‹ Mémoires de B. Barère, membre de la Constituante, de la Convention, du Comite de salut public, et de la Chambre des représentantsChapitre 4 sur 27 · M ÉMOI H ES · texte numérisé non relu

M ÉMOI H ES

Après la juuniot' du ii» aoùl , après l'arrivée de rarmée prussienne à Yertlun et à Longwy, il n'y avait pas d'autre parti à prendre que de lancer le gouvernement républicain sur la tôle des rois de l'Europe. Il n'y eut que les députés Quinette et Jean Debry qui demandèrent l'ajournement de la proposition faite par CoUot; et la question la plus difficile , la plus délicate de toutes , fut emportée d'enthousiasme dans une première séance où personne ne se connaissait encore.

I>e la népublique votée le '21 septembre t7dâ

Elle fut plutôt inspirée que délibérée ; elle fui acceptée avec unanimité , sans apparence de divisions de partis , de factions , de coteries ; elle fut décrétée sans discussion , sans débats , sur une simple motion qui n'était appuyée d'aucune exposition de motifs. Cette République, inattendue par les serviles , était un besoin des hommes libres. Les passions vives et profondes de liberté qu'avait fait naître la révolution de 1 789 , les besoins de garanties nouvelles , et l'indignation soulevée par les événements du 1 o août , dictèrent cette création improvisée de la République. D'ailleurs, le caractère français demande décision et promptitude ; les français se dégoûtent aisément de ce qu'ils ne peuvent pas avoir d'emhlèe. Décréter la forme du

goiivernoment rôpuldicain drs la premiôro séanoé de la Convention , r'élair ohéir au carac(<'ro national et à l'esprit de l'époque.

Je ne puis croire (jue la République convienne à des peuples sans vertu, à des nations gâtées par l'excès même de la civilisation , à des capitales énormes , qui ne peuvent vivre que de corruption , d'excès, d'abus et de vices monarchiques. Si jamais on était las des rois en France , comme on le fut à Rome quand on chassa les Tarquins ; si jamais, à la suite des excès de la tyrannie militaire et du despotisme constitutionnel, il arrivait une époque de raison publique, alors il serait possible que la nation française , qui a du boti sens , à la longue et après de grands malheurs , revînt , non à l'ancien gouvernement républicain , devenu odieux et incompatible avec son caractère et ses moeurs, mais à une constitution fédérative.

Plan d'une république fédérale.

Les départements-unis de France auraient un Président, image du monarque, qui ne coûterait qu'un million de liste civile, au lieu de trente ou quarante que coûte un simulacre de Roi. Le pouvoir législatif se composerait d'abord d'une vJuûnbre des représentants ^ et ensuite d'une chambre fédérale sans hérédité, sans privilège de naissance. Le nombre des membres de la première cliami»re ,

celle (les représenlanis , pourrait s'élever à 629; ils seraient nommés immédjalement par les collèges des départements et des arrondissements. La chambre fédérale ne compterait que 164 membres , un par déparlement , et trois par division militaire. Paris serait le centre du gouvernement ministériel et administratif; mais il y aurait une ville fédérale , indiquée alternativement parmi les villes de France , où se tiendrait l'assemblée des deux chambres, plus indépendantes par ce moyen.

lia Convention se divise.

Les partis commencèrent bientôt à se former. Les députés de Paris , à la fois redoutés et haïs , se placèrent tous au côté gauche de la salle, qui était encore la même que celle de l'Assemblée constituante. Les députés de la Gironde , qui avaient tous figuré dans l'Assemblée législative , se placèrent au côté droit , depuis les bancs touchant au bureau du président, jusqu'au bout de la salle : on se regardait, on s'observait. Ainsi se passèrent les premiers mois d'octobre et de novembre, avec quelque agitation produite par l'abus atroce que Marat , député de Paris , faisait de la liberté d'écrire et d'imprimer.

Peut-être ce classement des députés influa-t-il plus qu'on ne pense sur l'état d'opposition qui ne tarda pas à se montrer : il n'y aurait pas eu de Montagne s'il n'v avait pas eu de Plaine; et le nom

DE BARÈUF. /jl

de Girondins ne S(M'ait |»as dovonu un nom tle faclion , si les députés (i<; la (iironde n'avaient pas commencé à appeler les députés du côté gauche des illai'dtistes.

Quoi qu'il en soil , les deux partis qui devaient diviser la Convention nationale ne lardèrent pas à se prononcer sous les noms de (iirondins et de Montagnards ; et la Convention , qui était le seul espoir et le grand bouclier de la France , se vit ainsi fractionnée en opinions et en associations diverses. Les volontaires qui, de toutes les directions, se rendaient en armes aux frontières, étaient seuls exclusivement animés de l'amour de la patrie et profondément pénétrés de ses dangers ; là seulement étaient l'enthousiasme , le vrai courage civil et militaire, et surtout l'union.

Quant à Marat , il est vrai de dire que, comme les étrangers ultra-révolutionnaires, il était abhorre même avant les pages anarchiques et sanguinaires de son exécrable journal.

Agents de l'étranger. — Niquille.

Les étrangers furent lancés en France, en 1 79Q, par les émigrés et par le gouvernement anglais , pour prendre part active aux troubles , ou pour en exciter à Paris et dans certains départements désignés. On en voit la preuve et l'indication nominative dans les Mémoires du Toulousain liertrand de Mo/leville , intrigant royaliste , ex-ministre de

4S1 MlÎMOlREi

Louis XVI. Les ùlranj^ers accourus à Paris depuis 1791 et 1792, étaient employés par cet ancien ministre de Louis XVI , soit dans les groupes ou réunions populaires, soil dans les tribunes de l'Assemblée nationale.

On a connu à Paris un Suisse appelé Niquille , attiré par la révolution , figurant dans les emplois subalternes de la police, se vantant de son attachement au parti républicain , tout en étant aux gages des royalistes , de manière à devenir l'intermédiaire des manœuvres des deux partis. Ce Niquille se vantait d'avoir pris part à la journée du 10 août 1792, tandis que Bertrand de Molleville le désigne dans ses mémoires comme un agent sur lecjucl le parti de La Cour devait compter. W fit tant, qu'après la chute du trône, la Commune de Paris le nomma , en décembre 1792 , son agent pour la saisie du ntobiller des prévenus d'émigration. Il s'éleva de forts soupçons sur la manière dont cette mission avait été exécutée par iNiquille , et le ministre de l'intérieur Roland fut obligé de demander à la Commune de Paris compte de la conduite de cet agent infidèle et favorable aux émigrés. Cela n'empêcha pas dans la suite le Suisse Xiquille d'obtenir une place d'inspecteur général de ia police ; mais , malgré la protection de Barras, le 18 brumaire détruisit ses espérances et ses intrigues. 11 lut enfermé a la Conciergerie, où ii passa pour -tre un mouton de police ^ chargé de reconnaître ci de rapporter les opinions des indi-

DE BAKÈRË. 4?

vidiis an-élés à celle cpotiuc il n'en fut pas moins compris dans la )islo des déportés à Madagascar, à la suite de l'explosion du 2 nivôse.

Note curieuse sur des propos tenus par Brissot (I).

Dans les premières séances de la Convention , ceux qu'on appelait à l'Assemblée législative les Orissotiris , ne manquèrent pas de se coaliser avec ceux qu'on appelait alors les Girondins^et à former une majorité qui se montrait déjà très exigeante, et surtout hostile envers la députation de Paris et les hommes qui étaient sortis de la Commune du 10 août.

Je ne connaissais que le parti franchement national, quoiqu'il ne lût ni le plus nombreux ni le plus appuyé dans cette capitale , plus occupée de ses intérêts et de sa domination exclusive que des droits et des libertés de la France. J'étais dans une position difficile et même dangereuse, au milieu de ces partis irrités et exclusifs dans leurs dissensions ambitieuses, lorsque, dans le courant du mois de décembre 1792, je fus abordé à la Convention par un ancien député de l'Assemblée législative réélu à la Convention. Il me parla de la peine qu'il éprouvait en voyant s'établir une lutte terrible dans ses conséquences entre les Giron-

(1) Passa^pe iDtercalé.

(lins el 1p>: Alonlaguards, tandis qw tant d'cvénenionls sinislios coinmandaienl l'union aux représentants du peuple, sans dislinclion de partis et d'opinions politiques. Il me parla de Gensonné , comme du clieldes Girondins , non comme le plus disert, mais comme le plus habile et le plus propre aux affaires d'Ëlal. il ajouta que Yergniaud et Guadet s'étaient montrés les plus éloquents. Quant à Brissot, il disait qu'il avait beaucoup d'instruction et un grand esprit d'intrigue ; qu'il était , par ses relations surtout avec les Anglais, en dehors du parti de la Gironde, avec lequel il se réunissait suivant les circonstances. J'étais, me dit-il , membre de la Commission des Onze à l'Assemblée législative; un jour, sortant avec Brissot de la salle de la Commission, je l'entendis parler avec les Girondins de sa correspondance en Angleterre, et ses propos m'étonnèrent singulièrement quand il s'exprima eit faveur du duc d'York avec beaucoup d'intérêt et de chaleur.

C'est là un fait important, dis-je à mon collègue, et j'aurais bien de la peine à y croire, si vous, qui ave/ été avec Brissot à l'Assemblée législative , ne me l'assuriez. — « Je ferai plus, je vous l'écrirai de ma main. » — Et il alla au bureau des secrétaires , où il écrivit la note ci-jointe , qu'il m'apporta.

\)K RAKÈIlt. 4^

Copie textuelle de la note en question.

" Brissot, Pélion de Villeneuve, Guatlet elJa/isonet , et Rabot de Saiiit-Étienne.

n Le 17 juillet, dans l'escalier de la Commission des Onze à l'Assemblée législative , Brissot a dit à ses nssociés dans ce uiomenl:

» Je vous ferai voir ce soir, dans ma correspondance avec le cnbinet de Saint-James , qu'il dépend de nous d'amalgamer notre Constitution avec celle de l'Angletori-e, on mettant le duc d'York roi constitutionnel à la place de Louis XVL w

» Voyez le discours de Brissot à la tribune de l'Assemblée législative du 19 de ce mois de juillet 1792. )>

Cette note m'étoinia beaucoup ; mais pour l'appuyer par des faits, mon collègue me dit de lire avec attention , dans les journaux, le discours de Brissot dont il était question (1).

Pour moi , je fus un des premiers à attaquer Marat à la tribune , et à provoquer le châtiment des lois ou la réclusion à Charenton contre l'auteur de tant d'écrits incendiaires. On peut s'en

(1) Fin du passage intercalé.

convaincre par les motions que j'ai faites à la Convention , contre lui et ses adhérents , dans les mois d'octobre et novembre i79'2 , etc.; elles sont dans le Moniteur de cette époque. Je fus même obligé de faire décréter la peine de mort contre tout individu qui yf-^Ay^cse///// ou conseillerait des lois de jjurtnge des propriétés , des lois agraires ; ce qui étajt un des objets habituels des déclamations de Maratdans son journal.

Je suis nommé président de la Convention.

Comme je ne fais pas ici l'histoire de la Convention , je passe rapidement aux faits qui me concernent , et qui sont relatifs au but de ces Mémoires. Je fus le quatrième président de la Convention : ils étaient nommés pour quinze jours seulement , comme on l'avait pratiqué à l'Assemblée constituante. Alors on ne concevait même pas la possibilité de cette présidence annuelle ou de cette présidence de cinq années posée sur la même tête et d'après l'approbation du monarque. Il était réservé au despotisme de Bonaparte d'inventer ce genre de servitude législative , que ses successeurs n'ont pas manqué de conserver , parce que les usages , les moyens ou les inventions du despotisme contractent une sorte de perpétuité par la lâcheté des âmes et la vénalité des fonctionnaires de France.

DK BAUÈUE. 4?

Je ne puis concevoir à quel motif j'étais redevable "de cet honneur , puisque j'étais isolé dans la Convention : je n'appartenais et n'ai jamais appartenu à aucun parti, à aucune faction. Enfin me voilà président dans la dernière quinzaine de novembre 1792. — A cette époque , l'opinion était bien exaspérée contre les agents du royalisme et du 10 août. La présence des ennemis coalisés sur nos frontières irritait tous les esprits : la Commune de Paris avait des prétentions de pouvoir et d'influence incompatibles avec la tranquillité publique, et avec le calme nécessaire aux travaux de la Convention. Ma présidence fut très orageuse, et ce qu'il y a de plus étrange, c'est que ce furent les Girondins et les Montagnards réunis qui se proposèrent le même résultat de diffamation et de persécution contre moi. Espérant donner une plus grande solennité à mon accusation pendant ma présidence , on lit la motion , appuyée par M. Guadet , de Bordeaux , de faire incessamment le rapport , si long-temps attendu , des papiers trouvés dans V armoire de fer aux Tuileries le 10 août.

Je suis eumpromis par les papiers de l'armoire de fer.

Le rapport fut fait deux jours après. En accordant la parole à M. Rulh , rapporteur du comité des pièces du 10 août, j'étais bien éloigné de croire que le premier rapport de ce comité inquisitorial serait dirigé contre moi. M. Rulh corn-

48 MÉMOIUFS

men<;a bon rappuil (mi disanl que les premières pièces de l'armoire de fer, ayant désigné le nom du président Rarère , il fallait commencer par le faire remplacer. M. Guadet, ex-président, se précipita au fauteuil avec un zèle qui me parut épouvantable. — Je vais à côté de la tribune pour être plus à portée d'entendre les prétendus chefs d'accusation. On peut les lire , ainsi que ma réponse , dans le Moniteur de la fin de novembre 1792.

Ma fatale destinée , qui me poursuit toujours , me fait accuser d'être royaliste , quand c'est la mode de poursuivre les royalistes. C'est ainsi qu'on m'a poursuivi comme républicain , quand on proscrivait les Républicains; c'est ainsi qu'on voulait me faire périr comme Girondin, quand les Girondins étaient proscrits. C'est ainsi qu'on verra toujours à Paris de vils agents des divers gouvernements qui se succèdent , et de misérables journalistes vendus à tous les gouvernements attaquer les faibles, les accuser, les proscrire en leur imputant les opinions proscrites à chaque époque.

Le silence était profond dans la salle. Le rapporteur lit deux lettres de M. de La Porte, intendant de la liste civile , qui avait péri après le 10 août. Dans ces lettres, M. de La Porte disait qu'il avait agi de mille manières auprès du comité des domaines et de M. Rarère , rapporteur de ce comité. Dans une autre lettre, M. de La Porte disait au Roi que M. Rarère avait promis de terminer incessamment les affaires de Sa

DE BAUi^JlE. 49

Majesté , soit sur les domaines , soit sur les chasses. Ces lettres étaient accompagnées d'un commentaire de soupçons , sur la partialité que l'on me supposait pour les intérêts du Roi, et pour avoir chercli:'' à favoriser les intrigues de M. l'intendant de la liste civile. Jamais assemblée ne fut plus soupçonneuse et plus facile à colérer contre ses propres membres que la Convention. Tous les esprits étaient dans l'attente du résultat. Pendant que le rapporteur Rulh parlait encore , et semblait , malgré sa probité connue , me faire considérer comme un partisan du Roi pendant l'Assemblée constituante, je parlai à M. Raudouin, imprimeur de l'Assemblée , pour qu'il envoyât sur-le-champ chercher à l'imprimerie mes rapports sur les domaines de la liste civile, et sur les chasses du Roi , faits à l'Assemblée constituante en 1791.

Le rapport fini , j'exposai ma profonde surprise d'être le premier objet des recherches d'un comité de l'Assemblée , tandis qu'il y avait tant d'autres personnes compromises par les papiers de l'armoire de fer, qui semblaient par leur conduite et leurs' principes devoir m'enlever les hon^ neurs de cette effrayante priorité. Mais , dis-je ensuite , puisque je suis le premier accusé , je serai aussi le premier justifié de ces soupçons de royalisme , ayant prouvé pendant trois ans aux États- Généraux et à l'Assemblée constituante que je n'étais dévoué qu'à la nation . à sa^ droits et à ses

Page 1