‹ Mémoires de Bailly (volume 2)Chapitre 30 sur 43 · DE BA1U/Y · texte numérisé non relu

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ont quelquefois abusé. Il ne faut pas nous le dissimuler, Monsieur, la chose publique est menacée ; on veut profiter de la division du clergé et des querelles des prêtres ; on veut arriver à la guerre civile par une guerre religieuse. Ces moyens ont toujours réussi aux factieux dans tous les siècles et dans tous les pays ; mais il est de notre gloire,, comme de notre intérêt, qu'ils manquent leur effet chez les Français, qui, en deux ans, ont fait la plus étonnante des révolutions , et la plus admirable des constitutions politiques. Nos ennemis frémissent de voir que l'édifice de cette constitution s'élève et touche à sa perfection; et la dernière ressource pour le renverser est de dire au peuple : « La religion est perdue , le schisme va « s'établir ; les prêtres non-assermentés sont les » ennemis de la constitution , et le directoire , la » municipalité , leurs chefs , les soldats qui pro- » tègent leurs établissemens , favorisent l'aristo- » cratie. » Et moi, je dis au peuple : « La religion n'est point perdue ; rien n'est changé ; les dogmes sont conservés dans toute leur pureté ; la doctrine est la même , et chez les prêtres soumis à la loi qui ont prêté le serment , et chez ceux qui , par conscience ou par d'autres motifs moins louables , ont cru devoir s'y refuser. » Ce point prétendu de conscience n'est que pour eux ; il ne fait rien à personne ; il n'intéresse point le peuple, pourvu qu'il n'engendre point de querelles , parce que toute querelle peut être destructive du boniii- 2,5

heur de îa patrie , et funeste à la constitution qui s'achève. Si l'aristocratie a pu fomenter les divisions , il faut l'ignorer; car en les fomentant , elle a voulu troubler; elle a vu , dans l'avenir , des querelles intestines et des guerres civiles qui sont sa dernière espérance. Ne conspirons donc point avec elle ; travaillons au bonheur public, en conservant la paix , en marchant au rétablissement de l'ordre par la soumission à la loi. L'assemblée nationale a décrété que les opinions seraient libres , que tous les cultes seraient permis. Si le culte des prêtres non-assermentés est le même que celui qui est payé par l'Etat , c'est le notre : nous devons le respecter. S'il était différent , il faudrait le souffrir, comme on souffre les autres cultes plus éloignés du nôtre. « Eh mais , dit-on au peuple , si )> l'on permet à ces prêtres de dire la messe , il ne » faut pas tolérer qu'ils prêchent , confessent et » donnent la communion. » Et pourquoi ? où est donc leur liberté , si vous restreignez et leurs dogmes et leurs actes religieux ? où est la liberté des citoyens, si , pour ces actes religieux, leur conscience est gênée , et s'ils ne sont pas les maîtres du choix de leurs ministres ? On va plus loin ; on dit que quelques personnes ont communié le même jour deux ou trois fois. Le fait est faux, sans doute ; mais quand il serait vrai , si c'était un dogme de leur religion , ce dogme et cette religion seraient dans le décret de l'Assemblée nationale. Français ! entendez donc îaîiberté: elle doit être entière et com-

mune a tous ; en voulant rétablir d'un côté, ne la détruisez pas de l'autre! On dit encore aux gardes nationales : « Prenez garde à l'emploi qu'on fait de » votre patriotisme et de votre courage ; examinez » ce qu'on vous ordonne , et n'obéissez qu'à l'ordre » que votre raison reconnaît juste et solide. » Eh î qui soumet ainsi la loi, qui est la raison de tous, à la raison d'un seul; la loi, qui est la volonté générale , à la volonté particulière? Soldats, citoyens, magistrats même , nul ne doit délibérer quand la loi a prononcé , quand elle a parlé par la voix de ses organes , voulus , choisis , élevés par vousmêmes. L'obéissance est alors nécessaire ; elle est de devoir rigoureux ; et s'y soustraire , c'est renverser la constitution, c'est détruire la patrie; c'est appeler tous les malheurs publics à la place de l'organisation nationale qui fait ^otre gloire et fera notre bonheur.

Si ma voix pouvait être entendue de tous mes concitoyens , si je pouvais avoir assez mérité leur confiance pour espérer qu'ils cédassent à l'impulsion de mes sentimens pour eux , je leur dirais : «-Ne vous laissez pas tromper, égarer; votre bonheur est près ; il est déjà dans vos mains; la constitution est presque achevée , vous allez jouir , si vous ne renversez pas vous-mêmes votre ouvrage. Il existe dans la capitale un nombre de factieux et d'ennemis de la chose publique qui veulent le détruire ; il existe un nombre de brigands appelés par l'espoir du désordre et du pillage ; tous sont autour de

vous ; les uns parlent , et ils profanent la langue de la liberté et les expressions des sentimens patriotiques ; les autres agissent ? et ils commettent des attentats contre les personnes et contre les propriétés. C'est à vous les premiers à les repousser ; quand les magistrats , quand nos soldats-citoyens les poursuivent , le peuple , qui n'est pas sous les armes, doit s'unira ses magistrats et à la garde nationale. Ces magistrats et la garde nationale ne sont autre chose que le peuple lui-même ; c'est sa cause qu'ils défendent ? c'est la liberté y la sûreté publique qu'ils veulent établir. On vous dit que vos magistrats vous trompent ; on vous dit que leurs ordres sont tyranniques , et sans doute on doit vous le répéter , puisqu'on veut vous nuire ; puisqu'on veut faire régner partout le désordre. Le plus grand est de méconnaître les autorités légitimes. Tous les maux peuvent fondre sur vous , si les magistrats sont suspects > et les autorités méconnues. Sans doute , je ne vous trompe pas , je ne puis pas vouloir vous tromper. Que suis-je moi ? votre propre ouvrage , élevé par vous et pour cinquante ans de probité connue; moi , prêt à rentrer dans la retraite obscure dont vous m'avez tiré , et qui n'y puis porter que la conscience , sinon du bien que j'ai fait , du moins de n'avoir pas fait de mal. Je ne puis vouloir que votre intérêt et votre bonheur. Vous m'avez estimé ; je vous respecte et je vous aime. Vous m'avez élevé; j'ai veillé sur vous. Je n'ai pas eu une pensée depuis deux ans

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qui ne fût pour vous. Je vous demande de croire à la pureté de mes vues et à la vérité de mes exhortations. Vous êtes libres , et vous voulez être heureux ; vous ne pouvez être heureux et libres que par la loi ; toute infraction à la loi est une atteinte à votre liberté. On vous parle de despotisme ; il n'y en a plus. Vous avez un roi que vous chérissez ; il règne par la constitution ; il cède le premier à la loi qu'il doit faire exécuter. Vous avez des magistrats choisis par vous ; ils sont pour un temps; ils sortent responsables. Vous avez des corps administratifs qui se surveillent , et le corps législatif d'où sort la loi , et où est le centre de la justice. Les oppresseurs n'ont plus de moyens ; les opprimés seront toujours entendus , ou plutôt il n'y aura plus d'opprimés ; bannissez donc les défiances , faites cesser la fermentation et des assemblées et des groupes motionnaires 9 les attroupemens 3 les mouvemens populaires , et tous ces désordres qui effraient les bons citoyens , éloignent les riches , dépeuplent la capitale , aggravent la misère ; et , en rétablissant la paix et l'ordre public , finissons, par la sagesse, une révolution que vous avez si heureusement commencée par le courage. »

Voilà , monsieur , ce que je désirerais pouvoir dire à mes concitoyens ; voilà les vérités et les principes auxquels vous et votre bataillon avez rendu hommage ; et vous êtes le maître de donner à cette lettre la publicité que vous jugerez convenable.

No XXIX.

Discours à l'assemblée nationale , à l époque de la fuite du roi.

21 juin 1791 .

Messieurs ,

Je n'ai rien à ajouter aux détails qui vous ont été donnés par M. Gouvion ; je puis en confirmer une partie, qui est à ma connaissance. Nous sommes restés hier jusqu'à une heure aux Tuileries. Nous ne nous sommes retirés qu'après avoir pris toutes les précautions possibles pour la garde des postes; il était impossible de deviner l'événement dont nous avons été instruits ce matin. J'ai convoqué le conseil général de la commune , qui a donné des ordres aux hôtels des postes pour qu'on ne délivrât point de chevaux , et aux barrières , pour qu'on ne laissât passer personne sans un passe-port de la municipalité. Je demande maintenant à l'Assemblée permission de retourner à l'Hôtel-de-Ville (1).

(1) Ce discours répond aux hommes qui, dans la suite, accusèrent Bailly d'avoir favorisé la fuite de Louis XV J. ( Voyez les pièces justificatives qui suivent le premier volume des Mémoires, de Bailly)

( Note des vouv. édif. )

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