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5o MÉMOIRES
intérêts ; ayant constamment voté contre la Cour et les ministres , dont je connaissais les principes et dont je n'avais jamais redouté les corruptions , puisque j'avais au contraire sacrifié les deux tiers démon riche patrimoine aux succès de la liberté. La meilleure réponse à ces soupçonneuses machinations fut de donner lecture à la Convention de plusieurs passages les plus énergi({ues de mes deux rapports à l'Assemblée constituante. Aussitôt tous les membres de la Convention furent convaincus que , loin d'avoir favorisé les prétentions du Roi et les intentions de son intendant, j'avais stipulé sévèrement les droits de la nation , et posé de strictes limites aux droits de la chasse et aux droits de parcours sur les héritages voisins; que j'avais obligé le Roi à faire fermer les parcs de ses châteaux et à ne chasser que dans des parcs fermés; qu'enfin j'étais le premier qui avais proposé et fait décréter que le Roi donnerait l'exemple d'un monarque soumis aux mêmes lois que les autres citoyens , et qu'en conséquence , ses domaines , châteaux , parcs et forêts paieraient les impôts proportionnellement.
Les habitants des villages environnant Versailles vinrent à la barre de l'Assemblée constituante se plaindre des abus des chasses du Roi sur leurs héritages et sur leurs récoltes. Ces habitants vinrent au comité des domaines porter les mêmes réclamations ; et quand je leur annonçai , peu de
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jours après , le décret que j'avais fait rendre , ils me témoignèrent la plus vive reconnaissance. Les électeurs de Seine-et-Oise , qui sont presque tous des propriétaires riverains des forets et parcs royaux, m'élurent à la Convention au mois de septembre 1 791 , en souvenir de la justice que je leur avais fait rendre contre les vexations et les prétentions insolentes des agents et des valets du Roi. Bonaparte a révoqué ces lois d'impôts; il en a fait exempter toutes ses possessions , châteaux , domaines , parcs , forêts , maisons et palais impériaux.
Je fus interrompu dans la lecture des rapports qui me justifiaient , et d'une voix unanime on cria : Le président à sa place , aux voix la question préalable sur le rapport du comité. Je fus reporté au fauteuil de la présidence par des acclamations et des applaudissements très flatteurs dans une telle circonstance.
Le rapporteur Rulli continua ses rapports contre plusieurs personnes connues , que leurs noms , leurs conseils et leurs correspondances accusaient du fond de cette armoire de fer. MM. Dufresne de Saint-Léon et de Talleyrand furent mis en accusation. J'échappai au même sort, parce que je fus à portée de me défendre , et que j'en eus le courage; chose peu aisée dans une grande assemblée soupçonneuse et diffirile à ramener , quand des rapports de ce genre viennent l'égarer ou l'occuper.
6a MÉMOIRES
Mais ce n'est point à moi de juger ni de prononcer sur la justice de ces accusations ; je reviens donc aux événements très extraordinaires qui se passèrent sous ma présidence. Les uns sont relatifs à V affaire du /o/, les autres se rapportent aux intrigues de la Commune de Paris \ en o\xiv(i,]Q\i^ à m'occuper d'un accusé très malheureux et très recommandable.
Acquittement de M. de Sainte. Foy, accusé d'avoir trempé dans la conspiration de la cour, au 10 août.
Les innombrables papiers de la correspondance, soit des armées , soit des départements , soit des ministres , arrivaient tous les jours au président de la Convention ; il fallait les lire et les renvoyer à leurs diverses destinations , au bureau et aux différents comités. Dans cette correspondance, une lettre que le général Dumouriez écrivait au président , et qui était datée de la Belgique, me frappa beaucoup. Elle était relative aux événements du 10 août, et elle justifiait un des amis du général , qui depuis cette époque était dans les prisons de la Conciergerie. Cette lettre dut passer dans mes papiers particuliers, ou dans mon portefeuille de président, ou dans les mains des six secrétaires. Mais heureusement ma mémoire très bonne s'impressionna si fortement de la lettre du général Dumouriez , et plus encore d'une petite lettre de
DE DARÈRE. 53
M. de Sninte-Foj, qui était renfermée dans celle du général, que je pouvais en dicter le contenu à quelques mots près. En effet, peu de jours après la réception de ces deux lettres, je reçus , dans la maison de M. de Savalette, où je logeais , rue St- Honoré, la visite d'un agent très dévoué à M. de Sainte-Foy. Je n'avais jamais vu ni connu ni l'un ni l'autre. Cet agent me dit que M. de Sainte-Foy était malheureux et malade dans les prisons de la Conciergerie ; qu'il avait reçu une lettre du général Dumouriez , qui lui disait avoir envoyé à la Convention sa lettre originale des premiers jours du mois d'août. Il me demanda si j'avais souvenir d'avoir vu cette lettre du général et celle de son ami , et il me pria instamment de la chercher dans mes papiers de correspondance et de la faire rechercher dans les bureaux du secrétariat de la Convention. Je le lui promis en l'engageant à bien rassurer M. de Sainte-Foy sur le soin que je mettrais à cette recherche , qui tenait à la vie d'un homme aussi malheureux. Au surplus, lui dis-je, je me rappelle parfaitement ces deux lettres et leur contenu; je pourrais au besoin, et si le tribunal l'autorise, déposer par écrit ou verbalement sur ce point.
La lettre de Dumouriez engageait le président de la Convention (i) à faire passer au président du
(!) J'a vais élé très lié avec Dumouriez àParis pendant l'As se:nl)10e conslituante, et j"avais cullivésa connaissancejus»
tribunal criminel de Paris , jugeant les faits relatifs au lo août , la lettre que M. de Sainte-Foy lui avait écrite à l'armée peu de jours avant le lo août. — La lettre écrite par M. de Sainte-Foy à Dumouriez portait , entre autres choses , que les mauvaises tètes du château croyaient qu'il fallait se mettre sur l'offensive ; que quant à lui , il était d'un avis tout opposé , et qu'il avait fait tout son possible pour les détourner de toute attaque contre le peuple , attaque dont ils ne pouvaient que se repentir, vu l'état de l'opinion.
Le jugement de M. de Sainte-Foy était déjà commencé ; chaque jour on appelait et on entendait des témoins. L'agent de M. de Sainte-Foy vint m'apprendre que son conseil lui avait dit que non seulement ma déposition suffirait , mais qu'elle serait d'un grand poids dans une affaire de ce genre, par suite de ma réputation de patriotisme et de véracité. J'offris d'aller rendre témoignage des faits ci-dessus , tels que je me les rappelais. Je reçus le lendemain une assignation pour aller déposer à midi devant les juges et les jurés. Je me fis remplacer au fauteuil de président en annonçant à la Convention le motif légitime de mon absence. Elle y applaudit , et j'arrivai au Palais de Justice à midi. Je fus bientôt introduit à l'audience, présidée par un homme intègre, sage et ami de la justice, que j'avais connu à Paris , pendant l'Assemblée consti-
qu'en 1 792, Me connaissant bien , c'est à moi qu'il s'adressait pour sauver son bon ami M. de Sainte Foy.
tuante , M. Paré , qui depuis a été ministre de l'intérieur pendant deux ans.
Rien n'est plus imposant qu'un tribunal criminel et une assemblée de jurés allant prononcer sur la vie et sur l'honneur des hommes. Je fus interrogé par le président : après les premières formules usitées pour les témoins , on me demanda si je connaissais l'accusé. — Je me retourne , et je le vois pour la première fois : c'était un vieillard d'une belle figure; sa physionomie fine et grave était imposante , son front chauve ; l'assurance de l'homme innocent était répandue sur son visage et dans sa pose. Je répondis : — Je viens de le voir pour la première fois. — Que savez-vous relativement à la part que l'accusé a pu prendre aux événements du lo août? — Tout ce que je sais se réduit à la connaissance que mes fonctions de président de la Convention nationale m'ont donnée de deux lettres , l'une du général Dumouriez , l'autre qui y était incluse, écrite sur une petite feuille double par la même main qui^avait signé de Sainte-Foy.
Je rapportai le contenu de ces lettres en faisant tout l'historique ci-dessus. Quand j'eus établi l'existence et le contenu de ces deux lettres , je fus interrogé de nouveau par deux jurés qui semblaient faire naître des doutes et des présomptions sur ce que j'avais pu lire et que je venais de leur rapporter. Il paraît cependant que mes réponses parvinrent à les satisfaire, et je sortis de
raiidience. — L'accusé , reconnaissant , me salua d'unemanière si sensible et si noble quejene l'oublierai jamais. Oh ! que la sensibilité d'un innocent accusé qui se voit appuyé et défendu est touchante !
J'ai vu depuis cette époque M. Izquierdo , qui me dit, en 180G, que M. de Sainte Foy, son ami, lui avait plusieurs fois déclaré qu'il me devait la vie. M. de Talleyrand , ami de M. de Sainte-Foy, l'a également entendu s'exprimer dans les mêmes termes.
Procès du Roi.
Une cause bien plus extraordinaire, et d'une plus terrible influence sur l'esprit et le sort delà nation, allait être soumise au jugement des représentants , qui n'avaient désiré ni provoqué un tel genre de magistrature. Il eût mieux valu cent fois que le canon de la guerre civile eût prononcé en cette matière; mais telle était la destinée delà Convention, d'être forcée par son mandat et par l'imininence de l'anarchie, autant que par les menaces de la guerre étrangère , de terminer la lutte élevée imprudemment entre le Peuple et le IW\ , entre l'opinion publique et la monarchie.
Par quelle fatalité était-ce sous ma présidence que Louis XVI devait être interrogé sur les divers chefs d'accusation transmis à la Convention par un rapport détaillé de l'Assemblée législative ? La
cause du Roi est mise à T.orclre du jour ; on l'annonce de la part du Comité qui était investi du droit de rechercher toutes les preuves et de réunir toutes les pièces de cet étrange procès , dont la conduite des Anglais aurait bien dû nous éloigner et nous dégoûter. Mais telle était ma situation périlleuse et pénible; tel était aussi l'état exalté de l'opinion publique, qu'étant président , je ne pouvais ni me refuser au triste devoir d'interroger le Roi, ni môme laisser soupçonner que cette fonction inévitable était désagréable à mon cœur , et s'accordait mal avec mon caractère. Je n'ai jamais assisté à aucun jugement comme magistrat, quoique j'aie été pourvu douze années d'une charge de magistrature. J'ai toujours préféré , par goût naturel, l'honneur de défendre les accusés, au malheureux devoir de les juger. Mais le jour fatal arrive ; je me rends à l'Assemblée à dix heures , je cherche à préparer les esprits agités et les âmes indignées à contenir leurs sentiments , et à paraître impassibles et disposés à la justice. On reçoit au bureau des secrétaires des avis multipliés qui annoncent que l'effervescence est très grande sur tous les boulevards , depuis le Temple jusqu'à la porte des Feuillants. D'autres avis assurent que la vie du Roi est en danger, surtout sur la place Vendôme, où le rassemblement du peuple est plus nombreux et plus exaspéré. Je fais venir vers les onze heures M. Ponchard , commandant de la Garde convention-
nelle, et M. Santerre , commandant en chef de la Garde nationale de Paris. Je les préviens des avis qui viennent d'être donnés aux secrétaires et président concernant la sûreté de Louis XVI; je leur intime l'ordre exprès de prendre toutes les mesures qui sont en leur pouvoir pour répondre de la vie du Roi , et pour empêcher que sa personne soit outragée par les gestes ou par les paroles de quelques séditieux. « Fous répondez » du Roi sur votre tête ^ leur dis-je, vous, M. le » coniinnndant de la Garde de Paris , depuis le » Tejnple jusqu'à la porte de rassemblée; et vous , » M.le commandant de la Garde conventionnelle^ » depuis la porte de r Assemblée jusqu'au retour du » Roi à cette porte et à la remise de sa personne » au commandant de la Garde nationale. »
Les ordres furent très ponctuellement exécutés : tout fut calme, et. vers midi et demi, le Roi parut à la barre de la Convention . Les officiers de l'état-major et le commandant Ponchard , ainsi que le commandant Santerre, étaient derrière lui.
Avant son arrivée , il s'était manifesté des marques bruyantes d'improbation sur quelques motions d'ordre intempestives et imprudentes qui avaient été faites ; quelques côtés des tribunes applaudissaient , d'autres poussaient des vociférations. Vers midi, je crus devoir donner une autre direction aux esprits et une meilleure disposition aux tribunes. Je me levai, et après un moment de
DE BARÊRE. 69
silence, je demandai aux citoyens nombreux et de toutes les classes qui remplissaient la salle, d'être calmes et silencieux. « Vous devez le respect au » malheur auguste et à un accusé descendu du » trône ; vous avez sur vous les regards de la « France, l'attention de l'Europe et les jugements » de la postérité. Si , ce que je ne peux penser ni » prévoir, des signes d'improbation, des murmures » étaient donnés ou entendus dans le cours de » cette longue séance , je serais forcé de faire sur- » le-champ évacuer les tribunes : la justice nalio- >; nale ne doit recevoir aucune influence étran- » gère. »
L'effet de mon discours fut aussi subit qu'efficace. La séance dura jusqu'à sept heures du soir, et , dans cet espace de temps , pas un .murmure , pas un mouvement ne- se fit remarquer dans toute la salle.
Plusieurs personnes de diverses opinions politiques , et même quelques royalistes que je connaissais, me firent, le soir et le lendemain, compliment sur l'énergie et la sagesse que j'avais montrées , ainsi que sur ma manière de présider, qui avait commandé le respect au malheur. M. de Malesherbes , entre autres , en fut extrêmement touché ; il me le fit dire deux jours après , par M. Daure , mon oncle et son ami , qui le voyait très souvent quand il était à Paris. .
Louis XVI parut à lajbarre , calme , simple et noble, comme il m'avait toujours paru à Versailles,
quand je le vis en 1788 pour la première fois, et quand je fus envoyé vers lui , au temps des États- Généraux et de l'Assemblée constituante, comme membre de différentes députations.
,1'élais assis , comme tous les membres de l'Assemblée : le Roi seul était debout à la barre, ainsi que les officiers d'élat-major et les deux commandants, qui se tenaient derrière lui . Tout républicain que je suis , je trouvai cependant très inconvenant et môme pénible à supporter, de voir Louis XVI, qui avait convoqué les États-Généraux et doublé le nombre des députés des communes , amené ainsi devant ces mêmes communes , pour y être interrogé comme accusé. Ce sentiment me serra plusieurs fois le cœur, et , quoique je susse bien que j'étais observé sévèrement par les députés Spartiates du côté gauche , qui ne demandaient pas mieux que de me voir en faute pour me faire l'injare de demander mon remplacement à la présidence, néanmoins j'ordonnai à deux huissiers qui étaient près de moi , de porter un fauteuil à Louis XVI dans la barre. L'ordre fut exécuté surle-champ. Louis XVI y parut sensible , et ses regards dirigés vers moi me remercièrent au centuple d'une action juste et d'un procédé délicat que je mettais au rang de mes devoirs.
Cependant le Roi restait toujours debout avec une noble assurance : il ne perdit pas un instant la (ii^nité du trône, sans naraître se souvenir de son pouvoir. Alors je crus, avant que de common-
DE BAUÈUE. 61
cer à l'interroger, devoir lui renvoyer un des huissiers pour l'engager à s'asseoir.
En voyant cette communication qui avait existé deux fois entre le président et l'accusé, les députés du côté gauche, soupçonneux comme des révolutionnaires , parurent par quelques légers murmures improuver ces communications par l'intermédiaire de l'huissier, qui allait du fauteuil du président à la barre. Un de ces députés , plus irritable et plus défiant que les autres , Bourdon de l'Oise , que l'on avait vu couvert de sang dans la journée du 1 0 août, où il combattit avec force , m.'attaqua personnellement par une motion d'ordre. Il pi'étendit que la présidence devait être impassible comme la Convention, et qu'il était extraordinaire et même inconvenant de voir des pourparlers par huissier entre l'accusé et le président. Les esprits étaient prêts à s'échauffer, et je sentis que si je laissais aller cette motion aux débats , je ne serais plus maître de l'Assemblée : dès lors , toute dignité était perdue ; la tranquillité publique , audedans et au-dehors de l'Assemblée, pouvait être violemment compromise , et cette séance , qu'il était peut-être impossible ou dangereux de renouveler, était comme non avenue.
Je demandai la parole à l'Assemblée pour expliquer les motifs de ces communications , qui ne tendaient qu'à de simples égards qu'on doit à tout accusé , même dans les tribunaux ordinaires. Je dois le dire à la louange de ce côté gauche ,
6a MÉMOIRES
dont je redoutais les imputations hasardées et la censure sévère , aussitôt que j'eus expliqué les faits relatifs au siège envoyé à l'accusé et à l'invitation de s'asseoir, tout reprit le calme et la confiance.
Deux membres du comité chargé des pièces et de l'instruction du procès, m'apportèrent alors le procès-verbal rédigé au comité sui- les questions que je devais faire à l'accusé. Tout était écrit par le comité , jusqu'aux formules de l'interrogatoire. En les parcourant rapidement , les premiers mots me frappèrent : Louis Capet , la nation française vous accuse , etc. Je savais , depuis le commencement de la Révolution , que le sobriquet historique donné dans le x^ siècle , à Hugues , quand il s'empara du trône des Carlovingiens , déplaisait fortement à Louis XVI. Je pris sur moi de supprimer le nom de Capet dans la formule de l'interrogatoire , nom qui revenait à chaque chef d'accusation. Personne ne s'avisa de cette suppression dans l'Assemblée. Louis XYI seul la sentit, comme il nous l'a appris lui-même dans la suite i).
Louis XYI, toujours assis , répondait très laconiquement à chaque question , soit en invoquant la Constitution , qui ne rendait responsable que le ministère , soit en rejetant sur chaque ministre la
(1 Voyez la conversalioii de Louis XVI ou Temple avec Cambacéiès, envoyé par la Convention pour lui communiquer le décret qui lui donnait le choix de trois défenseurs.
responsabilité des différents actes ou des faits compris dans les chefs d'accusation.
Là finit très heureusement mon pénible mandat. Mon àme fut à l'aise et comme délivrée d'un lourd fardeau , quand je lus le dernier article de ce long interrogatoire.
En ce moment, les deux membres du comité formé pour l'instruction du procès apportèrent sur le bureau des secrétaires une quantité de papiers trouvés dans l'armoire de fer aux Tuileries, et dont une grande partie était de l'écriture de Louis XVL Les autres étaient des pièces de la correspondance entre Louis XVI et ceux de ses conseils , ministres ou courtisans qui communiquaient secrètement avec lui sur les affaires de l'État et sur les événements de la Révolution.
M. Valazé , l'un des six secrétaires , se chargea de présenter à Louis XVI les diverses pièces une à une, afin de les lui faire reconnaître ou désavouer. M. Valazé , qui était cependant regardé à la Convention comme royaliste , s'approcha de la barre , s'assit en dedans de la salle , et , d'un air dédaigneux ou du moins peu convenant , présentait à Louis XVI , en lui tournant le dos , et comme par-dessus son épaule , les pièces de la correspondance et les autres écritures du procès.
Je ne pus supporter , je l'avoue, cette manière presque insultante au malheur , et je crus devoir faire cesser ce procédé indélicat en envoyant un huissier à M. Valazé pour l'engager à mettre des
formes moins dures et moins offensantes envers un illustre accusé. — Aussitôt M. Yalazé se leva , se tourna vers Louis XVI , et. d'une manière plus digne de la Convention et du Roi , lui présenta les pièces avec des égards qui furent très bien sentis et appréciés par Louis XYI, qui, par ses regards et par un léger mouvement de tête , sembla me remercier.
Oh ! combien de fois , depuis son jugement , j'ai pensé avec un intérêt touchant à cette séance de la Convention où je l'interrogeai , moi citoyen obscur des Pyrénées , moi qui l'avais vu sur son trône en août 1788, lorsqu'il reçut si majestueusement les envoyés d'un prince qui a été aussi malheureux que lui, deTippo Saib, sultan du royaume de Vissapour , dans l'Inde. Quand je pense à l'esprit du siècle , à l'opinion des départements qui étaient irrités , à l'exaltation de Paris que poursuivait le souvenir du 10 août ; quand je pense à ce que la liberté publique imposait comme devoir , je sais tranquille sur mon opinion et mon vote ; mais , lorsque je vois le déluge de calamités qui ont suivi cette désastreuse époque , les divisions qui ont régné entre les représentants de la même nation , la violente et funeste usurpation faite des pouvoirs publics par un étranger ambitieux , conquérant féroce et ennemi secret de la France et des Français ; alors mon âme émet des regrets de la perte de Louis XVI, regrets d'autant mieux fondés que , d'après les quinze premières années de
DE I{\RÈRE. 65
son règne , et d'après la douceur de son âme et sa bonté naturelle, il était préférable à tout autre, et valait mieux que toute sa race, sans aucune exception.
Enfin , vers les sept heures du soir, cette pénible et extraordinaire séance fat terminée. Louis XVI fut confié à la force armée de la Convention et de Paris, qui en répondait et qui justifia la confiance de l'Assemblée.
"Des pétitionnaires viennent demander la mort de Iiouis XVI.
Je croyais avoir passé sur toutes les épines de cette présidence , que je n'avais ni désirée ni recherchée : c'était l'ordre de la Providence, qui devait un jour m'exposer à plus de calomnies et à des haines plus acérées , parce que j'avais présidé cette fameuse séance et l/i ferrage le Roi. Je n'ai jamais pu supporter facilement les injustices des hommes; mais quand le Ciel l'ordonne, mon âme obéit , et mon cœur sesoumet sans murmurer. Je croyais , dis-je , toucher au terme de cette funeste quinzaine , lorsque le dimanche suivant, aune séance du soir (où se rendaient ordinairement très peu de députés) , l'un dos secrétaires me fit avertir, pendant mon dîner, qu'il devait y avoir une grande réunion de pétitionnaires , et q li'il fallait me rendre de bonne heure à l'Assemldée. .l'y allai avant huit heures. 11 y avait II. 5
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en effet dans la salle des pétitions un grand concours de femmes et d'enfants, ayant à leur tète quelques membres de la Commune de Paris. Je fais demander par un des secrétaires aux divers pétitionnaires l'objet de leurs pétitions , et j'en établis l'ordre sur le bureau.
Les premiers qui sont introduits apportent des pétitions relatives à des intérêts particuliers. A neuf heures et demie , la barre est obstruée de femmes et d'enfants , tenant et agitant dans leurs mains des vêtements déchirés et des lambeaux de chemises et de draps couverts de sang. L'Assemblée en parut épouvantée et indignée, tant cette forme , convenable tout au plus au théâtre anglais, était révoltante. A ce premier mouvement de murmures de la part des députés , quoique peu nombreux dans cette séance du soir, succéda le mouvement tumultueux des tribunes , qui déjà prenaient une part très active à une pétition encore ignorée quant à son but, mais dont les apprêts hideux étaient bien propres à saisir l'imagination.
Enfin , un orateur à voix de Stentor se présente à la tête de ces femmes et de ces enfants , qui étaient dans l'attitude de la douleur, de la misère et du désespoir. Ils invoquent les mânes des victimes du 10 août; ils se disent les enfants et les veuves de ces défenseurs courageux de la patrie, ils ne se bornent pas à demander desconsoiations et des secours ; ils réclament la punition prompte de l'auteur du lo août; ils demandent, au nom
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de tant de malheureuses victimes , la mort de Louis XYI.
Telle fut en substance la pétition présentée par ce Stentor de la Commune.
Son discours était plein de cette énergie révolutionnaire et do ce style populaire qui est propre à enflammer les esprits, surtout en y joignant les dangereux effets produits par cette espèce de représentation dramatique , et par ce spectacle des lambeaux et des vêtements sanglants. On se rappelle des effets semblables produits à Rome , quand on montra au peuple Lucrèce expirante , et surtout lorsque Antoine agita sur la place publique la robe ensanglantée de César.
Les tribune sapplaudirent à cette pétition avec des signes dont la violente unanimité était effrayante. Les premiers mouvements étant passés, je répondis avec fermeté et à peu près en ces termes à ces malheureux, qui étaient conduits vers un but d'agitation et d'effervescence publique : « Les tristes événements du 10 août ne peuvent » être oubliés par la Convention , rassemblée à » cause de ces événements mêmes. Elle donnera » des secours et des consolations aux familles » malheureuses qui ont éprouvé des pertes dans » cette journée ; mais vos malheurs ne vous don- » nent pas le droit d'////?;/^/zce/' le jugement qu'elle » doit rendre avec le calme et la dignité qui con- » viennent à la justice nationale. Nous sommes les » représentants du peuple français tout entier, et
» Paris ncst point la France ; nous forons notre » devoir, sans ("^tro excités par d'antre sentiment » (juo ranionr de la patrie. Reposez-vous sur la » Convention nationale de la justice qu elle doit » rendre , et surtout des soulagements qu'elle va » s'occuper de donner aux malheureuses familles » des pétitionnaires et des victimes du lo août. »
Ma réponse ne parut pas faire un bon effet sur le public des tribunes , qui s'attendait à d'autres résultats. Heureusement , deux autres pétitionnaires liront trêve aux fâcheuses impressions produites par le discours de l'orateur parisien, et je levai la séance.
Société des Jacobins. — Commune de Paris (1).
La Commune de Paris et le club des Jacobins furent solidaires de tous les moyens exagérés et de tous les projets ambitieux pendant la révolution de 179.3. Ces deux corporations révolutionnaires s'étaient unies lors des événements du 10 août : elles furent utiles alors à la chose publique. Mais , devenues puissantes et exclusives, elles conçurent le projet de s'emparer du pouvoir, l'une par la publicité et la violence des opinions dans les séances des Jacobins ; l'autre par la force armée des sections de Paris et l'artillerie de la
(1) Fragment intercalé.
garde nationale , dont le commandement général était déféré par la Commune.
Ce fut dans une des séances des Jacobins que fut prise la résolution de faire mettre en jugement le représentant Paganel , pour avoir appelé Vattention de la Convention nationale sur les vues ambitieuses de la Commune de Paris.
Cambacérès va annoncer à Iiouis XVl qu'on lui accorde le choix de trois défenseurs.
Le lendemain , la Convention ayant rendu un décret qui donnait à Louis XVI le choix de trois défenseurs , Cambacérès vint au bureau , et parut désirer d'être chargé de porter ce décret favorable dans les prisons du Temple, .le le nommai, avec deux autres membres du bureau , pour remplir sur-le-champ cette mission. Cambacérès , revenu du Temple à cinq heures et demie du soir vint dîner avec moi chez M. Dupin , député de l'Aisne, chez qui nous nous trouvions très fréquemment. Pendant le dîner, Cambacérès nous raconta la manière dont il avait rempli sa mission. Kn arrivant dans la chambre de Louis XVI, il lui dit : « Louis Capet , je viens de la part de la Convention... '^ Louis XVI l'interrompt, en lui disant : « Je ne m'appelle point Capet , mais Louis. >> Cambacérès reprend d'un ton officiel : « Louis Capet, je viens vous notifier le décret qui vous donne le
/O MÉMOFUKS
choix de trois déreiii?eurs. ^> — « Je répète , (lit Louis XVÏ , que mon nom n'est point Capet ; le président Barèrc, à la Convention, ne m'a jamais nommé que Louis ; et c'est ainsi que je me nomme. » Cette particularité, ainsi connue do la bouche même de Cambacérès , me prouva que Louis XVI avait très bien senti toutes les nuances de mes justes procédés à son égard.
Visite de MM. Malesherbes et Target.
M. de Malesherbes et M. Target, nommés par le Roi pour être ses conseils , vinrent chez moi me consulter, et savoir s'ils devaient accepter cette fonction , qui leur semblait périlleuse , mais qui était si honorable ! M. Target vint le premier ; je lui répondis qu'il fallait accepter, que c'était le premier devoir d'un avocat. Il insista sur son état de faiblesse et de maladie , pour s'excuser de ne pouvoir pas remplir une lâche si difficile. 11 me fut impossible de vaincre son obstination.
Le surlendemain , M. de Malesherbes , qui en avait prévenu M. Daure, mon oncle et son ancien ami , se présenta chez moi , rue Saint-Honoré. On sent avec quelle distinction je dus accueillir la visite honorable de ce grand ministre , digne héritier des vertus de la famille des Lamoiornon. En lui offrant un fauteuil , je lui dis : r( Permettez-moi de me tenir debout devant le ministre honnête homme
l)K BAKÈUE. ■Jl
et le magistral courageux. >^ll parut sensiljle à ma manière de caractériser sa vie publique. Je lui dis combien j'étais heureux de voir l'administrateur humain qui avait ouvert les prisons d'État et dicté les belles remontrances en faveur des droits du peuple. « Je viens, me dit-il, d'après les bons avis de M. Daure, me concerter avec vous à l'occasion du choix que Louis XYI a fait de moi pour son défenseur.» — « Monsieur, lui dis-je. si je n'étais pas membre de la Convention , ou si , étant membre de cette assemblée , je pouvais être défenseur du Roi , j'accepterais de grand cœur une aussi noble fonction : c'est le triomphe de la défense publique, et le plus beau jour pour un avocat du malheur. » — «Je le pensais; ma famille doit tant de reconnaissance aux Bourbons ! Moi je dois beaucoup à Louis XVI , et votre opinion décide ma démarche auprès de la Convention , à qui je vais écrire pour accepter. A mon âge, c'est un peu pénible et même douloureux ; mais me voilà décidé par tout ce que vous m'avez dit. » Nous parlâmes ensuite des affaires publiques. « Elles sont bien embarrassées, me dit-il ; mais , puisque vous avez tant fait que de vous mettre en république , il faut vous y tenir, si cela est possible. » Ce furent les dernières paroles de ce grand magistrat , qui avait toujours aimé la liberté publique.
Madame de Genlis revient d'Angleterre.
Des lois sévères venaient d'être portées contre
les émigrés réunis avec les troupes étrangères qui avaient dévaste la frontière et la Champagne. Madame de Genlis, partie depuis 1791 pour aller voyager en Angleterre avec mademoiselle d'Orléans et quelques autres personnes qui lui étaient attachées , se hâta de revenir à Paris pour invoquer une exception en sa faveur. Elle était sortie de France ainsi que mademoiselle d'Orléans avec des passeports , et cela dans des temps où l'on était bien éloigné de penser à la guerre avec les puissances du Nord. Cette réclamation était juste. J'allai voir madame de Genlis , à Belle-Chasse , deux jours après son arrivée. Je fus étonné d'y trouver M. Guadet; mais on me dit qu'on l'avait fait engager par M. de Sil'ery, qui le connaissait , à se charger de demander à la Convention une exception aux décrets sur l'émigration , en faveur de madame de Genlis et de mademoiselle d'Orléans , dont le père était membre de l'Assemblée. M. Guadet et moi nous nous chargeâmes de demander cette exception , après avoir consulté chacun de notre côté l'opinion de nos collègues. On se décida à ajourner cette demande, parce que les esprits étaient encore trop montés relativement aux lois sur l'émigration. En attendant, madame de Genlis et mademoiselle d'Orléans , avec sa société , furent obligées de retourner sur la frontière du Nord , pour attendre le décret qui, par exception particulière , les aurait rappelées. Le général Dumouriez, dans l'armée de
qui les trois jeunes princes d'Orléans servaient avec autant de zèle que de talent et de distinction, accueillit très bien madame de Genlis et la sœur des jeunes princes. Elles demeurèrent à Mons , où se célébra le mariaj^e de rnimablc et belle mademoiselle Paméla avec le noble et patriote irlandais lord Edward Fitz-Gerald.
Pourquoi mes eiinenr-..:. m'appelaient le tuteur de Paméla.
Quand on chercha , en 1 794 , à me dépopulariser au club des Jacobins , on m'appela, dans des écrits et dans des discours de tribune , le tuteur de Paméla , et on me traita ^Orléaniste. C'était, depuis le i5 mars 179.3, un titre de proscription. Je n'y répondis rien selon mon usage-, j'ai toujours méprisé les calomnies et les calomniateurs de Paris. Ils m'ont fait bien du mal sans doute ; mais je sais qu'à Paris on n'écoute que l'accusation , et que jamais on n'y peut faire entendre une justification : la calomnie est le patrimoine des Parisiens. Quant à ce titre de tuteur , il faut savoir qu'en 1 791 M. le duc d'Orléans , voulant faire donation à mademoiselle Paméla, qu'il affectionnait beaucoup, d'une rente de 6,000 fr, , constituée sur sa tête , et ensuite de 1 ,5oo fr. de rente viagère pour prix de la bibliothèque achetée à madame de Genlis , le notaire Rouen dit aux gens d'affaires du duc d'Orléans que mademoiselle Paméla étant mineure, il lui fallait un tuteur d'office. Me trouvant un jour dans la
société de madame de Gen]is , cette dame parla de la nécessité d'avoir un tuteur pour la belle Paméla. Plusieurs députés plaisantèrent sur cette dangereuse tutelle ; mais la demande était sérieuse , et mademoiselle Paméla fut mise en demeure de choisir sur-le-champ. Après quelques façons et quelques délais , elle me choisit pour son tuteur parmi douze ou quinze députés qui se trouvaient ce jour-là dans la société de madame de Genlis. Ce n'était qu'une simple formalité à remplir en apposant sa signature sur deux actes ; j'acceptai avec plaisir , et je signai les deux actes chez M. Rouen. Voilà comment j'ai été quelques instants et pour une simple formalité, le tuteur de la personne la plus aimable , la mieux élevée , la plus accomplie que j'aie jamais connue. Je ne l'ai plus vue depuis l'époque (décembre 1 79a) oii elle revint d'Angleterre avec madame de Genlis , et repartit aussitôt pour la Belgique.
Comité de défense générale.
Les événements se pressaient dans la guerre de Belgique; nos généraux faisaient ressembler cette guerre à une simple promenade militaire , surtout depuis la bataille de Jemmapes, où la bravoure des volontaires nationaux , et de ceux de Paris principalement , emporta de vive force des redoutes formidables. Pendant ce temps, les séances du Comité de défense générale , qui se tenaient au couvent
des Feuillants, occupaient l'attention des principaux députes. Ce comité , dont on a trop peu parlé, avait cependant rendu de grands services , d'abord avant le lo août , et ensuite dans les mois de novembre et décembre 1792 , jusqu'à la formation du premier Comité de Salut public, le 5 avril 1793. Le Comité de défense générale s'occupait de préserver nos frontières méridionales des attaques des Espagnols, et il régularisait, autant qu'il était possible , la marche des armées et des contributions de guerre en Belgique.
Si ce comité ne s'était occupé que de ces deux objets , il aurait fait plus de bien ; mais au mois de décembre, il appela tous les généraux à Paris , et laissa tout stagnant dans les armées ; enfin , il prépara mollement les armements et les approvisionnements pour la grande guerre qui nous menaçait au printemps de 1793. Ce qui annula encore davantage ses opérations , c'est une discussion très passionnée et très inextricable au sujet des correspondances établies avec les généraux par le comité , et surtout au sujet des intelligences secrètes que l'on prétendait avoir été entretenues depuis plusieurs mois avec le général Dumouriez, qui avait les principales forces à sa disposition.
Alors on vit s'engager , dans le Comité de défense générale, la discussion la plus étendue et la plus animée entre deux partis de la Convention , qui furent forcés de se dévoiler, en s'accusant mutuellement , et qui nous firent sentir le
besoin de les éloigner de la conduite générale des affaires.
Ces deux partis se montrèrent ainsi : Danton et Lacroix étaient les chefs de l'un , et correspondaient avec Dumouriez , ou plutôt cherchaient à le diriger dans ses mouvements militaires : l'autre parti était plus nombreux, avait plus de talent oratoire, mais moins de finesse et d'intrigue politique; Gensonné et Brissot. étaient à la tète de tous les Girondins et de leurs partisans. Ils étaient pour ainsi dire les héritiers des vues et des moyens de ce comité , tandis que Danton et Lacroix y étaient des nouveaux-venus.
Plusieurs membres de la Convention , instruits de ces divisions dans le comité défensif , en craignirent les résultats, et demandèrent d'y introduire de nouveaux députés pour neutraliser l'influence dangereuse des deux partis. On nomma six nouveaux membres , pour entendre toutes les inculpations relatives aux correspondances de Gensonné et de Danton avec le général Dumouriez. Guyton- Morveau et moi fûmes du nombre de ces nouveaux membres du comité. J'avoue que l'on employa quinze ou vingt séances bien inutilement pour se convaincre que Danton et Lacroix voulaient exploiter seuls tous les profits et avantages de la conquête subite des Pays-Bas ; tandis que Gensonné et son parti cherchaient de leur côté \\ mettre de leur bord , et sous iour unique influence , le vainqueur de Jemmapes.
Ces débals violents , qui curent lieu au sein du comité dans les séances du soir, mirent en présence deux intérêts puissants , comme la haine et comme l'inlriguc peuvent l'être , quand elles sont aidées de quelque talent. L'intérêt de Danton et de Lacroix avait pour soutiens la Commune de Paris , le club des Cordeliers et la force armée , qui fut , en 1 79.3 , confiée à Henriot , aventurier capable de tout. L'intérêt de Gensonné et de Brissot s'appuyait sur les départements et sur beaucoup de membres de la Convention qui haïssaient la députation de Paris. Ces deux intérêts ne pouvaient manquer d'en venir aux mains ; ils se combattirent secrètement au comité de défense générale , et publiquement à la Convention. Ils s'attaquèrent encore plus fortement le 3i mai 1793. Mais, d'un côté , la Belgique était le premier objet de la convoitise de Danton et de Lacroix pour acquérir des richesses et se rendre maîtres de la révolution à Paris ; de l'autre, le principal objet du parti Gensonné et Brissot était d'avoir à sa disposition un général et une armée , pour ensuite organiser la France en fédération comme les États-Unis, et neutraliser ainsi la force gigantesque et corrompue de la capitale.
En effet, à toutes les époques , depuis 1791 , nous avons eu une caste plus dangereuse que celle des prêtres et des nobles , c'est la caste moderne des profiteurs de révolutions ; ambitieux qui n'ont jamais changé d'esprit et de principes de con-
duite, qui ont toujours cherché à se placer derrière des généraux célèbres , heureux et entreprenants , afin que , avec le secours de ces militaires transformés en mannequins du pouvoir ^ ils puissent s'emparer du trésor public, de la puissance et des divers emplois honorifiques et lucratifs.
Dans les dernières séances du mois de février, au Comité de défense gé?îcrale , Gensonné se vit forcé de montrer sa correspondance aussi volumineuse qu'obscure et énigmatique. Elle était écrite de manière à être entendue de celui à qui elle était adressée, mais non de ceux entre les mains de qui elle pouvait tomber. On y voyait le désir de dominer , d'intriguer , de diriger , de s'assurer une armée et un général pour des événements possibles de la part de l'entreprenante Commune de Paris. Mais tout cela était si précoce, si personnel, si fort limité aux Girondins , que l'opinion se tourna contre eux , et que ce comité fut dès lors décrié , impuissant pour la défense publique , et exposé à tous les soupçons d'une Assemblée naturellement défiante et toujours divisée.
Les événements du 3i mai , organisés par Danton et Lacroix et par la Commune de Paris, prouvèrent depuis cette époque que la prévoyance de Gensonné était sage, mais qu'elle était précoce et mal dirigée. Elle ne réussit qu'à le rendre suspect à la Convention, odieux au parti de Danton et de Lacroix, et impuissant auprès des généraux, et sur-
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tout de Dumouriez , qui était surveillé par Danton et consorts.
Comme le danger devenait de jour en jour plus imminent, le comité de dél'ense générale renvoya plusieurs généraux à leurs armées , et (it venir de Toulouse le général Servan pour déterminer le degré de danger que couraient les départements méridionaux menacés par suite des armements du roi d'Espagne. M. de Bournonville fut nommé ministre de la guerre à la place de Servan , devenu général de l'armée des Pyrénées-Occidentales. Le quartier-général était placé à Toulouse.
M. Servan conseilla de temporiser et de ne pas faire le rapport de la déclaration de guerre , rapport dont le comité m'avait chargé. Je souscrivis à ce délai avec d'autant plus de satisfaction que cette guerre ne pouvait qu'attirer des calamités sur mon pays natal , et que ne pas faire le rapport sur cette guerre malheureusement devenue nécessaire, c'était du moins relarder les maux qui menaçaient les Pyrénées.
Je me rappelle que Brissot était très pressé de me voir faire le rapport sur la déclaration de guerre à l'Espagne. Je ne savais que penser de cet empressement de la part d'un député qui n'avait aucun intérêt local ou politique , du moins aucun de ceux qu'on peut avouer pour le bien de l'État. En effet , il eût été à désirer de ne pas augmenter le nombre des ennemis de la France alors très malheureuse , et il eût fallu tâcher de n'avoir à
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combattre que les coalisés du Nord avec leur payeur , le gouvernement anglais.
Je reçus plus tard l'ordre du comité de faire le rapport; mais sachant par M. Servan qu'il n'y avait rien de préparé pour se dé(\3ndre, soit à Rayonne , soit à Perpignan, je ralentis mon travail, et ce ne fut qu'au mois de mars que, forcé par le comité et par la Convention , je fis ce rapport.
Complot pour mettre un prince très connu à la têîe du pouvoir.
Vers le 1 5 mars ( 1 793) , les esprits s'agitèrent plus fort que jamais; on ne parlait que d'exterminer la Convention. Le Roi n'existait plus. Un parti secrètement armé espérait pouvoir mettre un prince très connu à la tète du pouvoir. Mais le courage et la bonne contenance de l'Assemblée la sauvèrent de cette nouvelle attaque , à la tête de laquelle était un certain Foumier ï Américain , connu par les meurtres d'Orléans et de Versailles. Je me rappelle l'avoir vu, après minuit du 1 5 mars, entrer tout furieux dans la salle de la Convention et y attendre le signal qu'on n'osa point donner ou exécuter. Nous apprîmes le lendemain bien des détails qui servirent à déjouer ces projets de violence. Tout, dans ce complot tramé à Paris, était combiné avec le mouvement des armées du Nord ; car, vers la même époque , le général Duinouriez se fît battre à Nerwinde , où il avait imprudem-
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ment , cl comme à dessein , fait cantonner ses troupes.
Quelques jours auparavant je dînai chez le ministre des affaires étrangères, M. Lebrun , et je fus place à table à côté de M. le général Valence , qui était à la veille de son départ pour larmée de Belgique , où il allait commander l'aile droite. Le général Valence était d'une tristesse et d'un silence si profond que je ne pus m'empécher de lui en montrer mon étonnement, pensant qu'il était honorable d'aller combattre pour son pays avec des troupes déjà victorieuses. « Je suis triste, me dit-il , parce que je ne crois pas (lu succès. J'ai 1(71 mauvdis presseîitinient de nos affaires militaires... » 11 savait sans doute d'autres faits que moi. Il partit. Le premier, Miranda, se laissa battre à la tête de l'aile gauche. M. de Valence ne fut pas plus heureux à l'autre aile ; et les troupes de l'armée de Dumouriez prirent la débandade jusqu'à la citadelle de Lille , d'où elles furent repoussées ainsi que leurs généraux.
lies séances du Comité de défense générale deviennent publiques.
La fuite inconcevable de cette belle armée, toujours victorieuse , excita la défiance pubii([ue et motiva les accusations de l'Assemblée contre le général Dumouriez. Dans ces temps de crise et de trahison, le Comité de défense crut devoir transporter ses séances dans les appartements des Tui- II. 6
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leries, et il prit la résolution de délibérer tous les soirs, sous les yeux mêmes de tous les membres de la Convention qui voudraient se rendre dans son sein. Les séances (fin de mars) étaient extrêmement nombreuses et duraient fort avant dans la nuit. Chacun y portait le tribut de ses lumières ; quelques uns y portèrent le tribut plus dangereux de leurs passions. Tel fut Marat et quelques autres députés irascibles et défiants.
J'avais été nommé président du Comité de défense générale , quand il avait été établi aux Tuileries; Cambacérès en était le secrétaire. Les ministres étaient obligés de venir tous les soirs communiquer Tétat de leurs travaux et des besoins de leurs départements , pour prouver leur zèle et pour se mettre à l'abri des attaques de la malveillance ou de la perfidie.
Un soir , Marat vint se placer en face du président. Il attendit que la séance fût très nombreuse pour éclater en reproches contre Beurnonville , ministre de la guerre , qu'il accusait de trahison et d'intelligence avec Dumouriez. Tout le Comité avait des motifs de penser différemment , et Ton écouta de sang-froid les menaces et les injures de l'insensé Marat. Quand il eut fini , je pris la défense de la conduite de Beurnonville, que j'engageai ensuite à répondre par des faits particuliers sur les moyens pris pour la défense publique. Il fut entendu, puis réfuté par Marat, qui, voyant que l'opinion générale improuvait son odieuse sortie
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contre un nouveau ministre, à peine installé dans ses bureaux , et dans un moment où nous avions besoin de recourir à tous les moyens de défendre la patrie , se retira brusquement en nous menaçant.
Marat était un ancien médecin des écuries de M. d'Artois. Tous se défiaient de son zèle patriotique, qu'on attribuait à d'autres causes, et pensaient que ses folies révolutionnaires étaient salariées par l'étranger. 11 y a des bommes qu'on ne peut expliquer que par la vénalité , et des actes dont on ne peut voir la première cause que dans les factions, soit de l'intérieur , soit de l'extérieur, qui font agir les choses et les personnes les plus contraires et les plus opposées en apparence.
Tribunal révolutionnaire.
On avait déjà proposé à la Convention l'établissement (l'un tribunal révolutionnaire ; je m'y opposai, ainsi que l'atteste le Moniteur de ce tempslà. Je portai même l'esprit d'opposition contre l'établissement de ce tribunal odieux jusqu'à paraître à la tribune avec le livre de Salluste sur la guerre de Catilina , livre où ce vertueux historien peint avec force les dangers de semblables tribunaux, qui commencent par attaquer et punir quelques coupables, et finissent par perdre les meilleurs citoyens.
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On avait également, sur la motion de Jean Debry, établi les comités révolutionnaires , institution effroyable qui, par ses excès et ses abus, a encore plus contribué que toute autre institution de celte époque à faire haïr la révolution et à perdre la liberté en France.
Observez que le tribunal et les comités étaient décrétés par la Convention . sur la simple motion de ses membres, long-temps avant qu'il y eût un Comité de salut piihlic ; alors il n'existait qu'un Comité de défense générale, qui ne prit part à aucune de ces funestes institutions.
C'est dans la séance du \o mars que fut décrétée l'organisation du tribunal révolutionnaire, institué pour les jugements des prévenus de conspiration [Moniteur du i3 mars 1793). Lesage d'Eure-et-Loire présenta le projet d'organisation. Vergniaud dit :
« Lorsqu'on vous propose de décréter l'établissementd'une inquisition mille fois plus redoutable que celle de Venise , nous mourrons plutôt que d'v consentir. Je demande que les deux projets présentés par Lesage et par Lindet soient discutés sur-le-champ. » Vergniaud avait de justes pressentiments, et peu de députés eurent de la prévoyance, dans cet empressement funeste à faire décréter une institution judiciaire aussi tyrannique. Cam-
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bon , quoique très révolutionnaire , s'éleva contre ce tribunal , dont le pouvoir serait confié à neuf individus, peut-être neuf intrigants, qui pourraient se vendre et ne seraient plus arrêtés par rien. L'Assemblée elle-même pourrait en être la victime; et quel serait le terme de la tyrannie de neuf individus, quoique nommés par la Convention? Comment ne pas s'effrayer de voir cinq personnes suffire pour mettre en accusation , instruire la procédure et appliquer la peine , comme le proposait Lindct?
Arrestation du duc d'Orléans.
Après les désastres de la Belgique , la défiance vint accuser le parti d'Orléans de vouloir renverser la Convention pour établir un autre pouvoir. Le duc d'Orléans , M. de Sillery, M. de la Touche- Tréville et les jeunes princes furent arrêtés , ainsi que l'auteur des Liaisons d mt^crcuses. Le jeune duc d'Orléans était déjà émigré avec M. de Valence et avec Dumouriez , depuis l'affaire de Nerwinde et la fermeture des portes de Lille. Le duc d'Orléans père et ses deux fils furent transférés dans un chàteau-fort à Marseille. J'étais chargé de les interroger, dans la nuit même où leComité de défense avait ordonné leur arrestation. J'étais étonné de tout ce qui se passait , et surtout de voir arrêter M. de la Ïouche-Tréville , qui était un bon et loyal chevalier, attaché sans doute au duc d'Or-
léans , mais incapable d'aucune action contre la patrie. M. de Sillery ne m'avait paru autre chose qu'un vieux sybarite plein de trait et d'esprit. Quant aux jeunes princes , ils étaient dans l'âge où l'on ne s'occupe guère d'affaires politiques. J'avais été , dans l'hiver, deux ou trois fois souper au Raincy avec le duc d'Orléans , avec M. Alquier et deux ou trois autres députés , et jamais il n'avait été question d'aucune combinaison politique ni d'aucun des intérêts agités à la Convention nationale.
Que devais-je faire et que pouvais-je, au milieu de ces événements plus puissants et plus impérieux que tous les pouvoirs des membres de la Convention? M. d'Orléans ne m'avait jamais paru ambitieux ; des intrigants pouvaient l'être pour lui et compromettre son nom. Mais , pour moi , il n'y eut rien de démontré que le danger de porter un certain nom , quand le peuple se met en république.
Premier Comité do salut public.
Le 6 avril la Convention forma le premier Comité de salut public , composé de neuf membres, pour remplacer le Comité de défense générale, qui était nul et beaucoup trop nombreux. Les départements ministériels furent refondus et limités différemment dans leurs attributions. — Je lus nommé membre du premier Comité, avec MM. Cambon ,
Guiton-Morveaux , Treilhard , Danton , Delmas , Lacroix , Lindet.
L'état déplorable des armées du Nord , depuis la bataille de Nerwinde, laissait la frontière presqu'à découvert ; nous n'eûmes que des désastres à prévoir et que des villes prises sur nous à annoncer à la Convention.
Deux seuls incidents, qui ne sont point connus parce qu'ils sont de l'intérieur du Comité, méritent d'être rapportés ici ; tout le reste est du domaine de la tribune et du Moniteur.
M. de Staël, d'accord avec Danton, propose Talliance de la Suède. Avance de fonds pour cette affaire.
Le premier de ces faits est relatif à la Suède , ou plutôt à M. de Staël-Holstein , ambassadeur de cette puissance. Ce diplomate (d'accord avec Danton) se présenta au Comité pour proposer à la Convention l'accession et l'alliance de la Suède , qui offrait , disait-il , de nous fournir un certain nombre de vaisseaux de ligne , de frégates , et de petits bâtiments de guerre, avec tous leurs équipages , pour se joindre à la marine française , et coopérer avec elle contre l'Angleterre. L'offre était séduisante ; mais l'exécution en parut problématique ou même illusoire. Le Comité renvoya toutes les propositions de M. de Staël à un plus ample examen. Le rapport devait être fait par Danton et par moi , puisque nous étions chargés de la partie
des relations extérieures dans le Comité. Danton me dit (jiie nous examinerions celte affaire au plus tôt et avec un grand soin. Quoique mon collègue eût un air de bonhomie et de rondeur dans les affaires , je me défiai de lui , sachant qu'il aimait beaucoup les finances , et ne voulant rien avoir à faire dans cette partie délicate, où l'on peut être soupçonné très facilement de corruption et de partage. Je ne m'étais pas trompé. Deux jours après, Danton vint me parler en faveur du projet de M. de Slyël , qu'il trouvait merveilleux pour la France , dans un moment où elle n'avait pas un seul appui, pas un seul allié en Europe. « Les douze ou quinze » millions demandés par la Suède , dit-il , pour cet » armement maritime et pour sa coopération, mé- » ritent sans doute qu on marchande un peu Tam- » bassadeur sur cette somme exigée en numéraire, » quand il n'y a dans le trésor que des assignats ; » mais il y a là quelque chose à faire avec la Suède, ■» il ne faut pas laisser échapper cette occasion de » se faire un allié naturel et utile. — Je ne suis pas » de votre avis , répondis-je ; M. de Staël est le ".gendre de M. Necker,avec qui il ne cesse de » correspondre à Coppet. C'est connu: M. Necker et » sa fille, niadaaie de Staël, sont l)len plus Anglais » que Français ; cette proposition d'alliance et d<.' '> coopération maritime pour le prix de quelques >; millions est une spcculdtion fiscale plutôt qu'une i> opération •.'ipioin.itujtie. .îe ne vous caclie point » ma façon de penser : je suis contre la proposi
» lion. Je (lirai cette opinion ce soir an Comité si » vous y venez. » Je tins parole. M. de Staël était présent. Danton vint au Comité m'écouler et nie combattit par des considérations générales. Le Comilé ajourna toutes les propositions de l'ambassadeur de Suède. En effet, il n'avait ni assez de confiance en cette proposition, ni assez de fonds disponibles.
Plusieurs jours se passèrent sans que j'en entendisse parler. Danton vint à moi dans l'Assemblée , et me dit qu'il avait pensé à l'affaire de Suède ; que j'avais eu raison; mais qu'il restait un moyen bien simple de s'assurer si l'exécution de cette coopération maritime était praticable dans un délai fixé ; qu'en conséquence il fallait se contenter de faire repartir M. de Staël pour Stockholm, dans lebut de déterminer avec précision le nombre , la qualité des vaisseaux et frégates que la Suède pouvait armer dans un court délai pour la cause de la République française ; qu'on fixerait sévèrement la somme que la France donnerait pour les frais de cette coopération navale. — «■ Dans ce cas , dis-je «à Danton, M. de Staël n'a qu'à se rendre en » Suède ; cela ne nous regarde plus jusqu'à ce qu'il r> soit revenu avec une réponse catégorique. — w Sans doute, répliqua Danton: mais il faut lui » avancer 600,000 fr. pour faire son voyage , et » nous aider à Stockholm au succès diplomatique » de la proposition qu'il noiis a faite. — Je n'adopte » aucune dépense à cei égard , ni aucune proposi-
» tion à faire ; parlez vous-même au Comité ; s'il » veut vous donner une somme pour payer d'avance » la coopération de l'ambassadeur , le Comité en » est responsable. Ne me citez en rien. » — Danton ne demandait pas mieux que de n'avoir pas un rapport contraire; il profita d'un moment où je faisais des rapports à la Convention ; et j'appris le lendemain que le Comité, obsédé par Danton et par M. de Staël , avait chargé le ministre des affaires étrangères de faire comptera ce dernier cent mille écus pour son voyage et sa négociation en Suède.
Je dis au Comité que c'était de l'argent bien hasardé. M. de Staël et Danton reçurent les cent mille écus. M. de Staël partit , il est vrai , de Paris, mais il ne dépassa jamais le lac de Genève. C'est à Coppet, chez son beau-père , M. Necker, qu'il alla s'établir, et non à Stockholm. Plus jamais on n'entendit parler de la négociation de cette prétendue coopération navale de la Suède. C'est à Coppet que M. de Staël recevait constamment les bulletins diplomatiques et les nouvelles secrètes de tout ce qui se passait à Paris depuis cette époque , mai 1793, jusqu'au mois de novembre 1794? époque à laquelle M. de Staël revint de Coppet à Paris pour suivre les nouveaux événements de la réaction qui devait déshonorer et renverser la Convention nationale par ses propres mains.
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31 mai. —Danton, Lacroix, Robespierre, Hérault de Séchelles ; Marat.
Avant de passer au deuxième incident , dont la date est du mois de juin , il faut parler de cet exécrable 3i mai, qui dégrada à jamais la représentation nationale , divisa la Convention en deux partis bien prononcés et bien ennemis, et donna au despotisme militaire la première idée d'attenter à l'inviolabilité des députés du peuple français.
Le Moniteur rapporte les faits publics. Je ne dirai que des faits particuliers que l'histoire n'a pas divulgués. — J'appris postérieurement au 3 1 mai , mais trop tard , que Danton et Lacroix , quoique membres du Comité de salut public, s'étaient placés à la tête de ce mouvement , mis sur le compte de la Commune de Paris. Ils avaient écrit sur le bureau même du comité , la veille de l'émeute communale , la pétition qu'ils firent passer au procureur de la Commune ;, lequel osa venir en faire lecture le 3i mai à la barre de la Convention , pendant que le commandant Henriot était à la tête de la force armée et de quarantehuit pièces de canon des sections de Paris. Dans cette séance , les députés paraissaient médusés , leurs langues étaient paralysées. Tout le parti du côté gauche était dans le secret. Le Comité de salut public seul ne savait où l'on voulait nous conduire. Dans ce doute , je monte à la tribune , bien
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résolu à périr ou à faire punir le commandant Henriot , qui appuyait de la force armée une telle violation des droits de la représentation. Je m'élève contre cette violence publique, j'engage l'Assemblée à sortir et à aller se placer au-devant de cette artillerie sacrilège conduite par des scélérats. L'Assemblée s'émeut, s'indigne, elle est au moment de sortir. Alors Robespierre monte à la tribune et me dit à voix basse : « Que faites-vous là? vous faites un beau gâchis ! ^^ Cette expression me dévoile la part que cet hypocrite prenait à tout cela , sans oser se montrer. — « Eh bien ! lui disje tout haut , le gâchis n'est point à la tribune , il est au Carrousel; il est là. » .l'indiquais la place où étaient nos assassins ; et reprenant la parole , je tâchai d'exciter de nouveau la Convention à aller, par sa courageuse présence, neutraliser elle-même les efforts des factieux et les accuser en face. C'est alors que je tins !e propos qui me fut si souvent reproché : « Je demande la punition exemplaire et instantanée de ce soldat insolent qui ose outrager et violer la représentation nationale » Malheureusement Hérault de Séchelles , dénué de caractère et obéissant à l'influence de Danton , était président à cette époque. 11 est cependant forcé de sortir et de se mettre à la tête des députés qui se précipitent pour aflVonter au Carrousel les batteries des canons de la Commune. — Notre présence arrête le bras des canonniers qui avaient la mèche allumée. A ce moment Hérault de Séchelles
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s'approche pulinieiit de Henriol , et lui demande de la part de la Convenlion le sujet de ce mouvement mililaire. Henriot lui répond qu'il vient au nom du peuple de Paris demander l'arrestation et l'éloignement rie trente-deux députés qui mettent un obstacle journalier aux délibérations de l'Assemblée, et qui s'opposent au bien public. Pendant cette réponse, un aide-de-camp de Henriot que j'ai vu s'approcher de Danton , lui parle à l'oreille ainsi qu à l.acroix. J'ai entendu (ainsi qu'un de mes cousins , Hector B. , que le bruit des dangers avait fait accourir à côté de moi sur la place du Carrousel) : « C'est bien cela , cela va bien , » et Danton serra la main à l'aide-de-camp. Alors Hérault dit que l'Assemblée voulait se séparer , et que l'attroupement devait se dissiper. Marat survint , Marat , cet atroce aide-de-camp de Danton ; il dit que l'Assemblée, pour prouver que sa liberté n'était pas violée , n'avait qu'à se promener dans les Tuileries. Les députés allèrent en masse vers les différentes grilles ou issues ; ils les trouvèrent garnies des troupes de Henriot , ayant défense de laisser sortir personne. Marat était triomphant et souriait comme le tigre qui va tomber sur sa proie. \\ força par ses cris les députés'à rentrer dans la salle ; et dès lors la liberté [)ublique fut perdue.
Marat et Legendre , avec quelques autres députés de Paris, réclament qu'on fasse droit à la pétition du peuple et de la Commune lue à la
barre quelques heures auparavant. Ils exigent, à force de menaces et de déclamations , l'arrestation subite des trente-deux députés dont la liste de proscription avait été lue le matin à la barre , c'est-à-dire de ceux qu'on appelait les Girondins. Je vis alors la Convention cédant à la force armée , apprenant à tout général, ou chef , ou aventurier, placé à la tète de cette force, qu'ils pouvaient impunément mutiler ou chasser la représentation nationale. Je m'adressai à un assez grand nombre de députés pour les engager à se réunir à moi contre ces actes de violence publique. Plusieurs me répondirent que c'étaient les Girondins qui, ayant fait mettre en accusation Marat trois mois auparavant , et l'ayant exposé à un jugement public, avaient de leurs propres mains détruit l'inviolabilité de la représentation nationale ; que c'était là un malheur inévitable, et qu'il fallait seulement chercher à l'adoucir.
Danton s'ofiPre en otage pour calmer la Convention et les départements .
Le lendemain , au Comité , je tâchai de tempérer ce Danton, auteur de toutes les violations odieuses; je lui fis craindre les départements, qui prendraient parti dans tout le Midi contre les violences faites à leurs députés par la députation de Paris, bien connue pour être la plus mauvaise , la plus dangereuse et la plus ennemie
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du midi de la France et de son énergie. M. Garât , ministre de l'intérieur, était présent à cette scène ; il engagea fortement Danton à désavouer la séance de la veille , et à calmer les départements par quelque mesure conciliatrice. Alors Danton, qui avait des intervalles lucides de bonhomie , et qui d'ailleurs était accusé par sa conscience d'être l'auteur de ces proscriptions , s'écria : « Eh bien ! offrons aux départements dont » les députés sont arrêtés à la voix du peuple de » Paris , offrons-leur des otages pris dans le côté >^ gauche de la Convention ; et moi-même je me » présente pour otage. Je donnerai le premier » l'exemple. » Nous le prenons au mot. Garât et moi nous passons avec lui dans la salle d'assemblée du Comité de salut public. Là, nous exposons à nos collègues les propositions de Danton, comme propres à calmer les esprits , soit dans la Convention , soit dans les départements. Aussitôt que la proposition est adoptée par le Comité , je suis chargé de faire le rapport; je l'écris sur-le-champ , et je somme Danton de tenir sa parole et de me suivre à la tribune pour appuyer le projet de décret des otages. Danton vient avec moi ainsi que Garât. Je propose alors ce moyen, que je croyais conciliateur , et qui du moins était une sorte de garantie de la vie de mes malheureux collègues. Mon rapport est applaudi par une assemblée qui ne savait plus comment sortir de la honte de cette journée du 3 1 mai, et qui en pressentait déjàtoutes
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les suites si funestes à la liberté publique. Je déclare que Danton a été le premier à ouvrir cette opinion , et qu'il sera le premier à appuyer le projet et à s'oiïriren otage. Danton avait déjà, pendant mon rapport, parlé (je le voyais de la tribune) avec plusieurs députés du côté gauche qui avaient improuvé ce moyen de sauver ceux qu'ils regardaient comme leurs ennemis. Aussi Danton , que je forçai de prendre la parole, fut si froid et si insignifiant , que cette mesure n'arriva point au but salutaire qui m'avait encouragé à m'en faire l'interprète. Je n'avais pas besoin de cette dernière circonstance pour juger de la moralité de Danton, que les débats secrets du Comité de défense générale avaient suffisamment dévoilée.
Je suis accusé d'être Girondin.
Dès lors je prévis l'issue funeste qu'aurait le 3i mai ; je fus moi-môme accusé d'être Girondin. Ce fut le soldat audacieux que j'avais voulu faire punir ce jour-là môme , qui se chargea de mon accusation, le i3 juin, au club des Jacobins. On me signala dans plusieurs discours ou motions comme l'ami intime des députés de Bordeaux, avec qui, il est vrai, j'étais tous les jours , soit chez Fonfrède, soit chez le plus éloquent d'entre eux , Vergniaud, que j'aimais et que j'estimais beaucoup.
nr HAUÈUE.
Un espion anglais.
- Le second incident curieux qui , comme je l'ai dit plus haut, occupa le Comité de salut public, remonte au commencement de juin ; il est relatif à un espion très habile , envoyé par M. Pitt à Paris pour explorer l'état de la France et de l'opinion , sous couleur de venir faire au Comité de salut public des propositions décisives pour parvenir à la paix générale. Ces premières propositions , annoncées au Comité par M. Lel)run, ministre des affaires étrangères, n inspirèrent pas une bien grande confiance : le Comité ne voulut pas perdre du temps <à écouler un espion diplomatique, un homme qui, par sa tournure, son entortillage et ses subtilités britanniques, ne présentait pas de fortes garanties. Le Comité renvoya à Cambon , à Uobert Lindet et à moi, le soin d'écouter cet agent, et de lui rendre compte par écrit de toutes les ouvertures faites au nom de M. Pitt. L'agent parla beaucoup. Il ressemblait à un procureur très habile et très versé dans cette chicane de barreau que les Anglais ont transportée dans la diplomatie. Nous le pressâmes de nous présenter le tableau des propositions ou des conditions auxquelles le cabinet de Saint-James prétendait nous donner les bienfaits de la paix générale. Ainsi forcé dans ses retrancliemenls politiques , l'envoyé britannique nous demanda le rappel des princes français ,