant lugubre et profond des prisonniers , et au bruit des fers , des verrous et des plaintes de tant de malheureux qui encombraient la prison de Saintes , à cause du passage fréquent des condamnés aux galères de Rochefort. Je priai donc le concierge, M. Fédy, de parler en ma faveur aux officiers municipaux les plus capables de concilier mon désir avec leur responsabilité. Il en trouva deux extrêmement honnêtes et qui consentirent à quitter leurs travaux et leur commerce pour venir m' accompagner eux-mêmes pendant mes courtes promenades dans le dortoir de la prison. Puissent-ils un jour trouver ici les expressions de ma sincère reconnaissance! Leur obligeance constante me fit oublier pendant quelques mois ma fâcheuse position, et ma santé, déjà si fort altérée par le régime de l'île d'Oléron, se rétablit un peu.

Vers cette époque , j'éprouvai un grand bon-

heur, celui de revoir et d'embrasser mon frère, que jai toujours tant aimé et qui me rappelle si fort les traits chéris de mon père. Jean-Pierre était venu à travers les violentes et atroces réactions de Bordeaux. 11 y avait été protégé par le courage du général Darnaud, de Bagnères, qui y commandait alors. Deux frères qui se revoient, deux amis qui se retrouvent après de longs malheurs et une longue absence, éprouvent un tel bonheur que les prisons les plus affreuses se changent subitement en palais somptueux. En embrassant Jean-Pierre , mon cœur tressaillit de joie ; nos larmes se confondirent au milieu de nos embrassements , et j'oubliai un instant que j'étais la victime du despotisme réactionnaire de cette Convention à laquelle j'avais prodigué ma vie, mes veilles, mes travaux.

Pendant que j'étais en prison, M. Prunier, représentant envoyé dans le département de la Charente , vint y sonder l'opinion pubhque. Comme il y avait un très-grand nombre de patriotes à Saintes, il fut convaincu que les réacteurs de la Convention ne parviendraient pas facilement à y trouver de vils et barbares instruments de leur injustice et de leurs vengeances.

Mais , ce qui était bien plus dangereux que les représentants en mission , c'étaient les agents secrets de l'Angleterre, qui soldait la réaction à Paris et organisait en même temps les mouvements populaires dii'igés contre la Convention. Elle avait

envoyé des émissaires dans les divers départements de la France où il fallait des victimes pour le (jouvcrncmenl anglais. Deux de ces agents étaient venus à Saintes , afin d'y exciter la diffamation et la plainte publique contre moi et de disposer les es])rits à une émeute dans la prison ou à un jugement inique devant le tribunal criminel.

Voici comment cette trame anglicane se découvrit. Mon frère était logé dans la ^ille à la grande auberge, où il y avait une table d'hôte très-nombreuse. Un jour, les deux commissaires anglais se présentent et se mêlent aux convives ; ils ne connaissaient pas mon frère, et ils ignoraient qu'il y eût à cette table quelqu'un qui pût prendre mon parti. Les deux Anglais, dont l'un était professeur de sa langue à l'école de marine de Rochefort, amenèrent la conversation sur moi. Ils s'étonnaient de ce que je n'étais pas jugé et condamné depuis longtemps; ils répétaient ce que les journaux de Paris avaient publié de mensonges et de calomnies depuis trois mois. Enfin, ces deux délateurs, avec leur jargon anglais, finirent par indigner les convives. On connaît l'espèce d'acharnement barbare et d'opiniâtreté cruelle qui caractérise les espions et les agents britanniques lancés dans tous les pays. Mon frère fut le premier à les attaquer en leur disant que , pour des étrangers , ils prenaient un intérêt bien vif aux affaires qui n'intéressaient que les Français, et qu'ils paraissaient n'être que les échos des factions ou les agents de leur gou-

vernement. Cola commença à les troubler un peu dans leur projet crinfluencer l'opinion publique à Saintes. Ils se rassurèrent néanmoins en voyant quun seul des convives me défendait, et ils se retranchèrent dans des généralités et dans les bruits répandus par les journaux. Aussitôt un brave homme, connu par ses lumières, sa probité et son patriotisme sage et pur , le procureur général du département, qui dînait là habituellement , interpella hautement les deux Anglais sur leur qualité et le genre d'intérêt qu'ils pouvaient prendre au jugement d'un accusé par la Convention; accusé qui n'avait rien de commun ni avec eux, ni avec leur gouvernement. Il leur dit, qu'en qualité de premier magistrat du département , il les engageait à se taire, à ne pas venir porter la diffamation et aigrir les accusations dans un pays tranquille ; qu'il écrirait à Rochefort aux administrateurs et aux chefs de la marine pour s'informer des principes et de la conduite du professeur anglais et de l'agent qui l'accompagnait.

Ils ne tardèrent pas à quitter Saintes tous les deux, et ce départ subit éclaira une foule de citoyens qui restèrent convaincus des intrigues que les réacteurs de Paris et les agents de Londres fomentaient pour perdre en France les meilleurs citoyens.

Il y avait aussi dans l'administration du district un excellent homme, nommé EutropeYanderkand, descendant d'une famille hollandaise réfuaiée et

DE BARÉRE. 43

depuis longtemps établie dans un bourg près de Saintes. Cette famille des Vanderkand était toute patriote; l'un des frères, l'aîné delà famille, était un ancien professeur de belles-lettres trèsinstruit et digne , par ses lumières comme par son courage patriotique, d'être un citoyen d'Athènes ou de Rome. Les deux frères demandèrent à me visiter ; l'aîné demeurait dans les dépendances de l'abbaye convertie en prison. Je reçus d'eux toutes les consolations dont un patriote malheureux peut avoir besoin ; ils m'offrirent de l'argent , des vêtements , des secours de tout genre. Ils me prêtèrent une collection du Moniteur qui me servit à écrire im compte rendu à mes commettants de ma conduite politiqtie et civile dans l'Assemblée constituante et à la Convention nationale...

J'ai remis à mon frère les travaux que j'ai faits à ce sujet dans ma prison; le temps m'a manqué pour les rendre complets.

Il y avait longtemps que j'avais demandé aux Comités de la Convention d'envoyer au tribunal criminel de Saintes mon acte d'accusation, plus facile à établir dans des journaux calomniateurs et salariés que devant un tribunal juste et impartial. Jamais les Comités ne répondirent. Je m'adressai au président du tribunal criminel qui avait été mon collègue à l'Assemblée constituante (M. Le Mercier) , afin qu'il écrivît , lui aussi , aux deux Comités du gouvernement. Il fut froid, indifférent

à ma situation ; il ne me fit rien répondre, et je languis jusqu'à la fin de la Convention nationale, sans accusation , sans réponse , sans intérêt , sans justice.

Mon frère fut obligé de partir, et il me semblait que je ne devais plus revoir ce frère si chéri et si courageux. Je l'embrassai avec des larmes, et je me vouai de nouveau au seul soutien des infortunés, la Providence.

jMa confiance en elle était juste : un jour que j'étais livré aux plus tristes pensées sur l'iniquité des hommes et l'impuissance des innocents , je vois entrer dans la prison plusieurs officiers, et à leur suite , des soldats qui portaient un drapeau presque en loques. Le concierge m'apprend subitement que c'est le bataillon des Hautes-Pijrénées qui , en passant de l'armée des Pyrénées occidentales dans la Vendée, a voulu me rendre hommage , quoique je fusse proscrit , et me saluer avec le même drapeau que je lui avais donné à Tarbes , en 1792, et qu'il avait rehgieusement conservé au milieu des combats les plus opiniâtres contre les Espagnols.

Le chef de bataillon était un ami du capitaine, M. Marausin, de Lourdes, qui depuis a acquis par sa brillante bravoure le grade d'officier général.

.ïe répondis avec enthousiasme à ces braves.

Les officiers m'offrirent de me délivrer et de m' emmener avec eux, mais je refusai leurs propositions.

Après cette visite des braves Pyrénéens , on m'écrivit de Paris que j'allais être rappelé à la Convention , et dans cet espoir inattendu , je rédigeai la note que voici :

[Un décret rendu au milieu des orages politiques m'a déporté le 12 germinal an III (1795); — un autre décret rendu le 5 prairial suivant, m'a décrété d'accusation.

Je suis transféré d'une citadelle dans des prisons ; j'étais au milieu d'une garnison militaire, je suis au milieu des hommes condamnés pour des crimes ou accusés de vol.

On ne me met pas en jugement : on dit que je serai rappelé au sein de la plus belle assemblée de l'univers.

On me fait espérer un rappel prochain. Ah ! je sens dans mon cœur que je pourrais encore servir ma patrie; et, sans avoir l'orgueil de me comparer aux hommes célèbres de l'antiquité, ne pourrais-je citer l'exemple des Grecs et des Romains? Aristide était frappé d'ostracisme, et les Athéniens ne craignirent pas de le rappeler et d'expier leur injustice.

Camille fut exilé ; Camille fut aussi rappelé pour sauver Rome des Gaulois, et il sauva Rome.

Cicéron exilé est rappelé à Rome, et une médaille le présente à ses concitoyens comme le père de la patrie. Je ne suis, moi, qu'un enfant de la France; mais j'ai aussi une patrie à aimer, à servir et à défendre. Que ne puis-je dans ce moment, où les per-

i-C) MÉMUIKES

lidos Aiii^lais menacent d'exécuter sur nos côtes de Bretagne une forte descente, revenir encore à cette tribune d'où je dénonçais au monde entier les crimes du gouvernement britannique ! Furieux de voir la République française près de recevoir et d'accepter une constitution sage avec les bienfaits de la paix , avec les richesses d'une moisson abondante et avec des plans régénérateurs de ses finances, ils veulent tenter de donner à la France de nouvelles secousses ; au peuple, des troubles et la famine ; à la liberté, des convulsions ; à l'égalité, des ennemis nombreux ; et aux rebelles de la Vendée, des auxiliaires, des munitions et des armes parricides.

Âh ! pourquoi ne puis-je, du haut de la tribune, exciter de nouveau les braves défenseurs de la patrie contre ces lâches royalistes de Londres? Serions-nous donc moins généreux, moins justes que les anciennes républiques, et faut-il flétrir et annuler dans des cachots un citoyen, un représentant qui pourrait être encore utile et qui fut toujours fidèle à la France et à la liberté?*]

Dès que le 1 3 vendémiaire eut donné violemment une sorte de triomphe à quelques patriotes de la Convention, les intrigants et les réactionnaires s'empressèrent de me ravir les avantages que les })atriotes incarcérés venaient de retirer de cette journée. M. de Fermon se hâta le lendemain de

* 18 messidor an 5. — Prison de Saintes.

DE BAKÈRIi:. 47

pi'opoiser qu'au lieu de me faire juger, comme l'avait ordonné la Convention, par un décret des premiers jours de prairial, il fallait au contraire le rétracter et revenir au précédent décret de déportation du 12 germinal. Ce nouveau genre de justice, qui tantôt refuse le jugement légal, et tantôt rappelle une déportation arbitraire , trouva des partisans dans cette Convention qui depuis longtemps ne connaissait rien du juste ou de l'injuste. Les passions dures et sourdes de la réaction avaient fermé tous les cœurs et toutes les oreilles aux cris des malheureux et à l'invocation de la morale et de la justice.

Un nouveau décret ordonna donc ma déportation. J'en eus connaissance dans ma prison, et ce même jour je vis arriver à moi trois amis courageux partis de Bordeaux en apprenant ce nouvel acte d'oppression et de tyrannie, qui les indigna au point de prendre la résolution de venir m' arracher à cette atroce proscription.

Ce furent mon cousin Hector Barère, inspecteur de la marine à Bordeaux, un négociant et un jeune homme de vingt ans nommé F. . . , qui arrivèrent à marches forcées à Saintes. Le troisième laissa à ma disposition son cheval à l'auberge de Saintes; mon cousin et mon ami bien montés attendirent le moment où il me serait possible de tromper la vigilance des gardiens. Mon cousin, qui avait une âme de feu et un courage de bon, proposa d'abord de me faire sortir avec lui, soit de force, soit déguisé. Je résistai à toute idée d'évasion tant que je

serais censé être à mon poste ; malgré l'évidence de linjustice qui me détenait en prison, j'exigeai de mes libérateurs qu'ils me laisseraient prisonnier jusqu'au 5 brumaire an III, époque de la dissolution de la Convention. Le jour où cette assemblée finissait sa session, je n'étais plus représentant, je rentrais dans le droit naturel et je reprenais ma liberté par tous les moyens qui étaient en mon pouvoir.... Mes deux amis improuvaient cette résolution et craignaient que le moindre retard ne devînt funeste. Le lendemain (c'était dans les quatre premiers jours de brumaire an III ) mon cousin Hector revint à la charge, m' apportant sous sa redingote une longue échelle de corde pour m'échapper par-dessus les murs du jardin, ou par l'extrémité du dortoir dont j'ai déjà parlé ; mais le jardin était éloigné et le dortoir était fermé. J'ajournai ma fuite à la nuit du 4, et les messieurs Vanderkandç ces amis fidèles, préparèrent avec autant d'habileté que de discrétion ma sortie par le cloître et par le jardin du couvent qui se trouvait devant leur habitation. M. Vanderkand l'aîné vint me prévenir, à huit heures du soir, de me tenir prêt à sortir à dix heures et demie, à un signal donné, pendant que la famille du concierge me croirait couché suivant l'habitude.

Pendant ce temps, M. Vanderkand cadet, administrateur du District, avait loué quelques-uns de ces bateaux pêcheurs qui sont sur la Charente

Cil face (lu village de Colcourré où habitait sa i'amillc. L'aîné me fournissait à Saintes le moyen de sortir de l'enceinte de la prison; et le cadet m'attendait, déguisé en batelier axec deux de ses mais, pour me faire traverser la Charente ; sur la rive opposée trois chevaux nous attendaient. Vers onze heures j'entendis le signal donné par un brave homme que je ne puis nommer, mais dont le nom est écrit dans mon cœur. Je le suivis, et j'arrivai dans le jardin, où M. Vanderkand l'aîné vint m' ouvrir une porte qui donnait sur la campagne. Mon cousin Hector et mon bon ami M. Vanderkand se trouvaient là ; ils me prirent avec eux , et nous traversâmes rapidement la vaste prairie qui joint la ville à la Charente. M. Vanderkand cadet m'embrassa et me conduisit sur son bateau ; son visage me parut plein de joie , je l'embrassai de nouveau et nous montâmes à cheval.

Nous traversâmes pendant toute la nuit cette partie de la Saintonge qui mène dans les défilés de Jonzac , et ensuite dans les bois et les landes qui avoisinent la ville de Montendre. Nous nous reposâmes une demi-heure dans une belle vallée avant d'arriver à Jonzac ; là nous nous écartâmes à quelques pas delà route pour faire manger 1" avoine à nos chevaux qui avaient couru toute la nuit. Placés derrière une longue haie, à cinq heures du matin , nous entendions de tous côtés les cris des laboureurs excitant leurs bœufs au travail. Au sorin. 4

tir du calme profoiul d'une prison, j'étais comme effrayé de ces cris répétés dans toute la campagne. Nous remontâmes à cheval, et nous voilà marchant vers les bois et les landes de Montendre. Nous arrivâmes le soir, à travers champs, par une nuit nébuleuse, dans une auberge de village. Je me trouvai mal en descendant de cheval, et on me transporta sur un lit. Je crois que la fatigue de vingt-quatre heures d'une marche presque continue contribua à cet évanouissement , autant que le plaisir de trouver asile et repos après tant de captivité, de dangers et d'agitation.

Je n'ai de ma vie passé une nuit plus calme et [)lus heureuse : c'était la première fois depuis huit mois que je ne couchais plus en ])rison , et que je respirais hbrement ; il me semblait que je recommençais la vie.

A cinq heures du matin, mes deux amis laissèrent leurs chevaux dans cette auberge et me conduisirent à une petite lieue , aux environs de la petite ville de Pont, placée sur les bords de la Dordogne, à l'entrée du bec d'Ambez. Mes deux amis me laissèrent seul sur la route. Je les vis bientôt revenir avec un habitant de Pont, qui était le cousin de M. Vanderkand, et qui me dit obhgeamment : « Je vais vous conduire dans un château dont je suis le fermier, et où vous serez bien reçu par mon associé. »

Nous nous acheminâmes tous quatre vers une colline assez élevée au sud de la ville de Pont, et,

DE BARÈKE. 51

par des chemins de traverse, nous arrivâmes , à huit lieures du malin , dans un vieux château situé au miUeu d'un inmiense clos de vignobles. Nous fûmes accueillis très-cordialement.

C'est avec un profond regret que je vis partir mes deux amis, mes deux libérateurs. J'étais comme abandonné à ma destinée, et en butte aux recherches de la gendarmerie de la Charente-Inférieure et des districts voisins. Le bon fermier minstalla dans la grande salle du château, ornée de tapisseries de cuir doré et d'un lit immense couvert d'étofles damassées qui dataient au moins de François I" ou de Henri II. Un peu remis de ma fatigue par quelques heures de sommeil, j'allai diner dans les bâtiments qu'habitait le fermier. Il avait une tille unique qui faisait sa cuisine , et des domestiques mâles pour soigner les vignes et la cave du château. Je donnai au fermier quelques assignats pour faire acheter la provision de viande et de vin dans la ville voisine. Son associé, le cousin de M. Yanderkand, veillait sur moi, épiait les mouvements de la gendarmerie de Pont, et m'envoyait les lettres que M. Yanderkand et Hector m'écrivaient de Bordeaux, pour m' apprendre l'état de l'esprit public et le degré de sûreté que je pourrais trouver dans cette ville , aussitôt que je serais forcé de sortir de mon asile.

J'avais dans ma poche quelques volumes de Yoltaire et des moralistes anciens : les premiers servaient à me distraire ; les seconds , à me doimer

cette fermeté d'ame et celte constance de caractère nécessaires pour supporter l'infortune et l'exil. Mais parfois j'étais fatigué de lire et de penser \ je me résolus à prendre un fusil du fermier avec son attirail de chasse et à parcourir ainsi , la moitié de la journée, les vignes et les bois. — Je ne rentrais que pour les repas et j'attendais la nuit pour me retirer au château. — Un soir que j'étais à lire , appuyé sur des pieds de vigne, j'entendis venir à moi quelqu'un qui parlait seul et d'une voix haute en i)roférant des injures et des menaces. Je prêtai l'oreille, et je visa cinquante pas un homme de quarante- cinq ans, vêtu de noir, la tête chauve et découverte, un hâton à la main, marchant à pas précipités dans un petit chemin creux entre les vignobles. 11 marchait comme un égaré et parlait comme un furieux. Je ne savais que penser de cette mauvaise rencontre. Je pris le parti de ne pas bouger de place , et , en effet, cet homme qui parlait et gesticulait tout seul passa à quelques pas de moi sans me voir ; je l'eus bientôt perdu de vue au milieu des vignobles touffus qui couvrent ce coteau. — Rentré le soir chez le fermier, mon premier empressement fut de hii parler de cet homme. — C'est un fou du village voisin , me dit-il froidement. Il se promène ainsi toute la journée d'un village à l'autre ; mais il ne fait de mal à personne. — Il a perdu la raison, me disais-je à moimême , il est bien plus heureux que moi qui raisonne sur l'injustice des hommes, et qui sens

tout le mal qu'ils peuvent faire à leurs semblables.

Au bout de quinze jours la place n'était plus tenable pour moi, je m'y ennuyais profondément ; mais ce qui était encore plus décisif, c'est que la gendarmerie de Pont avait reçu de Saintes mon signalement et l'ordre de m' arrêter. L'associé du fermier, le cousin de mon ami Vanderkand et qui habitait Pont, l'avait appris; il s'empressa de m'écrire que le lendemain, vers six heures du soir , il m'enverrait un matelot pour me conduire à bord d'un bateau qu'il avait frété pour cent écus (assignats).

En effet, le lendemain j'étais prêt à partir et à me hasarder à toute navigation qui pouvait me conduire dans le port de Bordeaux pendant la nuit . Je chargeai ce matelot du peu d'effets que j'avais réunis dans une petite valise , je pris congé à regret de mon excellent hôte. Avant de partir je lui demandai à qui appartenait ce château abandonné, et quel nom il portait : c'est, me dit-il, le château et le domaine de madame de Campistron de Maniban , dont le fils était président à mortier au parlement de Toulouse. « Ce nom m'est connu, lui dis-je, j'ai rendu service au maître de ce château. Un bienfait n'est donc jamais perdu....» A ces mots, je sautai au cou de mon hôte, je lui remboursai ma dépense de quinze jours, et je promis de lui témoigner ma reconnaissance dès que je le pourrais.

Me voilà donc avec un matelot inconnu, parcourant les champs et arrivant à l'entrée de la nuit sur les bords de ce grand l)assin appelé le bec d'Ambez. Le terrain y est très-élevé, la rivière était basse, et il fallut descendre à travei's des rochers pour aller trouver l'embarcation. Là un autre matelot m'attendait ; ils étaient tous les deux accoutumés à recevoir et à passer de malheureux émigrés. Ils me crurent de cette classe de proscrits, et me comblèrent d'égards; nous partîmes, la mer était calme, nous n'avancions pas malgré les efforts des deux rameurs. Je m'inquiétais d'avancer si peu , je demandais combien il fallait de temps pour arriver à Bordeaux. — Il faut patienter, me dit le pilote, nous arriverons à neuf ou dix heures, nous aurons dans une demi-heure la marée montante et le vent frais. Il ne se trompait pas ; après avoir couru inutilement quelques bordées pour échapper au cours de la Dordogne et gagner l'autre côté du cours de la Garonne, nous fûmes poussés par les flots de la marée montante. La nuit devint très-obscure , le vent du nord fraîchit , et, la voile déployée, nous remontâmes la rivière avec une telle rapidité que je m'approchai du pilote pour lui demander s'il n'y avait pas de danger à remonter si vite. — Laissez-nous faire , cela nous regarde : voulez-vous en attendant que nous buvions à votre santé? — Ces deux hommes prenaient à moi un véritable intérêt. « Nous avons répondu de vous, me dirent-ils, et nousavons promis de vous remettre

DE BABÉRë. 55

ce soir à une adresse qui nous a été donnée. » Un moment nous fûmes cngravés vers le milieu de la rivière ; il fallut des efforts d'une demi-heure pour se tirer de ce banc de sable, où notre embarcation s'était fort embarrassée. Heureusement, pendant ce temps, vint à passer un bâtiment américain qui nous donna quelques secours , et nous repartîmes cinglant vers Bordeaux.

Quel fut mon bonheur en voyant de loin les réverbères de Bacalan, et les bâtiments du beau quai des Chartrons! Enfin, nous débarquons auprès d'un corps de garde qu'un réverbère éclairait. J'en fus alarmé, et je demandai aux matelots s'ils ne pouvaient pas remonter plus loin. — N'ayez pas peur, me répondirent-ils.

Nous passâmes à dix pas de la sentinelle , il était dix heures du soir, elle ne nous dit rien, et j'arrivai à la deuxième rue chez M. Fad..., mon ami,

qui m'attendait ainsi que M. F et sa femme,

logés dans cette maison. Je soupai, je racontai une partie de mes tristes aventures, et j'allai me coucher, parce qu'à quatre heures du matin je devais quitter cette maison et aller chez une de mes cousines qui était logée sur le cours de Tourny. La nuit d'après, je devais aller me réfugier dans la maison d'un ami qui me consacrait un asile sûr et comme impénétrable à toutes les recherches des passions réactionnaires de ce temps-là.

En effet, dès quatre heures du matin, on vint

.'^(i MÉMOIRES

me réveiller , cl j allai passer la journée chez mon cousin HeclorB. dont la femme m'attendait depuis minuit. Elle avait veillé jusqu'au jour. Je restai là toute la journée. A la nuit, j'allai au quartier de Sainte-Croix où un ami généreux m'attendait, ainsi que sa famille, avec un intérêt et un dévouement sans exemple.

Je ne crois pas qu'il puisse exister un homme aussi courageux , une famille aussi généreuse que celle de M. Jacques Fonade, négociant à Bordeaux, rue Sainte-Croix. Il a oublié ses propres dangers, il a compromis sa sûreté , le repos de ses nuits , son crédit de négociant, et il m'a accordé par amitié et par égard pour le malheur une hospitalité prudente , noble , gratuite et sans espérance d'avenir meilleur ni pour moi , ni pour lui, ni pour sa famille. Et cette hospitalité a été accompagnée d'un secret inviolable et unanime de ses parents , de ses »commis et de ses domestiques pendant cinq années : Ubi inveniemiis parem !

En entrant dans la belle maison de Jacques Fonade, négociant, je crus entrer au paradis. J'étais radieux d'espoir et de confiance, sentiments dont je ne connaissais rien depuis près d'une année. Je dormis profondément; il me semblait que j'étais ignoré de l'univers entier et que l'injustice des hommes ne pourrait plus m' atteindre. J'y ai passé cinq années consécutives, quoique certains accidents fâcheux soient venus de temps en temps troubler ](; repos dont je jouissais. Je les raconterai

DE BAKtRE. 57

dans la suite. Mais à présent je ne pense qu'au bonheur que j'ai éprouvé dans cette retraite assurée ; bonheur de cinq années qui a été si vrai et si bien senti que, depuis cette époque, quoique rendu légalement à la liberté et ayant tous mes droits civils et politiques, j'ai néanmoins vivement regretté ce temps de calme et de retraite. Là , je ne sentais plus les maux que me faisaient sans cesse mes cruels ennemis ; j'étais loin des journalistes et des calonniiateurs à gages qui m'avaient tant diffamé. Hélas oui ! je donne encore en ce moment de vifs regrets à cette époque où j'étais caché, et où l'amitié m'avait soustrait à l'injustice et à la calomnie. J'étais heureux parce que j'étais ignoré; j'étais tranquille parce que j'étais innocent, et je sentais toute l'énergie et toute l'élévation démon âme, parce que j'étais injustement persécuté pour avoir courageusement défendu les droits de l'homme et la liberté de mon pays. 0 mes .concitoyens ! que mon exemple et mes malheurs vous servent de leçon ! Il n'y a en France que des dangers et des persécutions pour ceux qui défendent leur patrie.

Janvier 1796.

Je n'ai jamais tant fait de lectures et de réflexions que pendant les six années de ma proscription. Le malheur est toujours utile à l'âme , à l'esprit, à la pensée; le malheur dispose à la réflexion et laboure l'intelligence. Les deux premiers ouvrages qui me tombèrent dans les mains ftirent

le Voyage dît jeune Anacharsis, par l'abbé Barthélémy, et les OEiwres complètes de Montesquieu. J'étais réfugié dans la patrie de ce dernier écrivain philosophe et politique ; je crus devoir lui donner la préférence. J'en fis un extrait ; je cherchai à bien saisir l'esprit de son profond et énigmatique ouvrage sur les lois ; je relus plusieurs fois son Dialogue de Sylla et d' Encrâtes, et plus souvent encore je revenais à la lecture de la Grandeur et

de la décadence des Romains Il me vint dans

la pensée de peindre Montes(|uieu par ses propres ouvrages, et de démêler le fil de ses conceptions politiques , fil qu'il avait été obligé de cacher et de déguiser de mille manières dans son Esprit des Lois, parce qu'il écrivait sous le pouvoir absolu de Louis XV, comme Tacite écrivait sous le despotisme de Domitien. Quand j'eus composé cet écrit, intitulé Montesquieu peint d'après ses ouvrages, y attendis qu'il se présentât une occasion favorable pour le publier. Le Directoire se livrait déjà, dans l'an IV (1796), à des actes douteux, violents , inconstitutionnels et arbitraires. Je prévoyais que les dissentiments qui se développaient dans les deux conseils amèneraient quelque crise politique qui me permettrait de faire imprimer mon opuscule sur Montesquieu. Ce ne fut qu'en l'an V (1797) que les orages s'agglomérèrent autour de ce Directoire impuissant , divisé et imprévoyant , à qui la révolution n'avait donné aucune expérience, et à qui les réactions avaient lésué un béritaue de venuean-

ces et de machiavélisme qui devait le faire succomber tôt ou tard.

Le Directoire exécutif. — 1796 et 1797.

Ce gouvernement des Cinq était trop faible, trop ignorant pour obtenir la confiance nationale. Il ne convenait même à aucun des partis de la révolution, ni de la contre-révolution. Ce constitutiomialisme bâtard et ombrageux produisit un gouvernement à bascule qui, un jour, frappait sur les républicains qu'il n'aimait pas, et le lendemain sur les royalistes qu'il redoutait. Nul politique n'osait envisager le présent et encore moins prévoir l'avenir. — Le Directoire travailla d'abord à tromper les républicains par de vaines promesses ; il séduisit les ambitieux et acheta les lâches par des places et des emplois lucratifs. Sa corruption s' étendit jusqu'aux royalistes ; mais ce qui l'occupa davantage, ce fut de mettre la désunion parmi les chefs des divers partis de la guerre civile de l'Ouest, afin de les désarmer en leur promettant repos et sûreté.

Bientôt éclatèrent ces rivalités qui ne tardèrent pas à porter leurs fruits, particulièrement parmi les hommes que la guerre avait formés et qui avaient acquis quelque réputation militaire. Les chefs et officiers des armées du Nord et de Sambreet-Meuse voyaient avec envie une plus belle part de gloire et de récompense accordée à l'armée

(l'Italie, et les préférences données à son chef : toutes les ambitions étaient en mouvement, et après avoir fait un 18 fructidor, elles en méditaient un nouveau.

Dès le mois de janvier de l'an Y ( 1797 ), j'avais esquissé quelques chapitres sur le gouvernement directorial et constitutionnel; je les montrai à M. Isaac Tarteyron, mon ami, dont les lumières et la sagesse pouvaient me diriger dans la publication de ces chapitres. Il me soumit quelques observations et fit même quelques corrections au manuscrit que j'avais intitulé : Pensée du gouvernement républicain...

L'époque des élections approchait. Le mois de mars pouvait changer ma triste position par l'effet de l'opinion pubhque, et engager ainsi le Directoire à cesser les persécutions dont j'étais l'objet. J'envoyai en Suisse et à Tarbes deux manuscrits de mon travail intitulé : Pensée du gouvernement. Il fut imprimé en deux éditions qui aussitôt circulèrent en France avec succès malgré le nom proscrit de l'auteur. — Quant au manuscrit de Montesquieu peint d'après ses ouvrages, je le fis passer à Toulouse, à un de mes amis, M. Veirieu, avocat très-renommé, alors procureur général de l'administration départementale de la Haute-Garonne. Il faut connaître le dévouement de la véritable amitié, pour s'imaginer le zèle et les soins que mon ami Veirieu mit à l'impression et à la publication de cet ouvrage. Il eut un tel succès à Toulouse que

peu de temps après les électeurs réunis voulaient me nommer membre du Conseil des Cinq-cents, lorsqu'on leur apprit que je devais être élu par mon département, celui des Hautes-Pyrénées. Je n'en fus pas moins flatté des suffrages que voulaient me doimer mes anciens compagnons d'études et du barreau de Toulouse, ainsi que les énergiques habitants et électeurs de la Haute-Garonne dans les cantons de St-Martory et de St-Gaudens. Les hal)itants des montagnes sont toujours plus énergiques dans leurs volontés, plus libres et plus indépendants dans leurs opinions et dans leurs suffi'ages. — Je fus, en effet, nommé membre du Conseil des Cinq-cents. Je fus élu le premier par l'assemblée électorale tenue à Tarbes, malgré les intrigues de quelques soi-disant nobles et de plusieurs royalistes. Les agents exécutifs du Directoire furent aussi impuissants pour arrêter ma nomination, que l'avaient été les intrigues obscures d'un certain avocat, appelé Péré d'Arcibal, qui devait l'origine de son état à mon père et qui, par reconnaissance, n'a pas cessé de persécuter le fds. C'est ce même M. Péré qui depuis a été membre du conseil des anciens. Au 18 brumaire , il concourut à appeler au pouvoir Bonaparte, et depuis, comme sénateur, il recueillit pendant quinze ans le fruit de sa lâcheté en percevant 36,000 fr. d'aj)pointements sénatoriaux, et en livrant au premier Consul comme à l'Empereur nos libertés , nos droits, nos conscriptions et nos finances. Plus tard,

il signa sa décliéance du trône pour être pair sous Louis XVIU.

Gerroinal an V (1797). — l'assemblée électorale proclame ma nomination au conseil des Cinq.ceuts, quoique j'eusse été déporté le 12 germinal an III>

Je devais entrer au Conseil des Cinq-cents et M. Péré au Conseil des Anciens. Mais il était duns ma destinée d'être diffamé, calomnié, persécuté, éloigné des fonctions publiques. J'étais encorecaché dans la retraite de mon ami F... à Bordeaux, lorsqu un autre ami de ma famille vint à franc étrier me porter la nouvelle de mon élection qu'il croyait être pour moi un acte libérateur. Il en eût été ainsi en Angleterre et aux Etats-Unis, où l'on a de justes idées de la souveraineté du peuple, de la puissance des électeurs et des droits de la représentation nationale.

Mais si ma joie fut extrême et portée jusqu'aux larmes à cause du noble et grand témoignage de confiance que je venais de recevoir de mes cliers concitoyens des Pyrénées, je ne plaçai du moins aucune confiance dans le conseil des Cinq-cents, où je voyais siéger le général Pichegru qui avait présidé à ma déportation, Camille Jordan, Dumolard et plusieurs conventionnels pétris de fiel et de vengeance. Je crus donc plus sage de continuer à demeurer dans ma retraite , plus mystérieusement que jamais. J'attendis le résultat des pre-

DE BAKÈKË. 63

mières séances des conseils , au mois de floréal an V. Mes pressentiments ne furent que trop justifiés : Pichcgru, qui était à la tête de la faction royale, fut élu président. Ma nomination fut portée la première au jugement de ce tribunal vendéen, et je fus désigné comme la première victime immolée à son fanatisme. Ce fut alors que quelques anciens conventionnels se distinguèrent de nouveau par leur acharnement contre leur ancienne victime de germinal; mais ce qui m' étonna beaucoup, ce furent les diatribes et les calomnies des Fréron, des Tallien, et surtout la virulence d'un député nouveau à qui je devais être entièrement inconnu, mais qui crut sans doute se faire une réputation en attaquant un proscrit absent. Ce député est M. Dumolard, que j'ai vu depuis cette époque défendre la liberté publique avec talent et courage à la fin de l'année 1814-, et avec qui j'ai eu le plaisir, malgré ses anciennes déclamations contre moi, de faire ample connaissance en 1815. J'étais alors son collègue à la chambre des représentants, et je pus acquérir la certitude qu'il avait changé d'opinion à mon égard, ou que le temps, qui use tout, avait usé aussi ses préventions ou ses passions politiques.

Quoi qu'il en soit, je fus sacrifié, au mois de floréal de l'an V, à l'intrigue royaliste qui dirigeait les deux conseils et qui n'attendait qu'un moment favorable pour éclater. Je fus donc écarté des fonctions législatives, auxquelles je ne tenais vrai-

fii MÉMOIRES

ment que par une profonde et vive reconnaissance pour mes compatriotes. Ils m'avaient déjà nuparavant honoré trois fois de leurs suffrai^es unanimes : en 1789, pour me députer aux états généraux (Assemblée constituante) ; en 1791, pour me placer au nombre des juges du tribunal de cassation, et en 1792 pour m' élire membre de la Convention nationale. Mes concitoyens m'avaient donné une terrible et funeste mission en 1792; aussi voulurent-ils, en 1797, me sauver des maux affreux qu'avait attirés sur moi le mandat que mon pays m'avait confié.

Dès que M. Isaac ïarteyron eut connu l'annulation de mon élection , il s'occupa secrètement de mon passage aux États-Unis d'Amérique. Il se procura, à mon insu, des passe-ports à la police de Bordeaux, sous le nom supposé d'un négociant qui allait à Baltimore. Muni de ces pièces et de la promesse écrite du capitaine du navire américain, M. Isaac Tarteyron vint me trouver dans ma retraite ; c'était celle où lui-même s'était caché onze mois, quand il avait été mis hors la loi par la Convention nationale. Après plusieurs observations très-discrètes, mais aussi très-amicales , sur les dangers que je courais en France où mes ennemis paraissaient acharnés à me perdre, il me conseilla d'aller aux États-Unis, où je serais plus heureux. « J'ai disposé, me dit-il, une pacotille de trente-six mille francs pour vous aider, en Amérique, dans les |)remières années, .le veillerai d'ici sur vos bc-

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soins ultérieurs ; vous m'écrirez. Le capitaine du navire aura soin de vous; il n'y a pas de temps à perdre : il part dans quinze jours. » Ces soins touchants d'une amitié courageuse me firent venir les larmes aux yeux. J'embrassai ce généreux ami; puis, reprenant mon courage, je lui dis :— Vos offres sont très-nobles et peut-être très-prévoyantes ; mais j'aime par-dessus tout la France : je me suis toujours sacrifié pour ma patrie, je ne la quitterai point. J'aime mieux mourir en France que vivre en Amérique. Le sol étranger me tuerait d'ennui et de regret. La France ou la mort, voilà mon dernier mot. — M. Tarteyron garda le silence.

Dès que les journaux m'apprirent l'annulation officielle de mon élection, j'écrivis une adresse à mes concitoyens pour les féliciter du courage qu'ils avaient eu de braver tant de passions atroces et réactionnaires pour me nommer; je les remerciai de leurs honorables suffrages; puis j'attendis en silence le retour de la justice et de la vérité qui arrivent toujours quoique à pas lents. — Ma retraite fut troublée plusieurs mois de suite par les dénonciations et les calomnies des journaux tels que le Thé, la Quotidienne, le Miroir , et autres nombreux ouvrages périodiques de ce temps-là ; il n'y eut pas jusqu'à Rœderer , mon ancien collègue à l'Assemblée constituante, qui crut devoir m'accabler. Je me condamnai à un profond silence, et je me contentai de me recommander par deux ou trois lettresà mon ancien collègue de la Convention m. 5

et (lu Comité de salut public, M. Carnet, qui était alors directeur , et à qui je supposais quelque influence dans le gouvernement directorial, quoiqu'il y fût associé à des hommes tels que Barras, Rewbell, Larévellière-Lépaux.

Je hasardai dans ces lettres qui lui furent remises par Mer..., quelques idées sur la politique de l'Europe et sur l'autorité du Directoire. Mais comme les hommes sont tout dift'érents quand ils sont condamnés à exercer l'autorité ou à s'enivrer du pouvoir, l'intérêt que M. Carnot témoigna au porteur de mes lettres fut si insignifiant, et même si glacial, que Mer... en me répondant, m'engagea à ne plus écrire à ces dieux de la terre , qui ne se souvenaient ni des mallieureux, ni de ceux qui avaient été leurs collègues. Dès lors toute correspondance avec le directeur Carnot cessa : il ne fit ou ne put rien faire pour moi, il m'oublia, et disparut lui-même bientôt après de ce Directoire divisé , mal assorti et sans talent pour gouverner.

Le 18 fructidor termina violemment la lutte, élevée depuis trois mois entre le parti royaliste et le républicanisme directorial. Cette révolution de palais brisa la liberté de la presse , empêcha les succès que se proposaient les royalistes , et précipita le Directoire dans les mesures arbitraires qui devaient fmir par le renverser.

J'eus la simplicité de croire que ce triomphe du gouvernement serait favorable aux patriotes op-

Dli BAUÈKi-. 67

primés. Les malheureux aiment à se faire des illusions.

Carnot et Barthélémy, directeurs en minoi'ité, avaient disparu et s'étaient réfugiés en Suisse, tant ils comptaient sur la justice connue de MM. Barras, Rewlwîll et Larévellièrc-Lépaux. Je fus averti que je serais recherché et poursuivi avec un peu plus d'acharnement à cause des deux nouveaux directeurs Merlin et Treilhard, qui valaient bien autant que les trois autres réacteurs , leurs chers collègues. Force fut de me faire oublier encore une année. Je revins à mes chers livres, et le Voyage du jeune Anacharsis m'exila délicieusement dans les anciennes républiques de la Grèce , dont la plus mauvaise valait mieux que la république deFrance, et la liberté directoriale.

Élections de Tan V.

En l'an V, de nouvelles élections portèrent au conseil des Cinq-cents mon frère J. P. Barère. Je me félicitai de le voir prendre place parmi ces représentants qui m'avaient si indignement repoussé; mais il portait mon nom et, quoiqu'il n'eût jamais figuré dans la révolution, ni exercé aucun genre de fonctions, il fut compris dans la liste de proscription des nouveaux élus à la représentation nationale, — Le Directoire, qui avait imaginé un système perfide de division dans les assemblées électorales, ne voulut y admettre que ses

atïidés. Il poussa le despotisme jusqu'à envoyer un message aux deux conseils , pour signaler les proscrits (ce qu'on appela alors floréaliser)', et Merlin, qui rédigea ce message, le remplit de calomnies, (le faits inexacts et de suppositions si ridicules, que l'on fit passer en proverbe : mentir comme un message du Directoire.

Un fait singulier, aussi faux que tous les autres, me concernait dans ce message. On y disait que Bar ère présidait à Bordeaux le Club appelé de la Grande-Quille , et disposait des élections de la Gironde.,..

Jamais semblable imposture n'aurait pu être imaginée même par les réacteurs de Bordeaux ; il fallait avoir la riche et impudente imagination des écrivains du Directoire, pour accuser ainsi un proscrit qui se cachait à tous les regards , dont on ignorait à Bordeaux l'existence , et dont l'asile ne fut jamais connu que d'un très-petit nombre d'amis fidèles. On rit à Bordeaux de l'imposture du message directorial; mais le coup qu'on voulait frapper sur l'opinion publique à Paris et sur les deux conseils n'en fut pas moins porté. On ne cherche point la vérité à Paris, on n'y cherche que ï effet; et d'ailleurs, les gouvernements y ont toujours montré une grande aversion pour la justice, et un profond éloignement pour la vérité.

Aussi, après que les élections eurent été régularisées despotiquement en vertu du message- Merlin , des ordres sévères furent donnés pour ma

recherche, soit à Bordeaux , soit dans la forêt de Boisse , appartenant à la famille du duc de la Bochefoucauld , partout enfin où l'on supposait que je m'étais réfugié. Mon signalement fut vu à la Boisse; il était écrit delà main d'un des directeurs, et un de mes amis, V...., qui connaissait l'écriture, s'en assura par la lecture deux fois répétée de l'ordre.

La Providence me préserva encore de cette nouvelle attaque de mes ennemis. Je croyais m' être rapproché d'eux en publiant quelque temps auparavant trois volumes in-S" intitulés : la liberté des mers ou le gouvernement anglais dévoilé. Il n'en résulta qu'une plus forte irritation gouvernementale contre 1" auteur, qu'on eût dit poursuivi par le cabinet de Saint-James avec le bras du Directoire français. J'avais eu la simplicité de vendre une petite métairie à Janouillcs près Tarbes , au prix de dix mille francs, pour payer les frais de cette édition tirée à trois mille exemplaires. Je m'efforçai de faire naître cet esprit public qui nous était nécessaire pour préserver la France des invasions et des vengeances du gouvernement bi'itannique. Mais le résultat fut désastreux pour ma fortune ; il me fut impossible de surveiller l'emploi de mes fonds, la distribution de mon ouvrage. Ces trois volumes ne servirent qu'à me ruiner davantage, et à me faire un grand nombre d'ennemis parmi les partisans du gouvernem ent anglais, et les adversaires du Directoire. C'est ainsi que l'amour de la patrie

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a toujours été pour moi seul une passion malheureuse.

Par une fatalité inconcevable, tous mes travaux pour la patrie étaient frappés , non-seulement de stérilité, mais d'une sorte d'anathème, qui me laissait en proie à la malveillance du gouvernement et à la calomnie des journalistes.

C'était r époque où le Directoire faisait des préparatifs maritimes pour la descente en Irlande confiée au général Hoche et au général Humbert. On disposait par de violentes proclamations l'esprit national à seconder cette expédition , qu'on présentait comme tendant à accélérer la paix générale et à entraîner l'Angleterre dans des négociations décisives.

Je croyais que le Directoire exécutif aurait enfin adouci mon sort en me voyant appuyer par mes écrits le mouvement qu'il cherchait à imprimer à l'opinion pubhque. Combien je m'abusais ! mes trois volumes de la liberté des mers furent bien distribués aux directeurs par M. Mer..., qui s'était chargé à Paris du soin de mes intérêts et de ma liberté \ mais ils ne produisirent auprès de l'autorité d'autre effet que de rappeler sur moi l'attention de la police générale ; et pour toute récompense le Directoire donna des ordres sévères pour me faire rechercher avec plus de constance et plus d'opiniâtreté que jamais.

Voici du reste quelques rapprochements assez

curieux qui mettront en évidence V anglicisme (lu Directoire exécutif et de ses agents.

Pendant qu'on publiait des proclamations contre TAngleterre , c'étaient les subsides anglais qui faisaient échouer tous les projets de descente en Irlande.

Quand je publiai mon ouvrage sur la liberté des mers, le Directoire, ainsi que je viens de le dire , me fit rechercher plus sévèrement, afin de me déporter à la Guiane.

Quand le journal de Rouen fit l'éloge des deux premiers volumes de cet écrit , le commissaire du Directoire à Rouen eut ordre de faire défendre à ce journaliste d'en parler davantage. Le journaliste se tut.

Et plus tard, en l'an VIII, lorsque j'en envoyai à Bonaparte un bel exemplaire, il me donna la liberté huit jours après.

Quand Nion de Rochefort, ex-conventionnel, était commissaire des prisonnière en Angleterre , il eut occasion de dîner avec les ministres anglais. M. Pitt lui dit après le dîner dans la chaleur de la conversation : « Vos Français ne sont ni bien difficiles ni bien chers; j'ai eu pour cinq cents guinées la copie des arrêtés du Directoire pour la descente en Irlande.»

Quand Sidney Smith était enfermé au Temple , on sait qui reçut le prix de l'évasion de cet irréconciliable ennemi de la France.

Quand le docteur Mackniven, Irlandais, était à

Hambourg , avant le projet de la descente des Français en Irlande, il donna au ministre Reinhard un plan sur les moyens de descente, afin que ce plan fût envoyé au Directoire exécutif. Reinhard refusa un passe-port pour la France à ce docteur ; arrêté depuis lors par ordre du gouvernement anglais, il fut enfermé au fort Saint-Georges en Ecosse. Là, interrogé s'il avait donné un plan de descente en Irlande au gouvernement français*, il s'en défendit, quoique le magistrat qui l'interrogeait ( le président de la Chambre des Pairs ) mît sa grâce au prix de cet aveu. Il persista dans sa dénégation. Le secrétaire tira alors d'une armoire la pièce originale du plan de descente écrite de la main du docteur Mackniven qui ne put plus le contester. — Il fallait donc que cette pièce eût été achetée en France par le gouvernement anglais , pour qu'elle fût en sa possession.

Vers l'époque du 9 thermidor, des jeunes gens de Bordeaux menaçaient hautement les patriotes du retour des réactions qui avaient déjà éclaté à la même époque en l'an III (1795), etenl'an V(1797). Un ami du négociant chez qui j'avais trouvé depuis trois ans un refuge assuré , vint le prévenir que les réacteurs forcenés de la ville savaient que j'étais dans sa maison, et qu'ils viendraient ce jour 9 thermidor me rechercher vivement.

Je ne perdis point courage ; je demandai à Jos Lan, attaché au service particulier du maître de la maison, de s'occuper de mon déguisement. Il alla

sur le port de construction , dans le quartier voisin , et me procura un chapeau couvert de toile cirée, une veste usée et un vieux pantalon semblable à ceux des charpentiers occupés au travail des constructions, ainsi qu'un gros paquet de copeaux lié avec des cordes, pour avoir Tair d'un manouvrier qui se retire du travail. Je me déguisai de cette manière, et j'attendis l'heure où les ouvriers abandonnent le port et cessent leurs travaux. A sept heures et demie , je sors sous le costume de carpentaire, selon l'idiome du pays : et me voilà traversant la rue Sainte-Croix et les autres rues adjacentes qui mènent à la grande porte Saint-Julien, au sud de la ville. J'étais avec mon fidèle guide Jos Lan; nous parlions patois très- haut tout en cheminant , de manière à faire croire aux femmes assises sur leurs portes que nous étions de pauvres ouvriers revenant du port, avec un faix de copeaux sous le bras.

Ce déguisement nous réussit bien ; nous arrivâmes dans les campagnes de Bègle, habitées par des ouvriers et des portefaix. C'est chez un brave et honnête portefaix, compatriote de Jos Lan, que je me réfugiai ; il l'en avait prévenu dans la matinée de ce jour même: et j'entrai dans sa pauvre baraque. Mon hôte était un beau montagnard des Pyrénées, père de famille, qui, à mon air embarrassé et triste , fit succéder une grande assurance, quand il me dit d'une voix forte : « Soyez tranquille, monsieur, il suffit (jue vous soyez mal-

heureux pour que je vous offre sûreté dans ma cabane tant que vous la trouverez convenable. J'irai tous les jours à la ville comme de coutume ; ma femme et mes enfants vous garderont, et il suffit aussi de savoir que vous êtes de mon pays pour que je vous donne avec plaisir l'hospitalité. »

Jos Lan lui avait dit que j'étais un officier de marine de Rochefort , obligé de chercher une retraite à la suite d'un duel avec un de ses supérieurs.

Il était nuit, je mangeai un peu de mauvais pain noir avant d'aller me coucher; car cette agitation de toute la journée m'avait beaucoup fatigué. Mon hôte m'indiqua au grenier un mauvais matelas qu'il avait arrangé sur des tréteaux ; c'est à peine si je pouvais respirer dans ce pauvre réduit dont je touchais le toit de la main , et où la chaleur était étouffante. J'aperçus un soupirail sur le toit; je l'ouvris et m'endormis bientôt après sans songer à tant de peines , qui certes ne valent pas qu'on défende si fort sa vie. Le portefaix vint me réveiller à six heures du matin en m' annonçant que la veille au soir, vers cinq heures , huit jeunes gens de Bordeaux avaient attendu le courrier de Bordeaux à Toulouse sur la grande route à demi-lieue de notre maison ; et qu'ayant arrêté le courrier, ils avaient ftnt descendre le maire de Toulouse qui se rendait de Paris dans sa commune par la route de Bordeaux et lui avaient brûlé la cervelle, sous prétexte que c'était un terroriste. Le juge de paix

de notre canton de Bègie avait été appelé pour en dresser procès-verbal.

Je me gardai bien de dire à mon hôte que j'avais aussi été signalé de ce nom de terroriste ; je le laissai dans la croyance que j'étais un officier de marine, comme j'avais été un émigré rentré aux yeux des matelots du bec d'Ambez.

Je passai quatre jours sous le toit brûlant de la cabane du portefaix , et croyant que les esprits étaient plus calmes , je fis dire par mon hôte au fidèle Jos Lan de venir me chercher à onze heures du soir. Il fut exact ; nous voilà tous deux, un sabre sous le bras, parcourant les vignobles de Bègie, et chei'chant à rentrer par le haut du quartier de construction. Comme nous approchions de la petite porte Sainte-Croix qui donne sur le port, nous aperçûmes vers le quai une patrouille qui marchait vers nous; nous pressâmes notre marche, et nous arrivâmes très-vite à la porte, de manière à avoir quarante pas sur la patrouille : il nous fallait cet avantage de marche pour atteindre la maison de mon ami située fort près de la porte Sainte- Croix. La porte de la rue avait été laissée entr' ouverte à dessein ; nous la fermâmes doucement , et nous entendîmes , quelques minutes après , la patrouille passer dans la rue.

Depuis cette époque jusqu'à l'année suivante, an VII (1798), les agents de la police et du Directoire me laissèrent assez tranquille. Je passai mon temps à extraire les pensées de l'abbé Bar-

thélemy dans le Voyage d'Anacharsis , attendant en paix que les inepties , les injustices et les actes arbitraires du Directoire le renversassent. Je ne savais trop comment cet événement nécessaire pourrait arriver ; mais tous les vœux portaient l'orage sur ce gouvernement à cinq têles qui avait tous les vices de l'oligarchie , tout l'orgueil de l'aristocratie, toutes les violences de la démocratie, et pas un seul avantage de la monarchie cousit tiUiowielle, la seule qui soit supportable et compatible avec les lumières du siècle et le caractère de la nation française.

Vers les mois d'avril et de mai , des recherches furent faites à Bordeaux contre moi; on ne savait pas précisément le lieu où j'étais. La gendarmerie se porta un jour à quatre heures du matin dans le logement qu habitait mon cousin Hector Barère , inspecteur de la marine à Bordeaux , et qui y était connu depuis longtemps par sa modération, ses lumières et de bons services rendus à la ville et au commerce. C'est en vain que mon cousin Hector articula qu'il n'était })as le conventionnel, qu'iln'avait jamais été membre d'aucune assemblée nationale, et qu'il était depuis plusieurs années constamment attaché au service de la marine. Les gendarmes l'arrêtèrent. Leur erreur fut bientôt reconnue parles témoignages des administrateurs et des inspecteurs de la marine.

A peine relâché des mains de la gendarmerie , il envoya sa femme dans ma retraite pour me pré-

venir de ces recherches. Il fallut encore courir les champs; j'allai me réfugier dans les bois qui environnent Bordeaux, chez un paysan connu de mon fidèle compagnon d'émigration Jos Lan ; cela dura peu de temps. Je revins dans le même quartier, chez la femme de Jos Lan, qui était établie près l'abbaye Sainte-Croix.

Pendant ce temps un bataillon qui était en garnison à Bordeaux fut requis dans la nuit de donner main-forte à la police pour m'arrêter dans l'hôtel d'un ancien président du parlement , où l'on disait que j'étais caché. L'hôtel fut en effet investi de toutes parts une nuit entière et une partie de la journée suivante. On n'y trouva personne.

Toutes ces recherches me firent faire des réflexions sérieuses sur l'opiniâtre barbarie de mes ennemis. J'écrivis sur-le-champ à M. Mer... pour lui apprendre cette nouvelle suite de persécutions et de recherches et savoir de lui si la pensée du Directoire était vraiment de me vexer de nouveau après cinq ans de malheurs.

Mer... m'écrivit qu'il fallait quitter Bordeaux et me réfugier à Paris même, ou du moins aux environs, jusqu'à ce que les événements politiques qui semblaient provoqués par le gouvernement luimême eussent donné une nouvelle direction aux esprits. Il m'écrivit par le courrier suivant qu'il serait à Bordeaux avant la Saint-Jean, qu'il aurait tout disposé dans une maison de campagne près Paris, pour que j'y fusse inconnu et tranquille, et

({iril arriverait avec un courrier ({ui se chargerait de nie transporter en sûreté à Paris.

Cette nouvelle me cabna beaucoup. Si l'idée de quitter le refuge que l'amitié la plus courageuse m'avait généreusement ofiért pendant cinq années, était affligeante pour mon cœur, du moins j'étais heureux de soulager mon ami de cette surveillance pénible et de la responsabilité dangereuse qu'il avait encourue en me donnant asile dans une ville si connue par son royalisme et par ses violentes réactions.

Vers la mi-juin, le courageux Mer... vint à Bordeaux ; il dut y attendre le départ du même courrier qui devait y rester six jours. Tout fut disposé pour mon départ. Le jour de la Saint-Jean, je prends congé de mes parents , de mes amis , et mes larmes baignent les mains de ces généreux hôtes qui m'avaient prodigué les soins les plus touchants pendant le cours de cinq années d'orages politiques.

Hélas ! ni l'un ni l'autre de ces hôtes admirables n'est plus sur la terre des vivants. Ombres chéries ! recevez ici le tribut sincère de ma reconnaissance pour les soins que vous me donnâtes dans les jours du malheur et de la proscription. Je me plais à me rappeler combien le bon Jacques Fonade et son épouse s'indignaient au souvenir de mes persécutions et de mes infortunes! — Le lendemain de la Saint-Jean, à quatre heures du malin , un batelier affidé , et le brave portefaix

qui m'avait donné asile en l'an V et en l'an VI dans sa chaumière à Bègle, m'attendaient avec un bateau pour me faire traverser le fleuve, de manière à pouvoir attendre l'heure du départ du courrier de Bordeaux à Paris. Nous étions cinq, nous entrâmes dans une auberge située sur l'autre rive de la Garonne ; après y avoir piis un léger repas et un peu de repos , nous allâmes voir la belle situation d'une maison de campagne appartenant à un constructeur de navire ; cette campagne s'appelle Soubiros. C'est le point de vue le plus étendu et le site le plus pittoresque qu'il y ait en France. Nous y demeurâmes jusqu'à midi ; alors nous descendîmes à travers de petits sentiers dans un vallon assez agréable qui aboutit à la grande route de Paris, après le village de la Bastide ; nous nous assîmes derrière une large haie qui nous dérobait aux regards des curieux et aux feux du jour, et nous attendîmes jusqu'à trois heures après midi le passage du courrier.

En ce moment trois gendarmes inspectaient la route jusqu'à la rivière; ils passèrent sans nous apercevoir. J'étais aussi mal vêtu que mes compagnons ; mais si par hasard les gendarmes nous eussent vus, ils auraient pu, nous suspectant, demander nos papiers et nos passe-ports ; je n'en avais pas, et j'aurais été arrêté comme leur étant suspect et étranger au pays. Le Ciel en décida autrement.

Le courrier parut enfin. Je reconnus le fidèle

31er... qui me cherchait dans la campagne ou dans les environs do la grande route, j'eml)rassai ceux qui m'avaient accompagné et je montai en voiture.

Je me sentais soulagé d'un grand poids, en songeant que je quittais un pays devenu inhospitalier et dangereux. Je descendis de la voiture au bac de la Dordogne ; à peine la barque eut-elle touché le bord de Cubzac, que nous vîmes de nouveau arriver vers la rivière trois gendarmes ; ils s'arrêtèrent, ils descendirent de cheval, tout auprès de la voiture du courrier, nous regardèrent, et, quelques minutes après, ils tournèrent bride et allèrent placer leurs chevaux dans les écuries qui sont au côté droit de Cubzac. J'étais un peu agité, je redoutais les questions , n'ayant ni papiers ni passe-ports ; mais bientôt la sécurité revint, nous repartîmes. Le courrier me rassurait, et nous cheminions nuit et jour. A mon gré les chevaux n'allaient pas assez vite , nous passons Angoulême et Poitiers sans malencontre ; arrivés aux portes de Tours, une pluie abondante nous saisit et nous accompagne jusqu'à l'auberge située au delà du pont de la Loire. — La route fut heureuse jusqu'à Orléans, où je crus encore être prédestiné à trouver la gendarmerie, elle était en station dans la cour de r hôtel où descend le courrier. Les gendarmes se bornèrent à nous regarder sans nous questionner, je demandai un lit et un dîner. Trois heures se passèrent ainsi, et bientôt après nous repartîmes

pour Paris. Mon cœur se dilata de joie ; j'approchais dun lieu oi^i je croyais être moins malheureux, et je sortais d'une ville où six années auparavant la populace , égarée par les calomnies de l'aristocratie orléanaise, voulait me déchirer. — J'arrivai à Paris à cinq heures du matin , le courrier nous lit descendre dès que nous eûmes atteint l'extrémité de la rue de l'Odéon. C'était le point du jour, il n'y avait que les garçons de calé et les commis occupés à ouvrir leurs boutiques. Le moment était favorable pour un malheureux proscrit qui n'avait aucun moyen de sûreté. Mer... et moi prîmes sous le bras nos sacs de nuit , et nous allâmes les déposer dans un liacre que nous prîmes à l'heure dans la rue de Seine. «A la barrière Clichy, » lui dis-je ; le cocher jure, nous partons, il passe sur le quai Malaquais devant l'hôtel de la police générale occupé alors par M. Sottin, il y avait deux sentinelles. Je traverse sans être reconnu le pont Royal, le Carrousel, la rue Neuve Saint-Roch, la rue du Mont Blanc et la rue de Clichy. A la barrière point de visite ni d'inspection, nous touchons à la maison Blanche, sur la route Saint-Denis; j'allais me réfugier à Saint-Ouen. Mer... me laissa dans l'avenue du château de M. le duc de Nivernais, et me voilà en route vers le village. J'avais une clef qui m'avait été remise pour entrer par une petite porte du jardin de la maison où l'on voulait généreusement me recevoii* : j'ouvre , mais en aj)- III. 6

Slà MÉMOIRES

prochaiU de lliabitation je vois deux jardiniers qui arrrosaient et qui m'observent ; je m'assieds dans un cabinet de verdure auprès de la maison, et j'attends (|ue les volets de la cliambre de madame de G... s'ouvrent pour être enfin reçu dans la maison et n'avoir pas l air d'un voleur qui s'est introduit la nuit dans le jardin. J'attends une demiheure avec une impatience sans égale, j'appelle madame de G... à voix basse; entin sa femme de chambre, cousine de Mer..., arrive et me fait entrer dans la maison. J'étais tout effaré, mais madame de G... calma mon imagination, en me faisant observer que j'étais inconnu à ses jardiniers, sur qui d'ailleurs elle pouvait compter. — Je demandai à manger et à me reposer, j'avais été trop agité dans cette route de cinq jours pour goûter quelque repos pendant ce pénible trajet. Je dormis toute la journée jusqu'au lendemain, je commençais enfin à respii'cr. Dès ce moment je n'ai })lus senti mes peines , jusqu'à l'époque où le Directoire exécutif ordonna des visites domiciliaires contre les émigrés dans toute la France.

Elles eurent lieu dans le village de Saint-Ouen dès les premiers jours de vendémiaire. Un jour que je dormais profondément, je fus éveillé par madame de G... Elle m'apprit que ce matin même elle avait été réveillée à cinq heiu'es par le maire du lieu qui venait avec quatre fusiliers faire des visites domiciliaires. « Je lui ai répondu, me dit-elle , de la fenêtre de ma chambre, que

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j'étais stuiio, ciiii' iiiîi Icmmo de cliambre était depuis hier soir à Paris, et qu'il devait me donner le temps de m' habiller pour aller lui ouvrir moimême la porte de la grille et celle de la maison. » Le maire, qui est un bon homme, et qui d'ailleurs connaissait les principes de madame de G..., lui dit que c'était inutile, que sans doute elle n'avait chez elle aucun émigré, ni personne de suspect au Directoire, et qu'ainsi il la tenait quitte de toute recherche. Le maire et les fusiliers s'étant retirés, madame de G... venait me rassurer sur le danger que j'avais couru et que la Providence avait écarté. — Je me tins un peu plus sur mes gardes , et dès lors je sortis moins souvent pour me promener dans le jardin, où le maire pouvait facilement m'ai)ercevoir du haut de son belvéder qui dominait tous les jardins à l'est de Saint-Ouen.

1797 (an VIII).

M. Tarteyron, membre du conseil des Anciens, qui m'avait donné tant de consolations à Bordeaux, ne manquait pas de venir tous les trois jours me donner des nouvelles politiques et me parler de l'état où se trouvait le Directoire. Ce fut lui qui se hâta de m' apprendre l'arrivée du général Bonaparte de l'Egypte à Fréjus où il venait de débarquer. Il espérait que le général aiderait les conseils à sortir de cet état léthargique dans le-

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quel le DirocLoire les avait placés. Je navals pas la même espérance (pie lui, parce que je n" ai jamais aimé le gouvernement militaire et le régime des Mameluks.

Tout semblait annoncer une nouvelle révolution. Les deux conseils étaient divisés. Celui des Cinq-cents proposait des mesures violentes , telles que la loi des otages et celle des emprunts forcés, genres de vexations qui ont toujours révolté Paris, patrie des capitaux , de l'avarice et de Tégoïsme. Le conseil des Anciens cherchait un homme audacieux ou un général entreprenant qui put le débarrasser de ces mesures illégales et antinationales, ainsi que du despotisme directorial qui n'avait su l'aire que la banqueroute des deux tiers, les déportations de Cayenne et les scissions électorales. L'opinion avait abandonné visiblement le Directoire, et plus encore les cinq directeurs qui étaient iaibles, corrompus, incapables et haïs.

J'étais à une lieue de Paris, voyant souvent des membres du conseil , et suivant attentivement dans les journaux la marche de l'intrigue i)uissante qui préparait un grand changement dans la forme et le personnel du gouvernement. Enfin le 18 brumaire éclata; un homme que tous les événements^ de la révolution indiquent comme agent souterrain et intéressé de tous ces mouvements i)olitiques , avait essayé , au mois de fructidor, de renverser le gouvernement directorial dont il était cependant minisire. Il avait

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projeté (lo le ihii'C pui* les mains d'un général victorieux ; et le i>énéral sur lequel on avait placé cette nouvelle espérance s'appelait Joubert. Cette intrigue fut cause du mariage du général avec niademoiselic de Montholon, belle-tille de M. de Sémonville. Il demeura trois jours avec sa jeune femme, puis alla dans les champs de l'Italie chercher la gloire, et le moyen de venir ensuite renverser le Directoire. La fortune contraria ce plan. Joubert ne trouva que la mort à Novi. Dès lors, les meneurs de cette intrigue politique furent obligés de choisir entre Moreau, dont le caractère indécis et concentré ne leur donnait pas assez de garantie, Masséna, qui était éloigné et occupé à empêcher les Russes de pénétrer à Zurich, et Bonaparte qui avait déserté l'armée d'Egypte pour accourir en France à la sollicitation de quelques hommes amoureux de nouveautés et ambitieux de pouvoir.

J'appris dans ma retraite que pendant un repas solennel qui fut donné à ces généraux dans la salle de lOdéon, repas auquel assistaient la plus grande partie des députés des deux conseils, tous les v(eux et les toasts furent adressés à Bonaparte qui, plus célèbre dans les combats , plus audacieux dans les entreprises , et surtout plus aventureux en faits politiques, était plus propre à ce coup de main ou à cette usurpation. 11 faut dans de pareilles circonstances ce qu'on appelle un perirc volens. Bonaparte pouvait être pendu s'il ne

réussissait pas, vi il n'y avait ciiic lui qui pût jouer ainsi son va-tout.

Du 18 brumaire 1797 au 31 mars 1814.

Les cinq directeurs n'étaient que les ineptes héritiers delà monarchie thermidorienne. Ils avaient perdu la fortune pubhque et commencé ce fatal et ridicule gouvernement à bascule qui ne sut que violer la Constitution et faire des coups d'état , abandonner l'Italie, spolier la France, étouffer la liberté et anéantir l'armée. Il ne fallut plus qu'un soldat audacieux et indigné pour chasser ces cinq rois fainéants, incapables de diriger TÉtat.

En apprenant à Saint-Ouen les événements du 18 brumaire, je me réjouis de la chute du Directoire exécutif ; mais je fus profondément attristé de voir un aussi illustre général s'ériger en maître après avoir chassé avec ses baïonnettes les légitimes représentants de la nation. Je conviens qu'ayant toujours été l'adversaire du despotisme militaire, je ne pus cacher à M. Tarteyron, enthousiasmé de cette odieuse journée, tout ce que j'en augurais de funeste pour mon pays et pour la liberté. J'écrivis sur mon mémorial ces mots :

18 brumaire Caius et Bru tus non aderant.

S'il y avait eu des représentants dignes de ce nom, le général ambitieux qui venait d'outrager les droits du peu^ile et la Représentation nationale aurait été arrêté sur l'instant même par

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ordre (lu conseil les (liiui-ivuls. Au lieu do procéder à un appel noniuial trop long, il fallait décréter sur-le-champ que Bonaparte avait attenté à la souveraineté nationale cl (pie le conseil des Anciens était dissous pour avoir, sans droit ni mandat, délégué le pouvoir civil, politique et mi-^ litaire. Le conseil des Cinq-cents devait se former en assemblée nationale, organiser provisoirement un pouvoir exécutif à la place du Directoire qui avait toléré par sa lâcheté et son imprévoyance un tel renversement de tous les droits, et convoquer sur-le-champ de nouvelles assemblées électorales.

Je donnai ces idées à M. Tarteyron, qui, quoique membre du conseil des Anciens, n'aimait pas le général Bonaparte, par crainte des effets de resi)rit militaire, mais espérait quelque bien public de cette révolution de Saint-Cloud. Nous n'étions pas d'accord sur ce point ; et je blâmais la conduite du général Bonaparte avec son patriotisme au pas de charge comme j'avais haï le maréchal de Broglie en 1789 quand il voulait détruire l'Assemblée constituante à coups de canon les 12 et 13 juillet. Le pouvoir absolu est toujours le même; il est toujours aussi odieux et aussi exécrable, soit qu'il porte une épée de général ou un sceptre de roi.

On me pressait d'aller à Paris et de voir le général vainqueur qui recevait, disait-on, les proscrits de la Convention et du Directoire avec beaucoup

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