‹ Mémoires de BaillyChapitre 13 sur 20 · JOURNAL · texte numérisé non relu

JOURNAL

DES FAITS QUI SE SONT FASSES SOUS SES YEUX, ET QUI JONT FRÉFARÉ ET FIXÉ LA CONSTITUTION FRANÇAISE.

Moïï témoignage et mes- observations ne peuvent avoir de poids et de valeur que du moment où je suis entré dans la carrière politique^ en assistant à la première assemblée des districts. Quand j'ai été appelé aux élections , je ne pouvais pas soupçonner la part qui me serait successivement donnée à l'administration publique^ ni l'influence que j'aurais sur les affaires : cette part s'est agrandie , cette influence s'est étendue toujours d'une manière inopinée. J'ai bien regretté de n'avoir pas eu constamment auprès de moi un secrétaire pour recueillir les faits, les anecdotes^ les traits j4es pensées qui auraient mérité d'être conservés , pour peindre avec plus de fidélité et animer de ces souvenirs les grandes scènes dont j'ai été témoin. Réduit à ma mémoire pour les retracer dans ce moment à mon esprit, et les déposer dans ce journal^ je proteste que ma mémoire sera fidèle. Je ne dirai qtie ce qui

sera vrai, et, lorsque rîmagination me retracera ces scènes dont j'ai été si vivement ému, il me suffira de m'y reporter en esprit; me$ sensations se renouvelleront, je redeviendrai ce que j'étais alors , à tel jour et à telle époque. Ce sera le même homme , le témoin qui écrira, et je se dirai que ce que j'ai senti. Si je parle souvent de moi dans cet écrit , op, $€^ ^o^viçodr^!. qi^ç ce n'est pas une^ histoire, mais un journal. C'est le r^it des faits publics, c'est aussi celui de mes sentimens et de mes pensées. La naïveté du détail en garantit la vérité, l'homme s'y développe et son ame y est nue; et d'ailleurs n'y a^t-iLpas quelque charme à apercevoir l'homme dans soij, ouvrage ? Le kcteur se recpanait et §e retroiijive dans Fécrivaiu.

Lç vendredi 29, décçiwJbre 1786, je dinai chez M. le ipaj(:échal de Beauvau; ce fut le premier, instant où la, nouvelle d'uqp Assemblée des notables me parvint. J'en fus frappé. Je prévis un gi^and événement, un changement dafl^ l'était des. choses, et' même da,ns la, form^ du gouvernement. Je fae pj[!évis point la révolution telle qu'elle î^ été, et je crois que ixul hoi^wie n'a pu la prévoii?; mais le déploj^able état des finances appuyait si^amment n?a conjecture, Le.l?esoin d'argent rendait legpuyernqment faible et dépendant. Les gouvernés a^vaient a^ors wa, avantage énorme , dont je présumais que l'on serait assez avisé pour tirer parti. Cette Asijçmblée de cient ci^iq^ante citoyça^ de

DB BÂILLY. 5

toutes les classes^ et les plus distingues ^ occupes des plus importantes isiffaires de FÉtat , ne pouvait manquer d'y opérer une grande réforme. Cette Assenoiblée y cette réunion était une figure de celle de la aation ; c'étaient des citoyens délibérant moins sur les affaires de l'État que sur leurs propres intérêts : depuis un nombre d'années les meilleurs es^ prits avaient tourné leurs méditations sur Téco* Bomie politique ; et l'Assemblée y convoquée pour donner des avis 3^ des lumières sur l'administration du royaume , devait naturellement réunir tons les esprits sur ce point, et y porter l'attention de la aation entière* Or, quand, après un long sonunetl, ou plutôt après une absence, on vient à songer k ses affaires que l'on trouve, fort délabrées, il est difficile d'oublier qu'oiv a le droit d'y mettre ordre. Je prévoyais donc, non une révolution, mais un changement qui, sans en pouvoir déterminer l'espèce^ devait être à l'avantage de la nation. Lors^ que dans un siècle de lumières on appelle la raison à son aide , la raison doit finir par être la maîtresse.

L'Asseml^^e des notables ne produisit d'autre effet que de mettre le mal dans un plus grand jour, et de faite connaître l'urgente nécessité des remè-*des. On ne pouvait en attendre autre chose , ils n'avaient que. le droit de coiiseil et point d'auto* rite. Cette Assemblée conimença à attaquer^ les ministres, et M. de Galonné fut renvoyé par les mêmes hommes qu'il avait choisis et convoqués.

4 HÉMOIUES

j Un de ces hommes, Tarchevêque de Toulouse (r), j connu par une réputation de talens et d'ambition , ; fut mis à sa place. Ce choix fut vivement applaudi. 11 ne tint pas ce que sa réputation avait promis : il oublia le tôle qu'il avait joué dans l'Assemblée; il ne sentit pas que l'énormité du mal , la nécessité du remède , l'attention de tous les esprits à la chose publique, demandaient une réforme inévitable dans l'administration , et appe^ient les étatsgénéraux. S'il les avait fait convogp^r sur-le-champ^ en même temps qu'il aurait acquis des droits à la reconnaissance publique , il aurait fait le trait d'un habile politique. Il ne fallait pas laisser le temps aux esprits de réfléchir sur la position où l'on se trouvait , et a la nation de connaître ses besoins , ses droits et ses forces. Les états -généraux alors assemblés auraient fait de grandes réformes; mais ils n'auraient ni osé , ni pu tout changer. On craignit ces réformes, on voulut éviter de réunir une nation qui pouvait se souvenir qu'elle est vraiment souveraine et maîtresse de tout ordonner : on essaya des palliatifs qui accrurent le mal au lieu de j le guérir ; et on laissa au parlement de Paris l'hon- I neur de demander les états-généraux. Cette demande du parlement , quoiqu'il ait pu depuis s'en repentir, ne doit pas être oubliée. Quand on a recouvré la liberté , et fondé le règne de la loi , il est de la justice de se souvenir de tout ce qui a

(i) M. de Loméoie-Brienne.

pu préparer ce nouvel ordre de choses. L'archevêque hésita pendant plus d un an sur la teoue des états-généraux , promettant sans cesse et retardant toujours ce que l'état des affaires et la disposition des esprits rendaient indispensable. Il laissa deux années entières pour y penser, pour éclairer les citoyens par une multitude d'écrits , pour former des plans ^ et pour arriver en force à cette assemblée si redoutable. Il essaya des édits bursaux qui furent refusés; il mit M. le comte d'Artois dans le cas "d'être mal accueilli, hué, «t prèsqu'en danger à la cour des aides. Cette scène fut la première lutte du pouvoir physique contre le* pouvoir d'opinion, l'essai des foj'ces d'un grand peuple contre la force d'un seul. Enfin M. Necker remplaça M. de Brienne; et soit que les choses fussent si avancées qu'il ne fût plus permis de se les dissimuler, soit plutôt que le génie et les principes de M. Necker seuls l'inspirassent, il s'occupa sérieusement de la convocation des états-généraux. Elle fut annoncée au mois de novembre 1 788. M. Necker obtint du roi la double représentation du tiers-état. Elle était de toute justice! Ce n'est pas quand la raison s'éveille qu'il faut alléguer et d'anciens privilèges et des préjugés absurdes. Les préjugés sont destinés à disparaître , les privilèges ne sont que des conventions qui ne peuvent être éternelles dans les sociétés , et des aliénations dans lesquelles une nation toujours .mineure a toujours le droit de rentrer. C'était bien le moins que vingt-

quatre millions d'hommes contre deux cent mille eussent la moitié des voix; et la postérité éclairée aura peine à croire que cela ait été si difficile à prouver et à établir. Tout cela fut développé dans plu*< sieurs écrits publiés par Target. M. Rabaud de Saint-Etienne fityoir que le tiers-état était la nation moins le clergé, moins la noblesse; M. l'abbé* Sieyes , que le tiers^état était la nation même et devait jouir de tous ses droits. Cest ainsi et avec ces armes qu'oji se préparait aux états-généraux , et a recouvrer les droits de la nation et du tiersétat. Mais si ces droits ont été recouvrés, il ne faut •pas oublier qu'on le doit et à M. Necker et au roi, au ministre qui l'a proposé, et au çoi qui y a consenti : l'un et l'autre ont donné les moyens de la régénération de l'empii'e. On Ta quelquefois trop j oublié. Le despotisme n'entra point dans le caracj tère du roi ; il n'a jamais désiré que le bonheur du I peuple , c'est le seul moyen qu'on a pu employer ( pour Iq séduire; et si jamais on l'a déterminé à des coups d'autorité , on n'y a réussi qu'en lui montrant ou un bien à faire , ou des maux à éyiter , et en perspective le soulagement de la nation , la prospérité de l'empire et le bonheur de tous. Je suis convi^incu qu'il n'a jamais considéré son autorité et le soin de la conserver , que comme la caution et la base dé la tranquillité et de la paix * intérieure. Puisque nous parlons des causes de la régénération , disons que la première est dans le caractère de Louis XVI j un roi moins bon , dea

DE BAÏLLY. y

niimstres plus hafaties^ et «il n'}' aurait i^as eu de révolution. ••

Dans lliiver de 1788 à 89^ qui fut si désastreux et si difficile à passer pour la rigueur du froid ^ la rareté dés gruins et des farinés^ qui était là suite de l'affreUse gréFe dn i3 juillet précédent ^ et qui commençait déjà à se faire sentir ^ on se prépara à la convocation des états -généraux. On parlait de ceux qui seraient députés de Paris, on faisait courir des listes > on disait d^us le monde y dans iife club des Arts surtout où j'avais été admis ^ que je serais député. Je n'étais C€;pendant pas sur les listes. Ces listes étaient celles des prétentions, et je n'eh avais pas. Un homn^e considérable > et qui avait eu jadis une grande influence , tne dit un jour : « On parie de voufe pour vous faire député. Désire«-vous de l'être? » Je lui répondis qucf cet honneur ne devait ni se solliciter, nî se refuser. « Ave^-vous ^ajouta-t-il , du talent pour la parole? — Non. — En ce cas, je ne vous conseille pas d'accepter. Vous avez une réputaijon , et il ne vous conviendrait pas d'être aux états* généraux y sans y parraltre et sans y jouer un rôle.*» J'étais loin d'adopter ce que son opinion avait de fl^^tteur^' mais la vérité était que je ne désirais rien à- cet égard, et que je craignais-ûutasit la' difficulté du Succès, que je pouvais ambitionneir l'honueur du choix. Le» xûèn\fi honytie m'ajouta un autre jour : w Vous désirez les étatsgénéraux» Vous verrez où ils vous conduiront. » Cette|:opinion était bien différente de celle de

8 MÉMOIBES

beaucoup de gens. qui, §ur l'exemple du passée disaient que les états - gAiëraux ne feraient rien , et que tout se réduirait à de vaines déclamations et à des demandes de réforme sans succès. Je ne pensais pas cela. Je croyais que, dans un siècle éclairé, des hommes assemblés et pouvant délibérer sur leurs intérêts feraient de grands changemens. Mon homme, exercé dans la politique , et distingué par un excellent jugement , avait la vue plus longue Qt calculait bien. On permettait la réforme de quelques abus , mais on ne voulait pas'que tout fût V changé. Et je défie à la vue la plus longue d'avoir alors tout vu. L'abbé Maury , déjà nommé , me disait : w Vous serez député. — * Je n'en crois rien. — J'en suis sûr. — Comment cela est-il possible ? nul homme ne peut être sûr d'un chpix, quand il ne connaît pas même ceux qui le feront? » 11 n'avait pas tort. Mais voici en quoi il s'est trompé. 11 m'ajouta : « Je viens de louer un appartement à Versailles , et vous aurez tous les jours un couvert chez moi. Nous nous unirons pour faire la bien. » Pour le bien , j'étais son homme , mais il fallait savoir comment il l'entendait, et c'est la que nous n'avons pas été d'accord. Nous avons pris des joutes bien différentes. H s'est montré pour le clergé , et moi pour la nation ; il faut dire oepe»daçt qu'il s'est montré avec courage dans des circonstances diflSciles, et qu'en prenant une fausse route , il a marché sans dévier sur la même ligne% ce qu'on ne peut pas dire de tout le monde; il faut

être soi ; même en mal. Il faut convenir aussi qu'il a déployé beaucoup de talent.

Enfin les districts furent formés et ouverts sur la convocation du roi, le 21 avril 1789. J'habitais alors ma maison de Chaillot , où je terminais quelques réparations et dispositions intérieures ; je me rendis auxFeuillans, en me promenant, avant huit heures du matin. Assis pour me reposer sur Irf terrasse des Fëuillans , un jeune homme, que je ne connaissais pas, passa , et me dit : « Vous alle% au district des Fëuillans , vous y. serez nommé* électeur. » Je le remerciai de celte opinion et n'y comptai pas plus. Je raconte ces bagatelles parce qu'elles servent à prouver que les circonstances m'ont porté où j'ai été élevé, et que je n'y ai contribué en rien. Nul homme à Paris ne peut dire que je lui aie demandé ou fait demander son suffrage y pas même que j'aie témoigné aucun désir des places où je suis parvenu. Je suis un exemple bien sur qu'on peut parvenir à tout et aux premiers honneurs sans intrigue. Ceci doit être dit poiH* la consolation des honnêtes gens, et pour l'encouragement de là jeunesse à suivre le droit chemin.

Quand je me trouvai au milieu de l'assemblée du 4istrict, je crus respirer un air nouveau : c'était un phénomène que d'être (Juelque chose dans l'ordre politique, et par sa seule qualité de citoyen, ou plutôt de bourgeois de Paris j car à ce jour nous étions encore bourgeois et non citoyens. Les hommes rassemblés depuis plusieurs années dans

lO MÉMOIHES

des clubs (i) , s'y étaient occupes des affaires publiques, niais comme conversations, sans aucun droit et sans aucune influence^ Ici l'on avait le droit d'élire , on avait au moins , comme aux anciens états-généraux, le droit de faire des demandes et de dresser des cahiers. Ici , l'on, avait une influence éloignée , mais x)btenue pour la première fois depuis plus d'un siècle et A^tg^i j .<et ce privilège était acquis à une génération éclairée , qui en sentait le prix , et qui pouvait en étendre les avantages. Cette assemblée, portion infiniment petite de la nation , sentait cependant et la force et les droits du tout : elle ne se dissimulait pas que de ces droits et de cette force résultait pour elle-même une sorte d'autorité , et comme peuveqt en avoir les volontés particulières destinées à composer la volonté générale. La Ville, c'est-4i-dire l'ombre et le semblant d'une municipalité , nous avait donné un président assisté de quatre assesseurs , dont l'un devait servir de greffier. Nous étions. ...v citoyens réunis au distriA des Féuillans. 11 faut remarquer que soit insou-^ ciance ou politique , dans une opération que quelques-uns pouvaient croire ne pas plaife au gouvernement, tous les citoyens du district n'ont

(i) C'était surtout depuis la guerre d'Amérique que des clubs s'étaient formés à Paris ; leur caractère , d'abord purement philosophique et littérai» , deviut insensiblement politique , par suite de la tendance imprimée à l'esprit public.

{Noie fk$ noup- édil.)

DE BAILLY. Il

pas para à cette assemblée. Il en* est tel que je pourrais citer qui s'est montre depuis le plus ardent partisan de la liberté y le plus hardi frondeur des autorités, qui cependant, par une raison ou par une autre , se dispensait d'assister à cette assemblée. Nous pensâmes que l'Hôtel-de-Ville avait pu nommer un commissaire pour ouvrir l'assemblée , et nous donner les connaissances %t les instructions préliminaires , mais qu'il ne lui appartenait pas de nous faire présider et de faire rédiger nos délibérations par des délégués de son choix. Le premier acte d'autorité fut la destitution du président. On le renomma sur-le-champ par acclamation. Ce président, M. de Laune, avocat, observa d'abord qu'il avait mission pour tenir la présidence , et qu'il ne pouvait présider qu en vertu de ses pouvoirs : on lui dit, et on lui répéta d'opter entre la présidence par le* seul vœu de l'assemblée ^ ou sa destitution s'il s'en tenait à ses pouvoirs. Il accepta enfin la libre nomination de l'assemblée, et ses assesseurs et greffiers furent également confirmés par le même choix et avec la même liberté.

Dans le cours de la séance , nous reçûmes plusieurs députations de la noblesse et du tiers-état. Ce coacert entre tous les citoyens d'une si grande ville et entre ces deux cnrdres , annonçait déjà la grande union du royaume et la confusion* des ordres. C'étaient des frères qui se disposaient, et de bon accord, à se mettre en possession de leur héritage. Si les ordres eussent eu le même esprit

1 2 HËMOIRES

à Versailles 9 il 7 aurait eu moins d aigreur y et les iatéréts divers ou opposes eussent été plus facilement et plus heureusement conciliés. Je remarque que nous ne vîmes point de députation du clergé. 11 était plus éloigné de la fraternité , et le ciel était entre lui et nous. Ces visites, les différentes mo-* tions d'ordre , l'appel nominal de ceux dont on avait vérifié les titres d'admission , nous conduisirent jusqu'à neuf heures du soir. On nomma des commissaires pour rédiger le cahier des demandes du* district. Ces commissaires, au nombre de sept, furent MM. Màrmontel , Bigot , Cholet, Moreau frères,. et moi, à qui l'on fit l'honneur de l'admettre. Nous -passâmes dans une pièce voisine , et le cahier pris à minuit fut l'ouvrage de trois heures; M. Marmontel, qui tenait la plume , en fut le principal rédacteur. En lisant ce cahier , on verra que les objets en étaient intéressans , et qu'il contenait tous les germes de la liberté. Je dois observer ces choses qui sont à la gloire du district dont je suis sorti, et que je regarde comme mon berceau. Ces cahiers reportés à l'Assemblée y furent lus et discutés ;- et après quelques changemens , ils furent adoptés. On procéda ensuite à l'élection au scrutin de sept électeurs du district. C'est alors que je reçus les bontés premières et flatteuses de mes concitoyens dont l'estime voulut me distinguer , en me nommant premier électeur. Mes collègues furent MM. Moreau , Marmontel , Bigot de Préameneu , Cholet , Du-

Drgitized by LjOOQ IC

DE BAILLY. l5

saulx , Moreau le jeune, frère du précédent , et La Vigne-des-Champs; plusieurs étaient déjà mes confrères ou mes connaissances. Je me liai parti*/ culîèrement avec M. Cholet, que je retrouvai avec plaisir dans l'administration provisoire de la municipalité , et M. Bigot , dont les vertus , les lumières et l'esprit sage se concilièrent d'abord toute mon estime et mon amitié^ et que les suffrages constans de son district et des électeurs ont porté successivement à toutes les places , et de juge de paix , et de juge dans les tribunaux et dans les corp& électoraux de 17899 90 et 91 ^ et enfin à la seconde législature. Nous sortîmes des Feuillans, aptes avoir employé vingt-quatre heures consécutives à ces opérations.

Mercredi 32 avril. — Nous nous rendîmes l'aprèsmidi^ cour du vieux Louvre, chez M notre

président , où il nous lut la rédaction du procèsverbal de la» veille : il nous remit nos pouvoirs , c'esl-à-dire l'extrait du procès-verbal qui constatait notre nomination et le cahier de nos demandes. Nous nous transportâmes aussitôt à l'Hôtel-de-Ville où devaient se trouver réunis tous les électeurs des différens districts, pour y constater leur nombre y vérifier si tous les districts avaient rempli la mission qui leur avait été donnée par la proclamation du roi , et y déposer les procèsverbaux d'élection de ces assemblées. Q«and j!y arrivai, l'assemblée était fondée, et depuis longtemps commencée ; je n'entendis rien et ne pris

l4 MÉMOIRES

smciHie part à ce qui s'y pissait. Mais j'étais alors dans la grande salle de l'Hôtel-de^Ville ou j'entrais y je crois ^ pour la première fois, et je considérais avec intérêt cette masse de citoyens librement élus , chargés des pouvoirs du peuple y destines à faire des choix imporlans : ce spectacle était aussi non* veau pour le lieu que le lieu pour moi; je ne prévoyais pas les grandes s^eènes et les révolution» dont il allait devenir le théâtre , ni le rôle queje devais jouer dans ce lieu même.

Jeudi y ^5 imriL — Ce jour fut l'ouverture de l'assemblée des électeurs de la ville de Paris. Les trois^ ordres Se réunirent dans la grande. salle de l'archevêché. Elle fut d'abord présidée par le prévôt de Paris , assisté du lieutenant civil et du procureur du roi du Cbàtelet. M. le prévôt de Paris fit .M. le lieutenant civil oivvrirent l'asseniUée^ chacun par un diseurs. M. k: procureur du roi parla après eux , et il fit l'éloge de chacun des trois ordres ^ en les louant sur ce qui pouivait leur être particulier. €ki remarqua que celui du; tiers lut vivement applaudi pa# la noblesse^ et peu par le clergé ; cepend^oit y quelque temps après et vers le soir^ un mémoire de la noblesse ayant voulu adresser des complimenaKm tiers-état^ et^ disaiit-il^ au nom die son ordre y fut désavoué par plusieurs y assez maltraité personnelkment: ce qui me fit quelqua peine à cause de là division et de la mésintelligence que cela paraissait annoncer. Cela n'eut cependant pas de suite y et il en résulta seur-

DE BAILLY. , l5

lement un momeut de tumulte. Après les discours d'ouverture > la preniière question fut celle de la yérificsAîon des pouvoirs et de la manière dont on y procéderaxL II fut décidé que cette vérification Ée ferait par les trois ordres et en ccmimun y et la raison fut que dans des opérations dont le dernier résultat 9 la formation des états-généraux , intéressait la nation entière ^ chaque, ordre avait droit, de coftnaitre ce qui était fait ou admis dans les deux autres ^ et de s'assurer que tout s'était passé suivant la loL En conséquence^ il fut réglé qu'on se diviserait en plusieurs bureaux ^ pour la prompte expédition; qu'il .y aurait à chacun un magistrat du Chàtelet, xm électeur de la noMesse et du clergé ^ et ^ conformément à la loi faite par le roi , pour des nouveaux états*^ généraux^ deux ëlecte^krs du tiers-état. Je fus nommé un des commissaires pour cette vérification : elle fut assez pr<m3^temeat terminée ^ et les trois ordres se réunirent sur-le-champ dans ki grande salle de l'archetvêchéf on y rendit compte de l'opération qui venait de se faire et de la validité des pouvoirs. M. le lieutenant civil aamxiça que l'assemblée dies électeurs extra muros devant se tenir le lendemain, et le surlendemain ^ et le lieu de ses séances étant cette salle même, l'assemblée des électeurs intra muros devait être remise au dimanche nQ. L'assemblée ainsi dissoute commençait à défiler , lorsqu'un membre du tiers'-état observa que, les pouvoirs étant vérifiés , rien n'empêchait que Ton

l6 MÉMOIRES

ne prélat le serment, et demanda qu'il fut prête* Les opérations étaient en effet trës-pressées ; nous étions au 23 avril, et l'ouverture des états-généraux devait se faire à Versailles , le 4 ^^* Quoiqu'on n'eût pas une idée bien précise du temps nécessaire à ces opérations , on voyait bien qu'il en restait trop peu pour l'élection des députés et la confection des cahiers; et comme la défiance germait déjà dans les esprits , on pensait que ce court intervalle , et la précipitation qui en devairrésulter, avaient été préparés à dessein, pour ne pas laisser à la ville de Paris tout l'avantage qu'elle pouvait tirer de sa députation. Quant à moi , j'avoue qu'éloigné de la défiance par mon" caractère , et que même en consultant ma raison bien avertie par ces impressions, je ne pouvais me persuader que le ministère , qui avait accordé au tiers-état la double députation , voulût tendre un piège à la ville de Paris , et lui faire faire une mauvaise députation et de mauvais cahiers. Qu'en aurait-il résulté? Les députations des provinces n'en auraient pas été moins bien choisies, et leurs vœux moins fortement exprimés. Or , dans ces premiers temps , on devait calculer sur june grande énergie dans les provinces , et peut-être sur la mollesse de la ville de Paris. C'était là l'idée et la prévention du royaume entier, et j'ai eu plusieurs occasionjs de le reconnaître en arrivant à l'Assemblée nationale. Quoi qu'il en soit, M. le lieutenant civil se refusa à la prestation du serment ; je ne m'en rappelle pas bien la rai-

son , mais je présume que ce fut sur ce que plusieurs membres s'étant déjà retirés ^ l'assemblée n'était plus complète ; et lui-même se retira malgré les instances qu'on lui fit pour rester. Sa retraite excita quelque mouvement. On fit des motions, et entre autres celle de dresser une protestation et une plainte de son refus. Quelques personnes se réunirent pour la dresser , mais il ^tait alors dix heures et demie , on continuait à se retirer, l'assemblée diminuait sans cesse. Les gens sages pensaient que cette protestation n'était ni légale, ni à propos ; j avais^ attendu pour connaître le vœu de la majorité et des esprits modérés ; quand je vis l'assemblée réduite à un assez petit nombre , je fis comme les autres et je me retirai.

Une cKose que je ne dois pas négliger de remarquerpour faire connaître la disposition des esprits, et^qui m'a été rappelée par un électeur présent , c'est que ce jour-là même , et dès le premier moment où l'on se vit ainsi réuni en assemblée , on murmurait dans les bancs : Point de clergé , point de clergé ! On ne voulait pas dire qu'il fallût supprimer l'état, mais l'ordre ecclésiastique. On pensait alors que le clergé ne devait pas faire un ordre ; on pensait qu'il fallait réunir les évêques et le premier clergé à la noblesse , et le clergé du second ordre au tiers-état. Cet arrangement était précisément celui des deux chambres que Mounier a proposées depuis , et qui ont été re jetées. ^

Dimancfie 26 am/ (i). — Les trois ordres se réunirent le dimanche au matin en la même grande «aile de rarchevêché j le serment commun et universel fut prête' par rassemblée ; et chaque ordre s'étant retiré dans la salle qui lui était destinée ^ le tiers-état resta dans la grande salle y lieu assigné pour, ses séances particulier res, suivant, m'a-t-on dit, l'usage des étatsgénéraux où le tiers -état occupait toujours la salle des assemblées générales. Je remarque avec soin cette circonstance , parce que les plus petites choses conduisent aux plus ^grandes , et que cette disposition nous a été extrêmement favorable à Versailles. Les deux ordres retirés , M. le lieutenant civil fît procéder a Tappel nominal de tous les électeurs du tiers -état. Cela fait , il fut question d'organiser l'assemblée , et de nommer un président et un secrétaire. Je dois dire que le vœu général était, comme dans tous les 4î^ tricts , et particulièrement pour parler de ce qu m'est personnellement connu, dans celui des Feuillans , de se constituer librement , et de n'agréer que des officiers du choix de l'assemblée^ non délégués par aucune autorité, ou fondés sur des droits anciens qu'on ne reconnaissait plus. Mais ce vœu

(1) Cest ici que commence le procès-verbal des séances de rassemblée des électeurs de Paris. Ce procès-verbal fut rédigé , depuis le a6 avril jusqu'au ai mai, par BaiUy ; il le fut, depuis le 22 mai jusqu'au 3o juillet, par M. Duveyrier.

{Note des nouo, édit. )

^ DE BàILLY. 19

général fut en même temps un homm^e àla vertu de M. d'Alleret, alors lieuteuatit civil. L'assemblée était pénétrée de vénération pour lui ^ et jy trouvais un plaisir particulier y par l'attachement que )'ai ea de tout temps pour différentes personnes de sa famille ou de ses amis. On croira d'ailleurs aisément que la vertu récompensée est un doux spectacle pour l'homme de Inen. M. d'All^et fut nommQ président par une acclamation universelle et plu^ sieurs fois réitérée. Mais ^ lorsqu'on a voulu passer k la nomination d'un secrétaire y M. le lieutenant civil a proposé le greffier du Châtelet , et il a donné à connaître que ce gr^er ^ eb sa qualité y devait être de droit secrétaire de l'assemblée. Alors s'est élevée ouvertement e^publiquement la question de savoir si MM. les officiers du Chàtelet avaient y en vertu de leurs charges , le droit de présider et de tenir l'assemblée , ou s'il appartenait à l'assemblée de choisir librement ses officiers. L'esprit général était décidé jpour cette dernière opinion* La destitution du président d'office y aurait été brusquement prononcée coaune dans les districts ^ sans le respect qu'inspûrait la vert» de M. d'Alleret. L'^iime el la confiance , qui le nommèrent président par accla^ Hiation , masquèrent cette disposition^ mais elle se déclara atissitèt qu'il proposa sans élection le greffier du Chàtelet. On nia formellenaent son droit : on nia également celui du lieutenant civil; C'était la première fois que j'entendais parler M- Target ; j'en fus très^satàsfait ; il parla avec me^to^e et avec

éloquence ^il attaqua le droit du lieutenant cml ^ en Vhonorant ^ et en le comblant d'eloges; M. Camus parla aussi avec une grande force, M. le lieutenant civil laissa entrevoir plusieurs fois qu il ne pouvait présider que comme lieutenant civil. Ce principe lui fut contesté ; on lui intima plusieurs fois qu'il ' fie présiderait que par le choix de l'assemblée; enfin ^ pressé de s'expliguer définitivement , il déclara que , quelque flatté qu'il fut du choix que l'assemblée avait fait de sa personne, il ne pouvait regarder l'élection que comme un second titre ajouté à celui que lui donnait sa charge ; mais que si l'assemblée entendait qu'il ne présidât qu'en vertu de cette élection y et si elle ne laissait pas aux autres offi* ciers du Châtelet remplir loars offices , sauf à elle telles protestations que bon lui semblerait , il allait se retirer. ^

La matière mise en délibération, la~très-grande pluralité fut d'avis que l'assemUée ne pouvait avoir d'autres officiers que ceux qu'elle aurait élus librement. M. le procureur du roi requit la retraite des officiers du Châtelet, qui se sont en effet retirés ayant M. le lieutenant civil à leur tête. J'eus quelque peine de cette séparation : je regardais sa vertu comme tutélaire , et j'eus regret qu'elle nous aban-^ donnât. Cependant, s'il était resté dans l'assemblée, il aurait été le premier député , et ma destinée le voulait autrement.

U faut observer que M. le lieutenant cLvil était eu effet appelé à la présidence par le règlement du

roi. Cette circonstance fut remarquée parle bureau charge de vérifier nos pouvoirs à 1* Assemblée nationale. Mais en même temps il ne jugea pas que ce fût une irrégularité , et l'Assemblée adopta cette décision (i). -

On procéda sur-le-champ à U nomination ; \eë cinq plus anciens d'âge furent placés au bureaii pour recevoir et vérifier le scrutin. Je me regardais comme bien inconnu dans cette assemblée ^ où je ne connaissais guère moi -mie me que huit à dix personnes. Quelques-unes prétendirent que jef serais président : j'en aurais eu une véritable frayeur, si j'avais pensé que cette opinion de l'amitié pût avoir un juste fondement : j'ignorais entièreiiient les formes et les règles de ces assemblées , assez nouvelles alors pour tout le monde , et je n'avais pas assez de présomption pour me croire capable de conduire les autres. Le scrutin fait et vérifié , j'eus quarante voix pour être président, et M. Target fut choisi à une grande pluralité. Je fus nommé secrétaire, emploi qui me convenait beaucoup mieux , quoique je ne fusse pas au fait de la forme des procès-verbaux à rédiger. Mais je me fis instruire. M. Target prêta serment à la nation et à l'assemUée. Je prêtai le même serment entre ses mains, et cet acte , signé de tous les présens et de nous , fut le premier acte du procès-verbal.

On sentit k nécessité d'avoir , un eecond président

0)Procè*-vcrbal de i* Assemblée nationale, i4 juin 1789.

et un second secrétaire ^ 6n cas d'absence des pre^ inierst On c*/nvint de choisir ceux qui avaient réuni le plus de» voix après ceux qiû avaient eu la pluralité; et ce furent MM. Camus et GuîHotîn..

On posa aussitôt et l'on mit en délibération trois questions importgintes : !*"# Si l'on devait faire retirer les nobles qui pouvaient $e trouver dans l'ass^apiblée. On a observé qu'il fallait distinguer les différeutes sources de la upblesse nouv;elle , et ne pas confondre avec ceux qui l'avaient acquise à p^ix d'argent , ni les négocians à qui elle a été accorctée pour prix de services rendus à l'Etat dans le commerce , ni les officiers de ville qui la tiennent de la municipalité ; les uns et les autres y encore attachés au commerce , n'ayant pour ainsi dire qu'une noblesse commencée, peuvent être toujours considérés comme appartenant au tiers-état : il fut décidé qu'ils resteraient dans l'assemblée.

^2**. Si Von ferait quelque réduction au nombre des membres qui la composaient, tant parce que ce nombre excédait celui de trois cents , qui avait été prescrit par le règlement du 24 janvier , que parce qu'il y avait inégalité dans les nominations des différens districts , dont les uns s'étaient tenus à la lettre du règlement , et dont les autres , dans le dessein d'en suivre l'esprit, avaient nomme un plus grand nombre d'électeurs en proportion du nombre des votans , pour ne pas risquer que la totalité de c^ électeurs se trouvant au-dessous de trois cents ^ la représentation du tiers à l'assemblée

DE 6Â1LLY. 23

générale ne fut pas complète. En effet , le district de Saint-Roch avait vingt électeurs ou auppléans y et celui des Théatins n'avait qu'un électeur sans suj^léant (i). 11 a été répondu d'abord que cette réduction ne pouvait devenir nécessaire et indispensable que dans le cas où^ les trois ordres se réu* nissant pour opérer ensenoble, elle serait réclamée par le clergé et par la noblesse ; ensuite on a montré que cette réduction était infiniment difficile et presque impossible à exécuter. Par quelle proportion serait--elle réglée ? Si l'on prenait sa mesure sur les districts qui ont envoyé le moins d'électeurs, la représentation des faabitans de Paris deviendrait trop faible ; si l'on s'écartait de cette mesure , la seule qui f&t donnée par la nature des choses y €m tomberait dans l'arbitraire. L'assemblée, décidée par ces considérations, a arrêté que pour cette fois elle resterait cpnstiUiée conome elle l'était à ce moment, et que tous les électeurs et les suppléans seraient conservés.

t,,^. Enfin on a diemandé à l'assemblée si elle avait intention de s'unir au clergé et à la nol^lesse pour la rédaction des cahiers el pour la ziominalion des députés. On a dit d'une part que la chose la plus importante était que chaque ordre prît ses députés dans son soki, en les nommant librement à part , et que , quant à la rédaction des cahiers , il n'y avait point d'inconvénient à ce qu'elle fût com-

.. I I - it I II ■ I , II'. I M^

(i) Procès-veiiwil des électeurs , tome ni , pag. 569 et 371 .

mune , pourvu que les deux autres ordres sôuscri* vissent au paiement égal des impôts et à l'admission du tiers aux charges de là. magistrature^ aux.' emplois militaires et aux dignités ecclésiastiques. On a ajouté que l'injonction faite aux électeurs, et dans presque tous les cahiers , de demander qu'on votât par tête , nécessitait la réunion des ordres. On a ajouté une considération y c'est que la réunion consommée à Paris aurait un grand poids pour la réunion totale aux états-généraux. De l'autre part, on a observé que, quant à la nomination des dépu-^ tés, nous connaissions mieux que personne les sujets de notre ordre, que seuls nous ferions de meilleurs choix, et qu'en nous réunissant aux deux autres ordres nous risquerions de compromettre l'intérêt de nos commettans; qu'il était convenable de rester attachés à la masse presque entière du tiers-état du royaume qui avait fait' des cahiers séparés. On a dit que le tiers avait des demandes à faire , des réformes à proposer, qui pouvaient intéresser l'ordre du clergé ou celui de la noblesse, et sur lesquelles êfSsr mandes ou réformes il fallait que son vœu fût libre; que l'on pouvait être uni par les mêmes sentimens, quoique séparé dans des chambres différentes ; enfin pn a ajouté que la réunion des trois ordres nécessiterait la réduction des membres de plusieurs de ces ordres pour les amener à la proportion établie par le règlement du 24 janvier j que la discussion: des cahiers et toutes les opérations subsidiaires deviendraient infiniment plus longues. £n conséquence,

l'Assemblée a décidé qu'elle s'occnfierait de ces opérations aussi pressées qu'importantes , et qu'elle ne se réunirait point aux deux autres ordres.

J'avoue que mon avis était alors pour la réunion : il faut rendre justice à la noblesse de Paris ^ elle la désirait , et si toute la noblesse de France avait eu les mêmes sentimens, la révolution ^ qui ne s'en serait pas moins opér^, aurait eu une autre forme. Ma grande raison pour désirer la réunion, était le poids de l'exemple de Paris à l'Assemblée des états ; mais je suis obligé de convenir que l'opposition y fut trop grande ; les prétentions étaient trop enracinées pour que cet exemple seul eût entraîné et la réunion généraient le vote par tête.

On a fini par s'occuper du mode d*élection, des commissaires à nommer pour la rédaction des cahiers y commissaires dont a fixé le noçabre à trentesix ; et l'élection a été ajournée au lendemain.

Lundi 27 açriL — L'assemblée , occupée duscrutin des commissaires y a reçu une députation du clergé : elle apportait un arrêté pris la veille y par lequel le clergé de Paris décide de concourir proportionnellement à ses revenus , ne doutant pas que la nation ne reconnaisse comme dettes de l'Etat les dettes du clergé contractées pour son service. L'abbé de Montesquiou , portant la parole , a fait ensuite un discours d'une éloquence noble et simple, où il a assuré l'assemblée des sentiniens de fraternité du cler^^. 11 a ajouté, sur l'abandon des privilèges pécuniaires , que ce"

:i6 MÉMOIRES

n était pas nS: sacrifice , mais un acte de justice; Il a dit que si le clergé avait si long-temps défendu, aes immunités 9 c'est que ces immunité» étaient jadis celles de la nation entière , et qu'il avait toujours Conservé l'espérance que la naitioa les recouvrerait un jour. Il doit m'être permis de dire que l'orateur loua le secrétaire de l'assemblée comme l'ami des pauvres et l'écrivain des hôpitaux. J'ai promis que mon ame serait ici toute nue , et en iconséquence je dirai que cette justice qui me fut rendue inopinément au milieu de mes collègues y dans une si digne assemblée et par un autre ordre que le mien ^ me causa une vive et sen-^ sible émotion. Mon témoignage sera sans doute sus* pect , mais l'abbé de Montésquiou me parut sous la figure d'un ange descendu du ciel pour disposer les esprits à l'union y pour prêcher l'humanité sur la terre ; et peut-être que sa figure noble et ingénue, son éloquence douce et persuasive pouvaient présenter cette image à des yeux moins prévenus.

On ne fut point parfaitement content de :cet arrêté dans l'assemblée : on trouva que la réserve des dettes du clergé n'était point conforme à la justice. Le clergé n'avait point payé l'impôt^ le don gratuit en tenait lieu : il avait du être pris sur le revenu. Si les titulaires de bénéfice^ pour conserver et augmenter leur jouissance y en avaient fait une dette constituée et perpétuelle , était-ce aujourd'hui a la nation à payer les dettes de leur usufruit? Quoi qu'il en soit y on nomma une députation

DE BAILLY. aj

pour aller remercier le clergé y et Ton passa au scrutia de liste pour la nomiiiation des commis-* saires , qui furent ^ MM. GuiUotin ^ médecin ; Marmontel ^ de l'Académie française ; Lecoulteux de la Noraie y banquier; Camus y avocat ; Goster^ premier commis des finances; Martineau, avocat; Gomeau, procureur aux consuls; Tassin, ban-quîer ; Oignon y ancien consul ; Lacretelle y avocat ; Collet^ avocat; Duclos«*Dafresttoy, ancien notaire ; Tbouin y de l'Académie des sciences ; Poignot, négociant; Bevière , notaire ; Panckoucke^ libraire; Huteau^ avocat; Bailly, des trois Académies; Germain 9 aégociânt; Desèze^ avocat; Réveillon , négociant ; Etienne y juge - consul ; Thouvenel , inspecteur des manufactures ; de La Frênaie, négociant; Gaillard, d^ Académies françaiae et de belles-*lettres ; De Londre, épicier; Suard, de FAcadémie française; Boscari , négociant; Target, avocat; Trudôh, négociant; Cadet, de l'Académie des sciences ; Gibert, ancien consul ; Régnier, agent des assemblées provinciales.

Je donne ici la liste de ces commissaires pour faire honneur à l'assemblée de ses choix ; la très-grande majorité était bonne : }e la donne aussi parce que la succession des choix fait connaître la marche de l'opkiion relativement à ceuic qui ont figuré dans la révolution. On avait prévenu beaucoup de membres que M. Target et moi ne devions pas être commissaires, tant par les fonctions de nos places , que parce que ces places

mêmes nous donnaient le droit d'assister et de prendre part à là rédaction des cahiers. On nous retira donc du nombre des^commissaires, et Von substitua M. Treilhard , avocat , et M. Séjourné y négociant.

On nomma comme devant suppléer en cas de besoin : MM. Pluvinet, négociant; Blin de Saint- Maure , historiographe de l'ordre du Saint-Esprit; Vauvilliers , de l'Académie des belles-lettres ; Lé Normand, négociant ; Léguillier , marchand épicier; Périer, de l'Académie des sciences; Stoùpe, imprimeur. /

Ce jour il y eut un grand qfiouvement dans Paris et une insurrection au faubourg Saint- Antoine. Elle était dirigée contre le sieur Réveillon , marchand dè^ papier, homme jouissant de la meilleure réputation , et particulièrement estimé des personnes que j'estimais moi-même. Le peuple prétendait qu'il avait dit qu'on pouvait vivre avec quinze sous , et qu'il fallait réduire à ce taux les journées. Ce propos était sans vérité ; il était peu vraisemblable qu'A l'eût tenu, et il a protesté le contraire : cependant le peuple se porta à sa maison; elle fut pillée , on tenta d'y mettre le fe^« On y envoya sur-le-champ les gardes-françaises , qui s'y conduisirent avec beaucoup de circonspection. Je ne sache pas qu'il y ait péri personne (i)/ mais M. Réveillon essuya une perte considérable ,

(i) Bailly était mal informé sur ce point Voir à la suite des

DE BAILtT. ^

une avanie fort douloureuse j et fut encore oUigé de fuir 5 et de s'expatrier (i) pendant un temps pour mettre ses jours en sûreté. Nous plaignions alors un malheur si peu* mérité , mais nous ne voyions dans cet événement qu'une erreur et une émeute populaire. J'ai appris depuis que cette in^ surrection tenait très - vraisemblablement à des causes cachées et générales y et préludait ces in* surrections qui devaient suivre.

M. Réveillon était électeur; il venait d'être nommé l'un des commissaires pour la rédaction des cahiers. On demanda si son absence inévitable ne mettait pas dans le cas d'en ppmmer un autre; mais on voulut qu'il restât commissaire malgré cette absence, pour contribuer à sa justification par l'estime de l'assemblée.

Le soir, M. de Gouy d'Arcy-est venu, ati nom de la colonie de Saint-Domingue , pour demander la liberté de former des assemblées particulières pour nommer des représentans , et que des dé*putes déjà ^arrivés en France fussent adn^is aux états-généraux. M. de Gouy sollicitait l'appui du tiers-<état pour cette réclamation.

Mémoires de Ferrières les pièces relatives à Taffîiire de Rëveillon.

( Note des noup. édit. )

(i) On a vu , dans les notés des Mémoires de Ferrières , que Réveillon ne s'était pas expatrié j mais qu'il s'était caché à la BastiUê^ ou le gouyemement lui avait accordé un asile.

( Note desnoup, édit. )

3o HÉH01R£S

Otk proposa ensuite une question importante, celle de savoir s'il ne convenait pas de nommer les députés > avant de procéder à la rédaction des caliiers f puisque l'oaverttft'e des états-généraux était fixée au lundi 4 ii^û , et qu'il ne restait plus que huit jours» La question a été ajournée au mer^ credi 2g.

Mercredi ng as^ril. -— La question proposée le lundi a été amplement discutée. Cevxn qui voulaient les: députés ont observé que si Ton commençait par les cahiers, les députés ne seraient pas choisis, et manqueraient non-seulement à T^uverture, njais à plusieurs des premières séances des états; que dans ces séances on nommerait des présidens , des secrétaires , et que les représentans de la capitale n'auraient aucune part à ces électimis. On se souvenait que le prévôt des marchands de Paris était membre no des états-généraux, et presque toujours le président du tiers; quoiqu'il ne pàl y avoir désormais ni droits ni privilège, le choix: pouvait y suppléer ; on craignait que la lenteur des nominations ne fit perdre cet honneur à la ville de Paris. On ajoutait uiie raison plus forte : Tune des premières délibérations des états devait être pour décider si les trois ordres se réuniraient pour voter par tête , ou si l'on voterait par ordre ; et la ville de Paris serait la seule du royaume qui n'eût pas influé dans cette décision , la plus importante de toutes.

DE BAILIY. STl

Ceux xpi n'étaient pas de cet avis oat opposé qti'en précipitant la nomination des députés^ on se privait d'un temps précieux pour étudier, connaître les membres de rassemblée et éclairer les choix ; que les cahiers et le travail des commissaires procureraient des lumières à cet égard. Mais on a sui^ tout posé en principe que la confection des cahiers devait précéder la nomination des députés^ ces cahiers devant contenir leurs pouvoirs et leurs obligations ; que les députés ne pouvaient partir sans être munis de ces pouvoirs y sans connait^e et peser ces obligations; et que suivant la nature de celles-ci , il y avait peut-être telle personne qui , ne pouvant s'engager dans les circonstances où elle- se trouve y refuserait la députation. D'autres opinans, en convenant Ile la vérité de ces principes y et j'étais de ce nombre y sentant la nécessité que la ville de Paris fut représentée à l'ouverture des états-généraux , ont ouvert un avis moyen. Us ont distingué *dans les cahiers deux parties; la pre-^ mière , qu'on peut appeler constitutionnelle , et qui aura pour objet la liberté, la propriété des citoyens ^ l'ordre immuable à mfettre dans les finances, partie la plus importante et dont les objets ont le vœu unanime de tout le royaume y objets qui ont été discutés dans tous les bailliages ^ et dont l'exposition ne demande qu'une ^mple in£catîon. Cette première partie des cahiei^ contiendrait les pouvoirs essentiels des dépistés, et pourrait être rédigée en peu de temps,' pour êtrç?

lue avant» la nomination,, La seconde partie ^ qui est de détails et de localités y pourrait être travaillée plus à loisir , et envoyée aux députés comme instruction. Cet avis moyen a été fortement combattu. On a observé que ces détails et ces localités mêmes pouvaient contenir des obstacles à l'accep* tation des députés ; on a opposé le principe incontestable qu'un pouvoir donné et des ol)ligations imposées à un mandataire doivent lui être connus dans leur entier, afin que son acceptation soit com-^ plète et vraiment obligatoire. On a observé que les fonctions importantes dont l'assemblée est char(|[ée y la confiance des citoyens dont elle est revêtue y ne lui permettaient dans sa marche aucune précipitation y quelque légitime que put en être la cause ; que les principes êe justice et les formes légales devaient être dans tous les temps rigoureusement observés , mais surtout dans le moment où nous sommes appelés à poser les bases de la constitution y les premières lois delà société où nos neveux doivent vivre ; acte solennel , qui est la première de toutes les formes légales, et qui n'admet rien que de légal dans ses préparations. Ces principes, ces raisons, ont déterminé l'assemblée qui , à'ia gfande pluralité des opinions , a décidé qu'on procéderait avant tout à la rédaction des cahiers.

Si je suis entré ici dabs un assez grand détail sur ces premières discussions de l'assemblée, c'est que dans ces Mémoires, ou Jouin^al de ma vie de

DE BAÏLLt. 53

trente-ua mois (i) , j'écris pour llionneur et de mon district y et de l'assemblée des électeurs ^ et de l'Assemblée nationale y et de la municipalité 4e Paris. Je stds , pour cet intervalle y l'historien de leur gloire. C'est que dans ces momens où se développait le germe de la liberté y on doit aimer à voir comment un peuple s'essaie à la législation.

Le soir, les commissaires réunis se partagèrent pour le travairen six bureaux y sous les titres de

Constitution , Finances , Agriculture et Commerce , Religion , Clergé , Mœurs, Education , Hôpitaux, Législation , Municipalité.

Jeudi 3o aviil y i et 2 maL :

Les commissaires s'en occupèrent le jeudi et le vendredi par un travail opiniâtre, continué depuis huit heures du matin jusqu'à dix heures du soi». Enfin , le samedi 2 mai , tous les bureaux se réunirent pour entendre la lecture des cahiers particuliers destinés à composer le cahier commun. Ils ont été discutés, corrigés, et enfin arrêtés dans ce dernier travail, qui a duré jusqu'à une heure après minuit.

Dimanche 5 mai. '— On a fait une première lecture du cahier général sans y permettre aucune

(1) Baill^ n'a pas entièrement accompli le dessein qu'il s'était proposé. Ses Mémoires , qui devaient comprendre un espace de trente et un mois, s'arrêtent au 2 octobre l'^Sg. «

( Note deinouu. édit. ) u '3

interraption* On a reçu une députatioa de la noblesse, qui venait assurer l'ordre du tiers des sentimens de fraternité de l'ordre de la noblesse.

Lundi ^jniù, — M, Moreau de Saiut-Merry a voté qu'on délibérât sur la demande de la colonie de Saint-Pomingue. On a décidé qu'il en serait fait mention à l'article de la constitution , et quon exprimerait le vœu que les colons nos frères fussent admis à partager les avantages de la constitutioi^ française.

La lecture de la partie des cahiers , intitulée Constitution j étant finie, et cet article étant arrêté, le président, M. Target, observa que ce jour même étail celui de l'ouverture des étals-généraux ; mais on disait que ce n'était que l'ouverture de cérémonie, et que la véritable ne devait être que le 1 1 » Il proposa de nouvçau de procéder de suite à la nomination des députés et de les faire partir, en leur donnant comme pouvoirs ce premier article , le plus important de tous ; mais l'assemblée, ferme dans ses principes, a persisté dans sa résolution, et a décidé^ à la grande pluralité des voix , que la discussion des cahiers serait continuée* et achevée avant la nomination des députés.

Cet article de la constitution , dressé par l'assemblée de Paris, est vraiment beau, et digne de la réputation de cette ville. Il débute par défendre à ses citoyens tout acte qui blesserait la dignité de citoyens libre^quî viennent exercer les droits souverains. Oh entendait désigner surtout l'usage avi-^

DE BilLLY» 55

lissaùt OÙ le tiers avait ctë assujetti jusqu'ici de parler au roi à gepoux. Fidèle à faire l'histoire de mes pensées y qui s élevaient , mais avec mesure , à la liberté, je me rappelle qu'en applaudissant de tout mon cceur à la proscription de cet usage , je blâmais lepithète de soin^erainSy non pas que je doutasse que la nation a^mblée ne put et ne dût exercer ses droits de sousfercdns ^ mais il me sem^ blait que c était à l'ensemble de la nation , et non à une pattie comme nous l'étions , à faire cette déclaration. Nous ne pouvions pas nous dissimuler que les droits souverains avaient été jusqu'ici en d'autres mains; l'autorité qui en émanait était existante. Je craignais qu'on ne blessât cette autorité jalouse par un mot déplacé , et surtout inutile; les droits disant assez , et tout ce qu'on voulait. Je craignais que par cette précipitation on ne nuisit à l'intérêt de la nation que Ton voulait servir.

C'est à cause de cet esprit de mesure et de calcul sur ce qu'on veut avoir , ce qu'on peut espérer d'obtenir, sur ce que pour tout vouloir on peut ' tout perdre , espri^ qui m'a toujours conduit , et que j'appellerais volontiçre sagesse , si cela était permis , qu'un homme dei^s^atmis me dit un jour qu'il ne me donnerait pals sa voix pour être député, parce que je n'avais pas assez de fermeté. Je n'avais point envîe d'être député , je me souciais peu d'un suArage. Ma conscience me dit que j'ai eu toujours la fermeté possible et utile, et le courage ^ 3*

36 HÉMOIRES

tiécessaire. Ce journal fournira les moyens d'en juger; sa lecture me fera connaître, et je serai vrai, dussé-je y perdre» *

Les observations préliminaires à la constitution prescrivent aux députés la délibération par tête ; elles leur enjoignent expressément de ne consentir à aucun subside , à aucun emprunt , que la déclaration des droits de la nation ne fût passée en loi, et que les bases premières de la constitution ne fussent convenues et assurées. Ce premier devoir rempli , on procédera a la vérification de la dette nationale et à sa consolidation. Je ne ferai pas un mérite à la ville de Paris d'avoir voté la consolidation de la dette à laquelle elle avait un intérêt majeur , ni même d'avoir défendu tout impôt et tout emprunt avant la constitution ; c'était une précaution de sûreté pour la nation entière. La nation n'avait point en main l'autorité j la force appartenait au gouvernement : c'était le désordre des finances qui faisait appeler la nation. Elle n'avait donc de moyen de force et de résistance que dans ce désordre même j il ne fallait donc le faire cesser qu'au moment que ses droits seraient reconnus et sa constitution assurée. Mais je louerai les électeurs de Paris qui, les premiers, ont conçu l'idée de faire précéder la constitution française de la déclaration des droits de l'homme. Cette déclaration est simple et claire.

(( Dans tOHte société politique , tous^ies hommes sont égaux en droits.

» Tout pouvoir émane de la nation , et ne peut être exercé que pour son bonheur,

» La volonté générale fait la loi ; la force publique en assure l'exécution,

» La nation peut seule concéder le subside ; elle a le droit d'en déterminer la quotité ^ d'en limiter la durée y d'en faire la répartition , d'en assigner l'emploi, d'en demander le compte^ d'en exiger la publication. •

» Les lois n'existent que pour garantir à chaque îJïritoyen la propriété de ses biens et la sûreté de sa personne.

» Toute propriété est inviolable. Nul citoyen ne peut être arrêté ni puni que par un jugement légal.

w Nul citoyen , même militaire , ne peut être destitué sans un jugement.

» Tout citoyen a le droit d'être admis à tous les emplois , professions et dignités.

» La liberté naturelle , civile , religieuse de chaque homme , sa sûreté personnelle , son indépen-dance absolue de toute autre autorité que celle de la- loi y excluent toute recherche sur ses opinions ^ ses discours , ses écrits, ses actions , en tant qu'ils ne troublent pas l'ordre public et ne blessent pas les droits d'autrui. »

La constitution proposée par les électeurs de Paris renferme presque toutes les bases qui ont été décrétéespar l'Assemblée constituante; et la puissance législative à la nation , et le pouvoir exécutif

au roi j et rinviolabilité du monarque et rhérédîlé de la monarchie j le pouvoir des impôts réservé à la nation* Ceux qui s'opposeront à la tenue des états-généraux , déclarés traîtres à la patrie. La liberté individuelle ; la responsabilité des ministres. Les municipalités Hbriettient élueai; les assemblées provinciales, aujouind'hui représentées par les dé-partemens. La constitution ne pouvant être changée que par une Convention nationale , expressément et pour cet objet convoquée. Cette constitution jurée par le roi, par tous les fonctionnaite$ publics , • par tous les citoyens , et relue tous les ans à tous les corps ou classes de citoyens , dans un jour qui sera une fête solennelle.

Mardi $ mai. — La lecture des cahiers a été con-« tinuée. Nous avons fait une députation à la no-^ blesse pour la remercier.

Mercredi 6 ^ jeudi 7 /«m.— La lecture des cahiers a été continuée.

f^endredî 8 mai. * — On dénonça à l'assemblée un arrêt du conseil rendu la veille , qui supprimait un écrit intitulé : Journal des états-généraux , n° t ; Mirabeau en était l'auteur (i). Cet arrêt en

(1) Mirabeau prit le parti de donner ^ son journal la forme de lettres écrites à ses commettans. La première de ces lettres porte la date du lo mai. Elle débute par une vive réclamation contre l'arrêt du conseil dont parle Bailly. Peut-être ne serâ-t-on pas fâôhé de la connaître. On la trouvera dans les pièces imprimées à la fin de ce volume ( note'D].

(Note des noup. édit. )

DE'BAILLY. Sq

défend la suite , et prononce des peines centime i'imprîmetir. Ce fut M. Target qui fit^Èette dénonciation. Il observa qiie dans un moment où la liberté de la presse était demandée par toute* la nation , les élâts-gé^néraux assemblés ^ cet arrêt paraissait contraire à la liberté publique. Oh a proposé de communiquer cet arrêt à la chambre de la noblesse. ; et, en attendant^ d'arrêter une réclamation contre cette atteinte à la liberté , laquelle réclamation serait communiquée à la noblesse , pour qu'elle y donnât son adhésion. *

Cette proposition essuya d'abord quelques difficultés; la réclamation parut juste , thaïs on craignait qu'elle ne parût supposer une approbation de Tôuvrage et de ses principes. Après quelque discussion , l'arrête suivant fut pris. La rédaction e§t de M. Tar-

« L'assemblée du tiersgiétat de la ville de Paris réclame unanimement contre Vacte du conseil du 7 mai présent mois , qui supprime le journal des états-généraux, n* i , et en défend les suites, et <Jui prononce des peines contre 4'împrimecLr , sans néanmoins entendre par V assemblée apprower ni blâmer le journal.'

» Elle réclame en ce que cet acte du conseil porte atteinte à la liberté publique , au moment où elle est ia plus précieuse k la nation ;

*)) En ce qu il a violé la liberté de la presse , réclamée parla France entière ; en ce qu'il ïa viole à l'époque où la nation , qui a les yeux ouverts sur

ses reprësentans ^ a le plus grand besoin de connais tre toutes 1^ délibérations de la grande Assem-^ blée où ses droits sç discutent et où s'agitent ses^ deslînée§.^/.

» En ce que cet acte y émané du conseil dans le tempç même de l'assemblée des états libres et généraux , décide une question qui lui était réser-^vée par le roi lui-même , dans le résultat du conseil du 27 décembre dernier ;

M En ce qu'enfin cet acte i*appelle , au premier moment de la liberté nationale , une police et des règlemens qui avaient été déjà suspendus p^r la sagesse et la bonté du roi; et, en conséquence, l'assenablée du tiers-état a unanimement résolu que le présent arrêté, lequel sera signé de tous les membres assistans à l'assemblée , e\ présenté pour la signature à tous les membres qui s'y rendront , sera porté à messieurs des chambres du clergé et de la noblesse ; qu'ils seront iifvités à s'unir à messieurs de la chambre d\x tiers-état , pour faire révoquer ledit acte du conseil du 7 mai présent mois , et pour procurer à V Assemblée nationale la liberté provisoire de la presse , et notamment celle d'imprimer' tous journaux et feuUles périodiques , contenant jour par jpur les actes et délibérations desdits états-généraux , sans préjudice des peines qui pourront être infligées aux auteurs coupoles de calomnies. » * »

Je ne crois pas que personne ait encore remarqué que ks çtftts-générau;x soient ici désignés, pour 1^

première fois y soiis la dénominatioa d'Âssei^blee nationale. dHÉf les observations qui furent faites et par les raisons que j'ai dites ^ on ajouta : sans néon-moins entendre par rassemblée approuver ni bld-* mer le journal. La noblesse en adhérant a l'arrêté du tiers-état , fut plus sévère sur le journal , et porta l'inquiétude plus loin sur le caractère connu de Mirabeau ; au suiplus , dit son arrêté , l'ordre de la noblesse improuve les feuilles publiées de ce journal^ comme tendantes à semer la division entre les ordres , quand t union est le seul gage du sakit public.

Le clergé toujours plus politique , qui ne regrettait peut-être pas beaucoup l'arbitraire du gouverneinent 9 et qui, par ces raisons , restait fort en deçà des deux autreç ordres, exposa que les anciens règlemens , dont l'arrêt du 7 mai presse l'exécution , n'ayant pas été révoqués, la chambre du clergé ne pouvait réclamer contre cet arrêt. L'arrêté du clergé suivait la rigueur des principes , mais ces principes n'étaient pas applicables , et les arrêtés des deux autres ordres étaient dictés par la nécessité des circonstances et par l'utilité publique.

On délibéra de donner à l'arrêt la dénomination d'acte , parce qu'on crut y apercevoir un ménage-.^ ment (^venable. Les arrêtsdu conseil étaient consi» dérélif comme l'expression de la volonté du roi. On ne voulut considérer celui-ci que comme une résolution du conseil contre laquelle il pouvait être permis de ^'élever. Cet acte était d autant plus extraordinaire ,

que,^ar le résultat du conseil du 27 décembre 1 788, le roi avait réservé aux états*gériéraiM|||^tatuer sur la liberté de la preâ|e; que, paf la déclaration du mois de novembre précédent > (|.ui annonce ces états , il invite les provinces, le& états , les villes , les académies , et mêm6 les particuliers à communiquer leurs lumières. Depuis ce temps , tous les écrits, quels qu'ils fussent , avaiefatété soufferts par une tolérance manifeste; cette tolérance continuée était devenue une véritable liberté. Ce n'était pas au moment de l'ouverture des états , lorsqu'un député écrivait, lorsqu'il se proposait de publier le journal des délibérati<»ns > qu'il fallait retirer cette tolérance et abandonner les principes jusqu'alors suivis. Cette marche incertaine du gouvernement est ce qui aie plus nui dans le cours delà révolution. Cette incertitude dévoilait sa ftiîblessé > excitait des mécontentémeiis, et a été la source de toutes les défiances qui ont agité et qui agitent encore les esprits.

Il est dit dans l'arrêté > qu'il a été pris unanimement. Cela est vrai, à un seul membre près. Lorsqu'on fut aux voix, je remarquai bien qu'un seul, M. Marmontel, ne se leva pas. Il était* au second rang, et par conséquent caché par ceux qui se levèrent. Je ne dis rien; mais malgré l'unjipiimité apparente, quelqu'un, et sans doute par malice , demanda la contre-partie qu aloi-s on ne demandait pas toujours. Le président fut obligé d'obéir, et M. Marmontel eut le courage de se lever seul.

Quoique je ne fusse pas de sou avis^ j admirai sa fermeté (|ui4ui fit hoaaeur à cet égard; mais le mécontentement sur le fond de soti opinion me fit préjuger qu'il ne derait pas député.

Le 19 mai 5 M. de Maissemy fut chargé par M. le garde-deâ-dCeaui£ d'écrire aux journalistes que le roi trouvait bon que les feuilles périodiques et tous les journamit rendissent compte de ce qui se passé aux états-générauit y mais sans se permettre aucime réflexion ni^ucuti commentaire* (Journal de Paris y tki 26.)

Dans les cahiers ^ on renonce , pour les habitans de Paris, à t6ut privilège, soit sur les droits d'etitrée des productions de leurs terres, soit sur la franchise de leurs jardins et habitations d'agrément. Dans cette assemblée, on proposa de renoncer également au privilège des bourgeois de Paris, relativement aux tribunaux d'attribution et au scel du Chàtelet; tm y renonça formellement. Tous ces avantages devaient tomber avec la Suppression des droits d'entrée et des tribtwaïix d'attribution. Mais alors toutes ces suppressions étaient incertaines, et l'offre d'abandonner ce scel du Châtelet n'en étôît pas moins généreuse. Ce privilège était un grand avantage pour Paris, où il attirait beaucoup de consommations et d'argent.

Samedi 9 mai. — Députation des marchandes de poissons qui sont tehues remercier ks électeurs et leur recommander les intérêts du peuple. LeAJntérêls du peuple ! Uous n'étions là que pour

cela. Dans les premiers mamens de la liberté, le sentiment des nouveaux devoirs a toutç sa force.

Dimanche lo mcd. — Communication réciproque des cahiers de la noblesse et du tiers-état. L'esprit de la noblesse de Paris était excellent ; s'il avait été tel dans tout le royaume, la régénération eût été un ouvrage de frères.

On continua et on finit enfin la lecture et la révision des cahiers. Le dernier article qui fut discuté est celui intitulé municipalité y et où je trouve ce premier article : a Le tiers-état demande pour ]a ville de Paris une administration composée de membres librement élus /par tous les citoyens, et renouvelés tous les trois ans ; formée à l'instar des assemblées provinciales , chargée des mêmes fonctions, et ayant les mêmes rapports avec les étatsgénéraux , laquelle administratipu fera , suivant le régime qu'elle établira, les fonctions du corps municipal , et aura la gestion des propriétés. » Ce vœu est bien différent de celui que portèrent depuis les représentais deJa commune , qui , à la vérité, n'entendaient guère l'administration, pour avoir à Paris une assemblée de département distincte de la municipalité. C'est établir deux rivaux dans trop peu d'espace : la guerre doit naître tôt ou tard, et le plus puissant doit finir par terrasser l'autre. Les électeurs plus sages avaient senti que l'administration ne devait pas êtrç séparée de la municipalité.

Cet article finit d'une manière remarquable :

DE BAlLLt. 45

après avoir voté la perpétuité de la tenue des étatsgëne'raux à Paris , on ajoute que sur le sol de la Bastille y détruite et rasée , on établisse une place publique au milieu de laquelle s'élèvera une colonne d'une architecture noble et simple, avec cette inscription : Jl Louis XVI ^ restaurateur de la li-herté publique.

La rédaction des cahiers finie , il s'agissait de passer à la nomination des députés; on agita la question préliminaire de la durée des pouvoirs des députés, et s'ils seraient à.^emps. On avait envie d'établir en principe la révocabilité des députés ; mais cette assemblée , qui fut toujours fort sage , décida que la limitation du temps pouvait avoir des inconvéniens ; elle jugea nécessaire de se continuer pendant toute la tenue des états-généraux prochains , pour correspondre avec ses députés , mais sans pouvoir pendant ce temps en élire de nouveaux.

J'avoue que je n'étais point d'avis de cette prorogation de l'assemblée; elle était illégale; l'assemblée n'avait point ce droit, ses pouvoirs étaient consommés par la rédaction des cahiers et la nomination des députés. La correspondance avec eux était illusoire et plus dangereuse qu'utile ; elle ne pouvait aboutir qu'à mettre de^ lisières à des législateurs dont la carrière , la marche et le but ne pouvaient être ni mesurés ni déterminés : mais l'assemblée arrêta la prorogation, et fit bien. Elle ne pouvait cependant prévoir ni la nécessité de ses assemblées , ni la gloire dont elle devait se couvrir.

46 toÉMOlRES

Depuis long ^ temps ou me disait dans lassem^ blee que je serais député : je faisais toujours la même réponse ^ que cet honneur ne doit ni se solliciter ni se refuser^ et je restais tranquille sans espérance et sans qrainte. 11 n en était pas de même de madame Bailly; elle sentait que les objets traités aux états-généraux seraient très-importans ^ que les intérêts y seraient divers , opposés , soutenus de toutes parts avec chaleur. Son imagination se peignait les débats inévitables, les querelles particulières et générales, qui lui montraient en perspective et les dangers privés, et un danger commun, la guerre civile : elle désirait que je ne fusse pas engagé dans cette mêlée; bien sûre que je ne sollicitais pas, elle s'informait avec inquiétude chaque soir si Ion ne m'y portait pas, je ne pouvais lui rien dire à cet égard. Ce jour, je fus instruit que le lendemain^ au moment des nominations, on devait faire une motion tendante à exclure ceux qui tenaient directement ou indirectement au gouvernement, ceux qtîi avaient des pensions ; cette motion m écartait le premier* Je lui portai avec joie ce motif de tranquillité. J'en étais content comme elle , sans en avoir les mêmes raisons. Je ne croyais point aux dangers, mais j'aimais assez mon repos et ma médiocrité. Je me croyais peu nécessaire aux états^généraux ; sans facilité pour parler, et timide à l'excès , il était facile de trouver dans un autre et le même zèle, et la même droiture , et plus de talens.

DE BAIXLY. 4?

Lundi 1 1 mai. ~- On commença par procéder à la nomination des scrutateurs , qui furent MM. Vignon , ancien consul ; Baudouin , imprimeur; Brousse des Faucherets j et des supplëans , MM. Martineau , avocat; Garan de Goulon^ aussi avocat; et Bevière , notaire.

On reçut une - députation de la , noblesse , qui nous faisait part que pour les élections elle avait préféré les scrutins de liste , et elle désirait que les deux ordres unis par les mêmes sentimens suivissent les mêmes formes. On mit bientôt au débat cette question de la forme des élections. Ce débat excita de la fernuentation : il y avait des intérêts que )e ne connaissais pas y des iatrigues auxquelles je ne prenais aucune part , et qu'alors, je l'avoue , je ne soupçonnais même pas. Quand je parle d'intérêts et dïntrigues, il ne faut pas s'y tromper, il n'y en eut dans cette assemblée que ce qui est inévitable où il y~ a des hommes. Si elle nous a paru quelquefois tumultueuse, c'est que nous étions bien neufs en ce genre ; je n'en ai vu aueune qui fàt plus sage, le président n'y a jamais eu de sonnette, et l'ordre y a été maintenu jusqu'au bout ; nulle assemblée n'a eu un sG^illeur esprit; en dernier résultat , elle a toujours été dirigée par ses fonctions et'ses devoirs , et les choix ont été bçns. On balança donc le scrutin de liste contre le scrutin individuel. Celui de liste était certainement plus favorable à l'intrigue et aux prétentions ; les voix, en se dispersant, laissent plus d'espérance de

parvenir avec peu de suffrages. Le scrutin indîvi-' duel , trois fois répété , offre un moyen à une réunion motivée y et le ballotage par où il finit est un combat corps à corps , où dans une assemblée bien composée le mérite et la vertu doivent avoir l'avantage. Enfin ce dernier mode fut préféré, et par ces raisons décisives , et aussi parce que c'était la forme indiquée par le règlement, et celle qui avait été suivie par toute la France. Après que la matière a été amplement discutée , on a été aux opinions ; mais Tagitation des esprits , l'aveugle-^ ment du parti battu qui perdait ses espérances , fit que le résultat ne parut pas , ou qu'on ne voulut pas le trouver clair. La chambre fut obligée de se diviser « on a encore douté du résultat : il fallut prendre le parti de compter les voix en faisant défiler , et comptant à mesure chacun de ceux qui étaient de la même opinion. C'est le premier combat d'opinion que j'aie vu ; mais chacun se reconnut et se remarqua , et j'eus occasion de juger de l'intérêt qu'on y mettait par les félicitations que je reçus, pour avoir voté pour le scrutin individuel. Cet avis passa à la pluralité de cent quatre-vingtquatre voix contre cent cinquante-neuf.

On a ensuite agité la question , s'il ne convenait pas de prendre un parti à Tégard des nobles qui se trouvaient dans l'assemblée , de décider s ils seraient JSgtbles , ou si la chambre se déterminerait k prendre uniquement les députés dans le tiers^état. . On a proposé différentes conditions pour l'élîgi-

BE BAiLLY. 49

bilité^ et enfin on a fait la motion attendue pour exclure de la députation tous <:eux qui tenaient par des places quelconques à l'administration y ceux qui avaient des grâces de la cour , des pensions y etc. ; cela excluait bien du monde. Je demandai sur-le-champ la parole , et je dis : k Mes- )} sieurs , sans examiner les motifs et la légitimité » de cette exclusion ^ je me crois obligé de dé- » clarer à l'assemblée que je tiens la plus grande » partie de ma fortune et des grâces et des pen- » sions du gouvernement; je ne crois pas que l'on » pense à moi pour la députation, mais je dois cet » éclaircissement qui m'en éloigne à jamais ; j e crois >i même devoir prévenir mes collègues que dans le » cas où , malgré cette motion et les motifs d'exclu- » sion qu'elle établit, on me ferait l'honneur de M me nommer , je me ferais un devoir de refuser. )} La motion pouvant rendre suspects ceux qu'elle » a pour objet , je dois me priver des honneurs M ^ qui peuvent être empoisonnés ; il ne suffit pas » d'avoir la conscience pure , et je me dois à moi- » même de conserver ma réputation de cinquante- #) trois années à l'abri du soupçon. » Ce discours fit un effet tout contraire à celui que j'en attendais. On applaudit ma déclaration ; on rejeta ma renonciation.^ Je la réitérai , on la rejeta de manière à ne me plus permettre d'en parler , et avec des bontés infinies dont je conserverai uiie éternelle reconnaissance. M. Camus , avocat du clergé , M. Treilhard , avocat des fermes , firent I. ' 4

lesmêm^s déclarations , M. Treilhard un peu gaiement , un peu lestement au gré de l'assemblée.

On demandera pourquoi toutes ces exclusions étaient proposées. On doit d'abord convenir qu elles n'étaient pas sans motifs : ceux qui existent ou par des grâces de la cour , ou qui y tiennent par des places , ont intérêt à les conserver ; ceux qui vivent des traitemens du clergé ou des fermes , doivent pencher k favoriser et le clergé et les femiiiers. Voilà comment les honmies raisonnent , et com^ ment ils se trompent : on ne reprochera pas à MM. Camus et Treilhard d'avoir agi mollement à l'Assemblée nationale et d'avoir ménagé ou le clergé ou la finance; c'est que les intérêts ne peuvent pas se calculer. Ceux qui n'en ont pas, on leur en fournit; il n'y a de base sûre et de mesure juste que la probité et Famour de la patrie. Cela seul est inattaquable et incorruptible. Mirabeau en fit l'observation le i4 juillet, dans le moment où s'opérait à Paris la révolution , et où il croyait sans doute que j'avais fait mes preuves à Versailles. Il dit: « La conduite de M. Bailly çst d'autant plus remarquable, que sa fortune tout entière dépend du gouvernement. » Je lui répondis : « Je n'ai pas peur, le rài est trop juste pour me punir jamais d'avoir fait mon devoir : nul ministre n'osera me toucher ; et d'ailleurs je saurais supporter l'injustice et me plier à l'infortune. » Un autre motif secret de ces exclusions proposées était aussi l'intérêt de ceux qui avaient des pré-

DE BAILLY. 5l

tentions un pen fondées; c était un grand point de diminuer le nombre des éligibles. Pardonnons ces faiblesses humaines; c était un si grand honneur que la députation, la première députation, celle qui devait donner une constitution à la France y que la noble ambition d y parvenir mérite de rin-> dulgence. Je dois observer que je remarquai une grande défaveur dans l'assemblée pour les gens de lettres et pour les académiciens. Je puis en parler plus librement ^ en ayant été alors seul excepté. Les gens de lettres sont cependant les hommes les plus éclairés 9 si ce n'est pas toujours sur tel ou tel objet particulier, au moins sur les objets généraux; ce sont ceux qui ont le plus exercé leur esprit y et qui savent mieux comment il faut l'appliquer. Les gens de lettres n'étaient pas en nombre poxir se défendre; il y avait deux classes dominantes dans l'assemblée : les marchands et les avocats; les marchands connaissaient peu les gens de lettres; il y a toujours eu rivalité entre eux et les avocats , qui pouvaient le plus les apprécier. Les gens de lettres n'ont donc pas été portés; ils auraient dû être unis; les gens de lettres et les avocats étaient les hommes les plus libres sous l'ancien régime : l'autorité n'a jamais pu fermer la bouche d'un avocat courageux, l'autorité craignait et les lumières et le langage libre et fier des hommes de lettres distingués : l'exil et les lettres-de-cachet ont été souvent leur récompense. Pourquoi donc si peu d'entre eux se sontils montrés au premier rang dans la révolution ? Je

ne dissimulerai pas qae plusieurs ont pu mettre de la politique dans leur conduite ; que plusieurs , au milieu du combat des puissances , ont pu avoir fa fausse sagesse d attendre Févénement, et de ne pas se hâter de reconnaître l'autorité nouvelle et légi- ' time. Ces calculs appartiennent aux hommes faibles; mais, pour plusieurs aussi , cette timidité tient à une plus noble cause. Le philosophe aime la liberté y il connaît la dignité de Thomme y mais il demande surtout que la paix règne autour de lui ; il veut que la lumière se répande , que l'humanité recouvre ses droits, mais par degré et sans effort ; il craint les secousses et les révolutions violentes. La raison en est simple , il calcule ce qu'on achète avec le prix qu'il faut y mettre ; les efforts ne font que devancer le temps ; quand les choses sont mûres, la nécessité les amène inévitablement. Quand un grand peuple pense à la liberté, rien ne peut l'empêcher d'y arriver. Cette époque naturelle , le philosophe dans sa sagesse pense qu'il ne faut pas la précipiter : ses calculs se portent encore sur le plus ou le moins; le philosophe croit qu'il j Si un moins préférable au plus payé par les maux publics et par le sang de nos frères. Si les esprits exaltés qui se croient les fils uniques de la Liberté , regardent comme bâtards ceux qui font ces calculs , il faut pourtant convenir qu'ils sont assez raisonnables. J/ai toujours pensé , et je pense encore, qu'un peu plus de cet esprit philosophique n'aurait pas nui à l'Assemblée constituante. Voilà

quels ont été mes principes ; ma conduite a été celle de mes devoirs : je ne me souviens plus de ma raison quand la raison générale s'est expliquée. La première loi a été la volonté de la nation : dès qu'elle a été assemblée ^ je n'ai plus connu que cette volonté souveraine. Dans mes places^ j'étais l'homme de la patrie; je n'ai su qu'obéir. 11 en a résulté une constitution qui, malgré ses défauts^ est un superbe ouvrage •

Peu de gens de lettres ont donc joué un rôle , les avocats en ont joué un vraiment beau ; c était une des classes les plus éclairées. Ils ont marqué partout et par le nombre et par les opinions ^ et dans les sections de la capitale et dans les bailliages , et dans les assemblées électorales , et dans le corps législatif et constituant. On peut dire que l'on doit à leur ordre , qui ne subsiste plus , et qui est à jamais regrettable y le succès de la révolution^

On a fini par reprendre la question sur l'élîgibi-* lité. On a décidé d'abord que les nobles qui ne sont point électeurs ne pourraient pas être élus. Pour faire exclure les nobles plus légalement , oot a proposé d'exclure aussi les ecclésiastiques., et cela fut décidé. Mais comme cela ne fut proposé que subsidiairement^ non discuté ^ et décidé sans autre examen ; comme surtout il n'y avait point d'ecclésiastiques dans l'assemblée , je regardai cette question comme liée et subordonnée à celle des nobles , et je fis la faute de n'en point faire mention sur le procès- verbaL II était tard , ks opinions.

paraissaient assez partagées y on remit à décider sur la question des nobles au lendemain.

Mardi 12 mai. — On ayaît convoqué rassemblée dan»réglise de Saint-Jean-le-Rond^ l'assemblée extra muros occupant la grand'salle; on. ne s'y trouva pas bien. On demanda et on obtint la chapelle des Enfans-Trouvés , qui fut trouvée trop petite et trop sonore. Je remarquai que l'incommodité du local y la difficulté d'entendre nuisaient aux délibérations^ en mettant de l'aigreur dans la discussion. On différa donc encore la solution de la question des nobles y et on prorogea l'assemblée à l'après-midi y quand on eut su de M. le lieutenant civil que la salle serait libre.

Enfin , l'après-midi ^ on a décidé la question si Içs nobles seraient éligibles. La pluralité a prononcé qu'ils ne le seraient pas. On a exigé que la chambre se divisât , et la chambre divisée a manifesté le même résultat. Quant à la noblesse commerçante 9 on a décidé que ceux qui étaient dans l'assemblée et qui jouissaient de cette noblesse y seraient éligibles. Cette résolution portait particulièrement sur M. de La Noraie , et j'en fus bien fâché. Je pensais que ses connaissances sur la finance et son expérience dans le commerce pouvaient être fort utiles à l'Assemblée nationale ; il me semblait que l'ancienne et digne famille des Lecouteulx appartenait en propriété au tiers-étal comme au commerce ; la noblesse n'y était qu'accessoire^ et devait y être oubliée* Les bailliages ont

mieux jugé , car, sans ces raisons d appartenance y ie tiers-état y a , comme on sait y nommé pour ses députés des nobles et d ancienne extraction et par état. MM. de Mirabeau, Rostaing, et plusieurs autres, nommés par les communes, en ont toujours soutenu les intérêts à l'Assemblée nationale.

Cette mesure de prendre des députés dans un autre ordre aurait pu faire un bon effet , et avoir d'heureuses suites. 11 aurait annoncé et prouvé l'union dont on avait si grand besoin. On ne peut nier que le tiers-état seul en avait donné l'exemple; mais cet exemple n'a été suivi ni de la noblesse ni du clergé. Ils n'ont pensé qu'à multiplier leurs défenseurs , et ils ont oublié qu'il fallait des points de rapprochement et des conciliateurs. Je dois dire cependant qu'il me parait qu'on en a eu l'idée dans la noblesse de Paris; un de mes amis , le président Tascher , électeur noble , me dit qu'on parlait de me faire député de la noblesse. J'ignore si c'était une idée à lui seul ou à plusieurs. Elle fait honneur à mon impartialité présumée , mais ce n'est pas une raison pour que je n'en fasse pas honneur au bon esprit de la noblesse ; j'ai encore une autre raison d'y croire.

On procéda enfin au scrutin de la nomination du premier député. On disait que j'allais l'être ; on le dit à M. de Fremur, électeur noble qui vint me voir. Il dit : Je le crois ; si la chose était possible, M. Bailly serait député des trois ordres, comme il est des trois académies. Le scrutin ayant

été bientôt ouvert et vérifié, je réunis 17S voix sur 3 1 7 ; et , comme la pluralité absolue était acquise par cet unique scrutin , je fus déclaré premier député.

J'avoue que j'en fus étonné. Cet honneur me semblait devoir appartenir à M. Ttarget , homme connu, et comme le premier dé son ordre, et comme homme d une probité intacte ; et qui , d'ailleurs, s'était montré avantageusement avant les élections par quelques écrits qtd avaient eu du succès, et avaient fait valoir les droits du tiersétal. Ce qui lui nuisit, fut peut-être d'avoir paru dans deux assemblées électorales : les hommes punissent quelquefois par le refus de la chose le désir que vous avez montré de l'obtenir. Ce qui l'empêcha surtout d'être nommé , c'est qu'il était déjà député extra miiros. Ce qui me 'servit, c'est la motion même d'exclusion faite la veille; j'aurais, je crois , été nommé sans elle , mais elle me fit premier député.

Mercredi i3 mai. — On continua l'élection des députés. On fit M. Camus par deux scrutins; M. Vignon, un seul scrutin ; M. Bevières, un seul scrutin ; M. Poignot, deux scrutins.

Une députation de la noblesse vint faire part de la nomination de ses députés, qui furent MM. de Clermont - Tonnerre , de La Rochefoucauld, de Lally-Tolendal ,' de Rochechouart , de Lusîgnan , Dionis du Séjour , Duport , le duc d'Orléans , de Saiut-Fargeau , et de Nicolaï ; sur le refus de ce

DE BAILLY. Bj

dernier, M. de Mirepoix lui fut substitue. Une seconde députation de la noblesse a apporté la communication de ses cahiers. On a fait un sixième député. M. Tronchet, trois scrutins.

Jeudi i4 mai. — On a continué les élections. M. de Bourses, deux scrutins; M. Martineau, deux scrutins; M. Germain, trois scrutins.

M. Target , obligé de se rendre le lendemain aux états-généraux , à marqué sa reconnaissance à l'assemblée de l'affection qu'elle lui a témoignée, et ses regrets de quitter les fonctions qui lui étaient chères. Il a ajouté que, quoiqu'il ne fût pas chargé des intérêts particuliers de la ville de Paris, elle pouvait compter qu'en nommant vingt députés, elle aurait vingt et un défenseurs. M. Camus lui a répondu , au nom de l'asseniblée , qu'elle se confiait dans ses vertus , dans ses exemples et dans ses talens, pour opérer la régénération de la constitution et le salut public.

11 est certain que M. Target avait présidé d'une manière distinguée , avec beaucoup d'esprit et une grande sagacité. Infiniment instruit presque sur toutes les matières qui ont été traitées dans l'assemblée , doué d'une belle mémoire , d'une excellente logique , et de la facilité de bien parler , il résumait, lorsque la discussion était suffisante , toutes les différentes opinions , les discutait, les pesait , et les comparait avec un jugement que j'ai plusieurs fois admiré. J'ai remercié bien des fois mon étoile de

ne m'avoir doanë que 4o voix pour être président; J'ai reconnu depuis que M. Target^ à qui ces assemblées étaient nouvelles comme à moi , y avait mis plus de talent ^ de raisonnement et d'esprit qu'il ne faut. Le président n est point rapporteur , il ne doit ni rapporter , ni comparer les motifs des opinions : il n'est point avocat-général ; il doit y comme président ^ énoncer les opinions appuyées et dans leurs plus simples termes y pour les mettre aux voix. Mais si M. Target s'est trompé dans ce premier essai de fonctions entièrement nouvelles y il faut convenir que ses connaissances y sa logique et sa sagacité ont du être infiniment utiles à rassemblée ; je reconnais lui devoir beaucoup , je le crois également de mes collègues y et je me plais à lui en marquer ma reconnaissance.

J^endredi 1 5 mai y samedi i6. — MM. Guillotin , trois scrutins ; Treilhard , trois scrutins ; Berthe- ' reau , trois scrutins ; Demeunier y trois scrutins ; Garnier, trois scrutins.

Députations réciproques de la noblesse et du tiers-état pour se communiquer leurs cahiers.

On peut avoir remarqué que le clergé ne communiqua pas les siens. Ils diâeraient beaucoup des nôtres. On nous fit voir secrètement la première feuille de leurs cahiers , et elle contenait des principes dont les deux autres ordres étaient bien éloignés. Plusieurs membres dû clergé revinrent sur ces commencemens y et les firent changer : mais y tels qu'ils furent arrêtés y ces cahiers n'oflrent point

les vr^s principes , la fermeté et la liberté qui caractérisent ceux de la noblesse et du tiers-état. On ne peut se dissimuler que le clergé y sans prévoir encore le sort qui l'attendait^ voyait avec peine la destruction d'un despotisme , qui devait en entraîner une autre. Les deux autorités politique et religieuse ont été liées depuis le commencement des empires. Leur force était dans un bandeau que l'une a placé , et que l'autre a conservé. L'édifice de l'opinion est fragile : quand on l'ébranlé , on le détruit ; une pierre ôtée , tout s'écroule.

Dimanche 17 mai y lundi 18. — MM. Leclerc^ trois scrutins; Huteau , trois scrutins; Dosfaut ^ trois scrutins ; Anson , trois scrutins ; Lemoine y trois scrutins.

Quand il fut question de passer à la nomination du vingtième député , il s'éleva de longues et violentes discussions. On fit la motion expresse de nommer M. l'abbé Sieyes. La proposition fît naître de grandes difficultés. Le tumulte qui s'éleva toutà-cQup dans l'assemblée fit voir qu'il y avait un parti puissant pour y et un parti puissant contre. Observateur impartial y voyant paraître inopinément deux partis qui m'étaient aussi inconnus qu'étrangers y je puis dire que les forces étaient à peu près égales de part et d'autre. Le mérite seul du candidat a triomphé ; et, par cette égalité de force des partis , le résultat a été tel qu'il aurait été dans une discussion froide et tranquillement réfléchie. On opposait à la proposition , que M. l'abbé Sieyes

6o MÉMOIRES

était ptranger au tiers-état y et d'un autre ordre ; que ce mélange des ordres- avait des inconvéniens qui avaient déjà été observés et reconnus par l'assemblée. On opposait que l'admission d'un ecclésiastique rendait injuste l'exclusion des nobles ; que ce n'était pas au vingtième député qu'il fallait attendre pour revenir sur cet objet , puisqu'il n'y avait plus de moyens pour rendre justice à tout le monde ; on opposait surtout Texclusion formelle des ecclésiastiques , prononcée par l'assemblée ; et il est certain qu'en conséquence de celte exclusion , M. l'abbé Sieyes n'était pas admissible : cependant ^ une grande partie des électeurs sentaient que le mérite de M. l'abbé Sieyes était d une grande considération. 11 avait été infiniment utile à la chose publique , et particulièrement au tiers-état , dont il avait soutenu la cause (i). Il est certain que M. l'abbé Sieyes est

(i) Les écrits publies par M. Sieyes , à Toccasion de la rëvolution, sont : i^ V Essai sur les privilèges , 1788 ; 2® Qu'est-ce que le tiers-état? 1789; 3*> Vues sur les moyens (T exécution dont les re^ présentans du peuple pourront disposer, 1789; 4® Plan de délibération pour les assemblées de bailliages, etc. , etc.

Ghénier, dans son Tableau de la Littérature française, s*expriine ainsi sur ces divers ouvrages :

^ « Entre ces écrivains , alors empressés à former un esprit public, M. Sieyes est, sans aucun doute , celui qui s'est fait le plus

remarquer parla bauteur et l'étendue des conceptions Depuis

V Essai sur. les privilèges , et quelques mois avant la réunion des états-généraux , trois de ses écrits , paraissant presqu'à la fois , obtinrent un succès mémorable. Ici, recbercbant dans la nature des cboses ce qu'était ce tiers-état, si long-temps avili par son nom même, et jouet de l'orgueil féodal, il y trouva tous les ëlémens

DE BAILLY. 6l

un de ceux qui ont préparé la révolution. On l'a quelquefois oublié , on doit toujours s'en souvenir. On observait qu'il n'était nommé nulle part, il ne restait plus que le tiers-^tat de Paris qui pût lui rendre justice en le plaçant aux états-généraux. Il fallait que le tiers-état le vengeât , et acquittât sa dette ; il fallait surtout qu'il se ménageât aux étatsgénéraux un défenseur que nul ne seml](lait pouvoir remplacer. Mais on objectait toujours l'exclusion prononcée. On demanda lecture du procèsverbal ; alors je déclarai qu'à la vérité l'exclusion avait été décidée , mais d'une manière si légère et si transitoire , que je n'avais pas cru en devoir charger le procès-verbal : j'avouai ma faute , et j'en demandai pardon à l'assenablée. Apprenti, je ne

dont une nalion se compose, et démontra cette yërité avec une dialectique désespérante pour les préjugés oppresseurs. Là , examinant comment une sage exécution peut réaliser de sages théories, il indiqua les moyens de garantir la dette publique, ceux d'assurer la peiv manence et la liberté des législateurs, ceux encore d*asseoir l'impôt sur des bases constitutionnelles. Le plan de délibération pour les assemblées de bailliages présente , sous un titre modeste , un véritable plan de travail pour l'Assemblée qui devait régénérer le peuple français , en lui donnant une constitution. Sans être exempts d'opinions hasardées , ces trois ouvrages ont fait avancer la science de l'organisation sociale , et l'on y voit exposé tout le système représentatif, jusqu'alors incomplètement connu par ceux même des philosophes qui en avaient le mieux senti Texcellence... L'auteur pense avec énergie, avec profondeur, avec originalité; dans chaque phrase il dit quelque chose , presque toujours quelque chose de neuf; et , sans paraître songer au style , il est écri- ▼ain supérieur, car son expression franche et rapide a toutes les qualités de sa pensée. » {Noie des nouu, édif. )

savais pas assez que tout , et à plus forf;e raison toute décision doit être consignée sur le procèsverbal. Au reste , cette faute a été heureuse j car sans elle y M. l'abbé Sieyes n'aurait pas été à l'Assemblée nationale. A la suite de mon aveu s'éleva une discussion fort vive , pour savoir si la décision de l'assemblée du 1 1 mai , conservée dans mon souvenir et dans celui d'un nombre d électeurs ^ suffisait pour que le candidat ne fàt pas admissible , ou s'il ne fallait pas que cette exclusion fût inscrite au procès-verbal pour qu'elle eût sa force et son eflet. Il est sûr que cette circonstance seule peut la rendre légale. La mémoire n'est rien en pareil cas ; le procès-verbal fait tout ; il n'y a de légal et de vrai que ce qui y est inscrit. Mais la chaleur des intérêts et des partis excita un grand tumulte y le président lui-même s'échauffa , quelques membres de l'assemblée l'apostrophèrent , et malgré tous nos efforts il se retira. J'en eus un chagrin très-vif. Resté seul des officiers y je parlai à Rassemblée. Je lui témoignai de nouveau mon repentir de ma faute , je là priai de considérer combien il était douloureux pour moi d'être la cause de ce désordre y et que^par cette faute M. Camus, qui s'était distingué par une assez longue vice-présidence , homme de mérite et de vertu, eût été exposé à de pareils désagrémens ; cause de sa brouillerie avec l'assemblée , je demandai de devenir le moyen de leur rapprochement.U n'y avait dans tout cela que vivacité mutuelle , l'esprit de tous était au fond excellent. On avait

pour moi de l'affection et des bontés touchantes , ma douleur intéressa y et )e réussis à ramener le calme. Je députai quelques membres à M. Camus ^ qui revint prendre le fauteuil. Alors on s entendit mieux, et il fut décidé que Texclusion n'ayant pas été légalement prononcée 9 puisque le procès-verbal n'en faisait pas mention , rien n'empêchait que M. l'abbé Sieyes fût éligible. On remit au lendemain la nomination du vingtième député y et nous nous séparâmes à minuit.

Mardi ig mai. — Enfin , au troisième scrutin , M. l'abbé Sieyes fut élu pour le vingtième député. Quelques membres de l'assemblée protestèrent; on leur en donna acte, et on arrêta que leur protestation serait annexée au procès-verbal, sans aucune approbation des faits et des moyens employés. On a député à M. l'abbé Sieyes, comme on avait fait à l'égard des autres députés étrangers à l'assemblée , pour l'instruire de sa nomination. 11 est venu remercier , et a dit qu'il était d^autant plus sensible à l'honneur qui lui était déféré , qu'il avait moins le droit de s'y attendre ; que, tenant au tiers-état par la nais* sance, la carrière qu'il avait suivie semblait l'en séparer ; mais que, revêtu de la confiance d'une classe de citoyens à laquelle il appartenait toujours , il ferait ses efibrts pour y répondre par son zèle et par son deTOuement. M. le président lui a répondu que les acclamations de l'assemblée étaient une preuve de la satisfaction que les citoyens du tiers avaient de le recevoir parmi eux ; que ses ouvrages avaient

appris à Tordre du tiers à l'estimer sa juste valeur; qu'ils avaient porté les citoyens des ordres privilégiés à renoncer à leurs distinctions; que la nation le récompensait de ses travaux , en le chargeant de la représenter aux états-généraux; qu'il était à souhaiter que son adoption parmi les citoyens du tiers fût un heureux présage de la réunion des citoyens de toutes les classes^ et de ce temps désiré où la France n'aurait plus qu'un seul ordre de concitoyens ^ d'amis et de frères.

M. le président a reçu une lettre de M. le prévôt de Paris, qui lui notifiait que l'Assemblée des trois ordres pour la prestation du serment aurait lieu le lendemain. On remarqua que la suscription de la lettre était à M. le président de la chambre du tiers ; on vit donc que , malgré les droits allégués du Chàtelet pour que ses officiers remplissent les fonctions de président et de greffieir, le Chàtelet, cependant , reconnaissait lui-jnême un président de l'assemblée , qui n'était pas le lieutenant civil. Comme rien n'était à négliger alors , on m'enjoignit de faire mention de la suscription, sur le procèsverbal.

Les fruitières orangères et autres dames de la Halle sont venues complimenter l'assemblée, et recommander l'intérêt du peuple aux députés. Elles ont chanté des couplets en l'honneur du tiers-état. On a fait une collecte dont elles ont dû être assez contentes. M. le président les a assurées de la satisfaction que l'assemblée avait de les recevoir; il

leur a dit que cette assemblée avait toujours eu leurs intérêts en vue; que les députés étaient chargés de s'en occuper aux états-généraux, et qu'elles avaient des amisetdes frères dans l'assemblée du tiers-état.

On a débattu et mis à l'opinion le nombre des suppléans. La pluralité a décidé que l'on ferait vingt suppléans. Ce nombre était fort inutile: quatre eussent été suffisans; mais l'honneur du titre de député suppléant était bien quelque chose. Tout le monde aurait voulu en être, ce qui était fort naturel , et on en fit vingt pour récompenser le zèle des électeurs^ qui ont prouvé par la suite combien ils étaient dignes de cet honneur. On a passé enstdte.à discuter la forme qu'on devait suivre pour l'élection de ces suppléans. Le peu de temps qui restait à l'assemblée exigeait nécessairement une forme expéditive» Il fallait que les suppléans fussent nommés dans le jour pour prêter serment le lendemain. On décida d'adopter le scrutin de liste , et de faire , en une seule fois , le scrutin y par une liste de vingt noms. On décida d'ajouter à cetle nomination celle d'un président et d'un secrétaire , puisque les officiers actuels^ tous nommés députés ^ devaient tous quitter l'assemblée pour se rendre aux états-généraux.

En conséquence. 9 on a nommé de^ scrutateurs .en assez grand nombre ; les billets ont été reçus ^ et l'assemblée a été remise au lendemain. Et y cependant, les scrutateurs sont restés avec un nombre d'électeurs qui ont passé la nuit^ et le travail de la I. 5

vérification du scrutin a duré jusqu'au lendemain onze heures.

Mercredi 20 mai. — Lorsque la vérification du scrutin a été faite ^ on a trouvé que les relevés des scrutateurs ne s'accordaient pas ^ on n'a pas cru devoir proclamer le résultat, du scrutin, ou plutôt il y aurait eu plusieurs résultats à proclamer y puisque les relevés des scrutateurs étaient diiférens. On remît à délibércîr sur cet objet; l'après-midi, on députa à la noblesse et au clergé pour les prévenir que les suppléans n'étaient pas nommés, et leur demander s'ils pensaient qu'on dut procéder à la prestation du serment ; leur réponse uniforme fut qu'il n'était pas possible de diflërer.

En conséquence, l'assemblée des trois ordres s'étant formée dans la grande salle, les députés du clergé 9 de la noblesse et du tiers -état, ont fait solennellement et d'une manière fort religieuse , entre les mains de M. le prévôt de Paris, le serment de remplir, bien fidèlement et dans toute son étendue , la mission qui leur a été confiée. Nous avons tous dîné chez M. l'archevêque.

L'après-midi on a agité la question de savoir si le scrutin dépouillé , ou du moins le résultat incertain pouvait être valable. Il a été décidé qu'il était nul et qu'il fallait le recommencer. Mais comme le départ nécessaire approchait, et que chacun de nous n'avait que le temps de s'y préparer, on a arrêté de nommfer d'autres présidens et secrétaires. MM* Cerutti et Delavigne ont été

nommés président et vice-président ; MM. du Veyrîer et Garnier, secrétaire et vice-secrétaire.

p^endredi 22 mai. — On a fait Télection des vingt suppléans , qui furent MM. Vauvilliers , etc. ; ensuite on a lu le procès-verbal , et la séance du II mai et Tomission que j'y avais* faîte ont renouvelé la querelle relative à labbé Sieyes. Je crois que le parti qui lui était contraire aurait voulu revenir contre sa nomination et la faire annuler. On a demandé de restituer l'omission du procèsverbal du 1 1 • On a objecté que la demande de constater l'omission avait déjà été faîte le 18, que rassemblée s^'était ce jour séparée sans y avoir égard ; et qu'ayant le lendemain procédé au scrutin , il n'y avait plus lieu à délibérer sur cet objet. On ajouta que le fait précédemment omis ne pourrait avoir d'existence légale que de ce jour seulement. La discussion fût longue, il y eut une grande chaleur des deux parts ; enfin , le parti favorable empêcha que l'on ne pensât sérieusement à annuler la nomination, et le parti contraire obtînt qu'on rétablirait sur le pi'ocès- verbal du 11 , et avec la ïnention de la présente délibération, la décision que les ecclésiastiques ne seraient plus éligîbles. La haine et l'emportement sont aveugles ; c'est un véritable obstacle qu'une pareille décision ; et ils ne virent pas qu'ils rehaussaient ïa gloire de M. l'abbé Sieyes,' en faisant mention de l'obstacle que son mérite avait eu à vaincre. Enfin, la séance ayant duré jusqu'Sr'tine héùrè et demie du matin, -je me

retirai, et pour la dernière fois, de cette assemblée, où pendant près d un mois j'avais eu et beaucoup de fatigue , et une assiduité pénible , obligé d'y être le premier et d'en sortir le dernier , mais où j'avais été traité avec tant de faveur et de bonté, où j'avais reçu tant de marques sensibles d'afiection , et d'où j'emportais et tant de regrets et tant de reconnaissance.

Samedi 25 mai. — J'ai été à la séance de l'Académie des Sciences , pour y lire un rapport sur la nécessité d'éloigner les tueries de l'intérieur de la capitale. Ce rapport fut adopté par l'Académie r il est imprimé dans le second des deux volumes que j'ai publiés au commencement de Ï791. Aussitôt après cette lecture, je partis avec madame Bailly pour Versailles , où j'arrivai à huit heures, et fus descendre chez M. d'Abancour, rue des Bourdonnais , chez qui j'avais loué un appartement. Pendant tout mon séjour , il m'a comblé d'honnêtetés et de prévenances, dont je lui dois ici des remerdmens.

Dimanche 24 mai. — Je pris l'uniforme de député, l'habit noir, le manteau, la chevelure longue et la cravate. On m'avait fait insinuer, à Paris, que nos députés feraient fort bien de ne le pas prendre en arrivant, que le règlement à cet égard était une pédanterie , et que presque personne n'avait cet uniforme k Versailles ; si ce dernier fait avait été vrai , certainement je ne l'aurais pas porté* Mais .voulant toujours commencer par suivrç la

règle , je pris 1 étiquette ; et comme je vis bientôt que les deux tiers au moins des communes sy étaient assujettis^ jen ai conservé le costume^ même étant maire. Je conviens bien que la difierence des costumes des ordres était ridicule et même impolitique , dans un moment où l'union était nécessaire , et si Ton avak eu réellement l'intention d'opérer cette union. Mais la politique de la cour devait être toute contraire; son intérêt était que les ordres ne fussent pas unis. Quant au costume en lui-même, je crois qu'il était trèsconvenable , et qu'il fut porté , et qu'il le fut uniformément. Un député invioliable y un législateur est un objet de vénération, publique , et qu'il est bon d'annoncer et de faire connaître partout par un signe extérieur ► Tout homme qui , par sa place , a droit à des égards particuliers , devrait également en avoir un. Il faut qu'il soit toujours connu pour être toujours respecté; il faut d'ailleurs, et pour le peuple qui se prend par les yeux , et surtout dans lé système d'égalité civile , que le magistrat qui doit imposer à tout le monde , ne soit pas vêtit comme un autre. Je suis fâché que rAssemhléé nationale ait à la fin abandonné le costume y et une uniformité de décence et d'habits qui est très-imposante : on n'a pas assez. pensé à l'effet certain et instantané du rapport des yeux; Je ne sais si je suis dans Terreur, mais je crois que pour un homme admis à la barre de l'Assemblée nationale, et qui serait tout-à-coup frappé d'un spec—

'JO MÉMOlREfï

tacle auguste, celte uniformité porterait à son esprit les idées de sagesse dans la conduite , de respect pour la loi et pour la législature , et peutêtre d uniformité dans les opinions et de lunion des vertus. Ces idées ne seraient point fausses , el il serait ton de les inspirer d'une manière physique et prompte; j'espère qu'on y viendra un jour. N'est-il pas ridicule que cet homme entrant à l'Assemblée , voie partout des bottines et des cheveux roulés 9 et qu'il retrouve aux législateurs le même costume qu'aux jeunes sots, jadis écervelés, aujourd'hui profonds politicfues qu'il a rencontrés dans la rue, ou à pied ou en vviski.

L'après-midi nous fumes présentés au roi. Les députatîons des trois ordres se réunirent dans le salon d'Hercule, avec quelques autres nouvellement arrivées. Le grand-'maltre des cérémonies vînt nous prendre : d'abord le clergé , ensuite la noblesse, enfin le tiers-état; le roi était dans la chambre du lit, nous entrâmes de la galerie par le cabinet ; et tandis que nous passions devant lui en faisant notre révérence, le garde-des-sceaux lui disait les noms de chacun; nous ressortiqies par Toeil-de-bœuf pour rentrer dans la galerie, d'où nous fumes chez la reine, et en chemin M. le duc de La Rochefoucauld proposa que les ordres se mêlassent, et d'y paraître sans distinction : ce qui fut agréé, et avec sensibilité de la part du tiers. La reine parla à M. l'archevêque et à M. de La Rochefoucauld; elle y mit l'attention.

OU du moins je le crois^ de m'adresser quelques mots.

Je pouvais en être connu et pao* quelques ouvrages , tels que le rapport sur FHôtel-Dieu^ qu ou m'assura qu elle avait lu et avec sensibilité ^ et personnellement lui ayant été présenté à mon entrée à TAcadémie française. J'étais connu du roi par les mêmes raispns ; et j'ose croire qu'il avait pour moi quelque estime , car je tiens de M. de Villedeuil que quand il fut annoncer au roi que le premier député de Paris était nommé , et que c'était M. Bailly y il dit : « J'en suis bien aise y c'est un honnête homme. »

J'avais rencontré le matin l'abbé Maury , qui m'avait dit qu'il viendrait me voir. Je le trouvai le soir en rentrant déjà chez moi avec madame Bailly. Nous parlâmes des trois ordres et de la vérification des pouvoirs , demandée en commun par le tiers ^ et à part dans chaque chambre par les deux autres ordres: c'était l'affaire du jour ; la discussion fut vive et s'échauffait. Je la finis y en lui disant que ces choses ne pouvaient être traitées à fond que dans l'Assemblée , que c'était là le lieu des combats ^ et que là les raisons victorieuses ne nous manqueraient pas; mais que ces matières infiniment sérieuses ne pouvaient être discutées en visite et dans la chambre : il sortit peu après; je ne l'ai pas revu depuis.

Lundi 25 mai. — A dix heures du matin y je me rendis avec mes collègues à la salle des états-généraux f je me présentai au bureau où était M. Menu de Momorceaux^ alors doyen présidant l'Assemblée,/

73 MéliOIRES

et lui notifiai l'arrivée de la députation du tiers* ëtat de Paris. Il nous reçut ^ et nous dit de pren^ dre place. J'entrai dans celte salle avec un sentîmentde respect et de vénération pourcette nation que je voyais réunie et assemblée pour la première fois ; j'éprouvai peut-être un sentiment de peine de m'y sentir étranger et inconnu. J'en quittais une où j'avais été toujours en vue et toujours caressé : j'étais là comme un fils de famille sortant de la maison paternelle où il était chéri , soigné , et qui entre dans le grand monde où l'on ne prend pas garde à lui. Je dis avec candeur mes faiblesses , car celui à qui je les découvre a les siennes.

On fit difierentes motions pour prier le roi de supprimer le spectacle qu'on donnait à la cour en faveur des députés y pour resserrer toujours les bancs du clergé et de la noblesse. On rejeta la première y et sans faire droit sur la seconde > on y eut toujours égard : on regardait déjà en quelque sorte les deux ordres comme présens. Sitôt qu^on annonçait une députation 9 on faisait évacuer les bancs, pour qu'elle trouvât toutes les places vacantes y et qu'elle pût juger que c'était sa faute si l'ordre ne les occupait pas. On fit la motion de renouveler le doyen tous les huit jours ; on ne décida rien à cet égard ; on demanda que les députés fussent assujettis au costume. Il y eût discussion ; l'Assemblée penchait vers la liberté. Mais quelqu'un ayant observé que c'était un article particulier du règlement, on passa à la proposition de faire un règle-

BB BAILLT. 7 5

ment de pd&se y et de déterminer la manière de voter. Cette proposition fut fort accueillie y et Ton s'en occupa. Le grand nombre ne s'aperçut pas d'abord qu'elle était dangereuse y en ce qu'un règlement suppose une assemblée légale et constituée. En- se constituant sans mesure préalable et trop précipitanmient^ on consacrait les ordres et leur séparation. Heureusement quelqu'un demanda que les commissaires condliateui^ rendissent compte de la conférence du^ samedi 25.

Ce que j'avais prévu à Paris s'était réalisé , lorsque nous arrivâmes aux états-généraux. La grande affaire de la vérification des pouvoirs était engagée^ les commissaires conciliateurs étaient nommés de la part dçsdiflerens ordres^ et la députation de Paris^ absente 9 n'y avait eu aucune part. Si la noblesse de Paris eût eu quelques-uns de ses membres parmi les commissaires 9 les choses eussent été peut-être plus disposées à la conciliation. Au reste y les commissaires du tiers étaient des hommes de mérite y MM. Target, Ijifounier, Babaut-de-Saint-Etienne, Thouret , Barpave , d'Ailly , Chapelier , Dupont , Legrand , Derosnez , Bedon , Viguier , Garât aîné , Bergasse y Salomon y Milscent y, dont le plus grand nombre a par la suite influé ^ans l'Assemblée y et eu grande part à ses travaux. Les commissaires proposés par le clergé , le 7 mai , ne furent nommés dans les différens ordres que les jours suivants , et la première conférence eut lieu le samedi ^5. Les trois ordres réunis , le clergé resta neutre et

eo silence : il se réserva le rôle de médiateur <m plutôt d'expectaut y ne voulant rien mettre contre lui et se destinant au plus fort. A la proposition .de vérifier en commun , les nobles opposèrent Tusage constant y notamment de i6i4* On leur a objecté qu'alors le roi prononçait sur les pouvoirs contestés ; qu on ne rappellerait pas sans doute , aujourd'hui y une forme vicieuse y une juridiction dangereuse pour la liberté publicpie. MM. de la noblesse en sont convenus y et ont avoué que les états de i6i4 étaient tombés à cet égard dans Terreur. Us ont cité i588 y où les pouvoirs ont été vérifiés par ordre y mais c'étaient les états de la ligue ; on leur a opposé ceux de i485 , où les pouvoirs ont été vérifiés en commun y où Ton a voté par tête y et où il n'y a eu qu'un président , un orateur et un cahier. On a ajouté que la division des ordres n'a commencé qu'en i56o ; d'ailleurs que lorsqu'on prend Tusage pour loi , il faut le suivre en tout y et que si on labandontie ( celui de i6x4 ) pour la juridiction du roi y il n'y a plus de raison de le conserver pour la vérification séparée (i). On les conjura dç prendre la raison pour arbitre. Elle dit que les représéntans d'une nation y chargés de concourir à l'œuvre commune de la régénération publique , doivent se, connaître les uns les autres , et juger leurs titres respectifs; elle a dit que les députations faites par les trois ordres réunis dans les

4\ ■ Il II" ■ < ■' I. I . Il , ■ I .1 . .1. ^ , I II ,

(i ) Procèft-verbal des conférences , pag. 8 et suiv.

DE BAItLY. j5

bailliages doivent bien ëvidemment être jugées par l'assemblée générale (i). On a fait remarquer la différence des états. Ceux de t6i4 ne faisaient que des doléances y ceux de 1789 sont appelés à faire une constitution (2). Le roi depuis la dit lui-même : f< Le but de cette convocation si différent de celui qui rassemblait vos ancêtres (5). » La noblesse a objecté la double représentation du tiers-état; mais son influence ne peut exclure les députations entières auxquelles il a intérêt y ni les députations particulières , sans qu'elles soient sur-le-champ remplacées ; la représentation des ordres reste la même. Au reste sa double représentation est à peine justice ; elle n'est pas utie nouveauté. Le tiers a toujours eu plus de députés que les deux autres ordres. Sa députation fut double en i356 (4)* On leur a répondu encore que si la noblesse s'en tenait obstinément aux anciens usages , il fallait en revenir à n'admettre aux états , ainsi qu'aux assemblées électorales, que les nobles possédant fiefs, et exclure ou les députés qui n'en avaient pas , ou ceux qui avaient été nommés par des électeurs sans fiefs , ce qui exclurait tous les députés nobles.

(1) Procès-verbal des conférences , pag. 16. (2] Ibîd. y pag. 33.

(3) Discours du roi , aS juin.

(4) Procès-verbal des conférences , pag. 26. En 1676 le clergé eut jo4 députés, la noblesse 72, les deux 176; le tiers, à Touverture des états et avant d*êlre complet, en avait i5o. Robin , Hist. des états-généraux y tome II , peg. 3i4.

Mardi 26 mai. — • Oa avait arrêté hier qu'on nommerait des commissaires pour présenter un projet de règlement. On demanda s'ils seraient nommés par l'Assemblée ou par les adjoints. Il fallut recourir à lappel nominal. Cet appel décida qu'ils le seraient par les adjoints; mais ce mode de délibération était très^long et faisait perdre beaucoup de temps. Il fallait en établir un autre par convention au moins , et non par règlement. Les commissaires conciliateurs rendirent un nouveau compte de la conférence de la veille. C'est là que cette discussion a employé la conférence entière* IjCs nobles déclarèrent que l'intentîon de leur chambre était de s'en tenir à son arrêté du 6 mai (i)> et de persister dans leur vérification séparée et déjà faite. Les députés des communes déclarèrent qu'ils réclamaient la vérification en commun^ et que^ sur ce point ^ ils ne pouvaient entrer en composition. 11 était aisé de prévoir dès lôrs qu'on ne s'accommoderait pas. Un noble a proposé de nommer des commissaires des trois ordres ^ qui examineraient les pouvoirs et feraient un rapport à leurs chambres respectives , pour que chacune pjit juger. Il a été

(1) Les députés de Paris n'ayant point assisté aux premières réunions du tiers, à cause du retard qu'avait éprouvé leur nomination, les Mémoires de Bailly offrent ici une lacune , qu'on nous saura gré de remplir, en empruntant, aux Lettres de Mirabeau à ses commettans, le récit de ce qui s était passé , avant l'arrivée de Bailly à Versailles, relativement à la réunion des ordres. Voir les Eclair— cissemens histotiques ( E ) . . ( Note des npuu. édit. )

0È ^AILLV« J^

répondu que les mandataires ne pouvaient pas dé* léguer; que d'ailleurs ^ par cette forme même > la vérification serait toujours faite séparément; que le droit de vérification était un droit national y dont aucun député^ ni aucune classe de députés ne pouvaient se départir^ et qu'aucune classe de citoyens ne peut exercer la fonction de députés de la nation^ si elle n'a consenti à soumettre Fexamen de ses pouvoirs à l'universalité des représentans (i). Ce principe très-vrai est très-remarquable , parce qu'il a servi de base à toute la conduite des communes. Un membre du clergé (je crois , l'abbé Coster) a proposé un moyen conciliateur, qui consiste à ajouter au moyen proposé par la noblesse, de porter à l'assemblée générale le jugement définitif y dans le cas oii les jugemens réparés ne s'accorderaient pas. On leva la séance y en convenant qu'on en rendrait compte respectivement à sa chambre; mais comme ce moyen n'était nullement goûté des commissaires de la noblesse , on se sépara sans s'ajourner. Le commissaire rapport teur, en finissant , a dit que MM. de la noblesse ayant annoncé qu'ils doutaient que leur chambre agréât le moyen proposé y les membres du clergé ayant gardé le silence y et personne n'ayant réclamé l'ajournement de la séance y les commissaires pensaient que leur mission était remplie, que l'Assemblée devait délibérer sur le parti qu'elle avait

(i ) Procès-verbal des conférences » pag. 52.

rjS MÉMOIRES

à prendre. On a proposé et adopté de remettre 1^ délibération au lendemain .

Mercredi 27 mai. — Les commissaires pour le règlement provisoire ont été MM, Tronchet, Redon, Flachslauden , Prévost, Arnoust, Loys et Ghampeaux. On a entamé la délibération ajournée

bier; mais M a observé que la noblesse avait

pris> la veille, à la pluralité de deux cents voix, un arrêté par lequel elle décide que w pour cette te- » nue d'états-généraux les pouvoirs seront vérifiés >} séparément , et que Fexamen des avantages ou » des inconvéniens qui pourraient exister dans la » forme actuelle, sera remis à Tépoque où les » trois ordres s'occuperont des formes à observer » pour l'organisation des prochains états -gêné- » raux. »

Cet arrêté de la noblesse avait été pris évidem«ment le 26 , en conséquence de la conférence du ^5. La noblesse voulait, autant qu'il était en son pouvoir, opposer des barrières aux efforts des communes. M a observé que, par cette délibé<*

ration, la noblesse repoussait tout moyen de conciliation, et que dans cet état des choses, avant de prendre un parti définitif, il ne restait {dus qu'une démarche à faire auprès du clergé pour l'engager à se réunir aux communes. La motion , combattue par un seul , fut appuyée par un grand nombre de députés. Elle fut enfin adoptée et rédigée ainsi par M. Target , pour être portée sur-le-champ auclei^. u Messieurs les .députés des communes invitent

DE BAILLY. jg

» Messieurs du clergé, au nom du Dieu de paix et » de l'intérêt national , à se réunir avec eux dans }h la salle de l'assemblée générale, pour aviser aux » moyens d'opérer la concorde, si nécessaire en ce » moment au salut de la chose publique. » M. Target a été dbiargé de porter la parole ; il a appuyé éloquemment l'arrêté. Le doyen du clergé a répondu : « La proposition de Messieurs des commu- » nesest de la plus haute importance, et par-làmême M elle exige un sérieux examen et une mure délibé- » ration ; le clergé va s'en occuper. » On assure ( Courrier de Provence , 6** lettre ) que la proposition fit tant d'effet sur l'Assemblée , qu'il fut proposé et appuyé de passer sur-le-champ; mais un prélat se leva et dit qu'un des membres de la députation , interrogé s'il s'agissait de consulter ou de délibérer, avait répondu : a De délibérer, et que les voix se- » raient recueillies par tête. » Quoique le dire vrai ou faux de ce député ne put prévaloir et contre la Réputation ayant pouvoir, et contre un arrêté écrit et laissé sur le bureau , cependant la déclaration du prélat modéra sur-le-champ l'enthousiasme; elle donna le temps aux opposans de se reconnaître et d'insister pour une délibération discutée.

Au retour dé la députation , l'Assemblée arrêta de rester séance tenante jusqu'à la réponse ; et puis , comme la réponse ne venait point , vers trob heures, on députa pour prévenir de la délibération et de l'attente de l'Assemblée. Le clergé répondit qu'il devait avoir le temps nécessaire pour

8o MÉMOIRElS

délibérer sur la proposition qui lui était faite. Il fut répondu au clergé qu on n'entendait point pré'^ cipiter sa résolution ; qu'il devait peser l'invitation dans sa sagesse , qu'il emplolrait tout le temps qu'il jugerait nécessaire y et que les communes attendraient sa réponse jusqu'à minuit^ deuic heures et plus. Cette activité inquiétait les opposans , ils prirent le parti d'allonger et de temporiser : une heure et demie après , une députation du clergé vint nous dire que le clergé s'était occupé constamment de notre proposition y mais qu'il avait levé la séance pour s'en occuper sans relâche le lendemain. On fut bien fâché de n'avoir rien encore obtenu ; nous savions que beaucoup de membres du clergé étaient d'avis de passer, et nous avions espéré que notre proposition y saisie par eux, entraînerait l'ordre entier. Mais les moyens dilatoires réussirent pour cette fois , et , n'ayant plus rien à attendre pour ce jour y la séance fut levée à quatre heures et demie.

Jeudi 28 mai. — La proposition brusque et pressante que nous avions faite au clergé y les dispositions d'un grand nombre de curés pour y accéder, avaient sans doute inquiété et ceux du clergé qui en craignaient la réussite ^et la^noblesse qui voulait maintenir la séparation, et le ministère qui craignait l'uniongénérale. Diviser pour régner, est la maxime, de tous les gouvememens ; dans ces circonstances nouvelles , on en croyait l'usage utile, même indispensable, au moment où elle devenait et pré->

I)£ BAILLY. 8l

judiciable au bien public , et dangereuse pour ceux qui remployaient. Il fallait alors que tous les pouvoirs s'unissent pour faire la constitution ^ et il fallait surtout prévoir que la constitution,' en marcbant, écraserait toutes les résistances. Toutes ces inquiétudes produisirent une lettre du roi au clergé ^ et amenèrent une députation de cet ordre , pour là communiquer aux communes. Voici la lettre : (( J'ai été informé que les difficultés, qui s'étaient » élevées relativement à la vérification des pou- » voirs des membres de l'assemblée des états* » généraux^ subsistaient encore, malgré lessoiq^ » des commissaires choisis par les trois ordres » pour chercher des moyens de conciliation sur M cet objet; je n'ai pu voir sans peine, et même » sans inquiétude y l'Assemblée nationale , que j'ai » convoquée pour s'occuper avec moi de la régé-n nération du royaume , livrée à une inaction ^ » qui, si elle se prolongeait, ferait évanouir les » espérances que j'ai conçues pour le bonheur de M mes peuples et la prospérité de l'État. Dans ces » circonstances , je désire que les commissaires }) conciliateurs déjà choisis par les trois ordres, re- M prennent leurs conférences demain à six heures » du soir, et, pour cette occasion , en présence de M mon garde-des-sceaux , et des commissaires que » je réunirai à lui, afin d'être informé ponctuelle-* }} ment des ouvertures de conciliation qui seront » faites , et de pouvoir coqtribuef directement à » une harmonie si désirable , si instante. Je charge I. 6

n celui qui fait les fonctions de président (do M clergé oit du tiers-état) de faire connaitre mes » intentions à sa chambre. Signé Louis.

)) Versailles y 28 mai 1789. »

. Cette lettre porte toujours ks expressions du c^ur du roi. Il est évident qu'on lui a fait entendre que \2t, reprise des conférences était nécessaire pour la conciliation ; mais on ne liii à pas dit que loW tinalion de la noblesse rendait cette conciliation impossible; qu'il n'y avait d'autre ttioyen que de forcer la noblesse , et que le seul légal et modéré était la réunion du clergé aux communes.

Au ifnoment de délibérer, un député a demandé qu'on fît retirer les étrangers. Cette proposition a été rejetéè. On a établi qu'il n'y avait aucune discussion qui ne dût avoir la plus grande publicité , ^ puisqu'il n'y en avait aucune qui n'eût pour objet l'intétét de tous les citoyens. Le doyen a seulement invité les étrangers à se retirer dans les traversés et dans les gradins , et non dans l'enceinte destinée aux députés , et à s'abstenir rigoùrettsement de tout signe d'improbation ou d'approbation , quelles que fussent et les opinions et les expressions. Tels étaient les principes de l'As^mbléé , telle était sa convention avec le puMic , que le public n'a pas toujours tenue^

M. le grand-maîtré des cérémonies remit , à la porte de la salle , au doyen qu'il fit demander/tine lettre du roi pareille à celle qu'il avait écrite ad

MC ÉAtLLY. 83

clergé. Alors on pcNivait délilyerw ; ïkiâîs on te^ marqiKi le cérémonial y et combien il et&ii: peu décent qa on dérangeât et qu'on fit sortir ainsi lé doyen. On dit que le grand-mattre ne devait ert-trer^ pour k remise de la lettre, que dans une diambre constituée; qtifil était entré dans la chaitr-^ bre de la noblesse et non dans celle du dtergë , parce que la première était constituée.

Quelques députés ob^rvèrent la bonté du toi et sa tendre sollicitude pour le peuple ; d'autres , que le roi avait été trompé sur la disposition des esprits et le véritable état des choses. On convint ^ pour métti^edte l'ordre, qu'on ferait deux tours d'appel j l'un pour les opinions développées , l'autre pour les avis.

Le soir on a posé la question : » Les conférences seront-elles reprises ou ne le seront-elles pas ? » Pinceurs députés ont parlé d'un arrêté pris lé tnk^ tin , à là phiralité de 20:2 voix , par là noblesse, «r L'ordre de la noblesse considérant que , dans le » moment actuel , il est de son devoir de se ralUei^ » à la constitution , et donner l'exeitaple àè la f er^ n meté , cdmme il à donné la preuve de Son <lés?nf^ n léf^^9sement , déclare que là délibéi'àtîon par n ordre et la faculté d'empêcher, qui appartiennent • » divisément à chacun d'eux ,'sont éonstitutîves de » la monarchie , et qu'il professera constatnment » ces principes conservateurs du trône et de la n liberté, n ^

Les opinans ont observé que cet arrêté rendait

la conciliation impossible et les conférences inutiles . Cet arrêté est étrange. Les représentans de 300,000 individus au plus décidaient à eux seuls une question qui intéresse :25 millions d'hommes. Ils veulent à eux seuls avoir le droit d empêcher. Ils déclarent les pouvoirs et les principes constitutifs : et qui sontils plus que les autres pour le déclarer ? Où est Ja preuve ? où ces principes sont-ils déposés, écrits? Vingt-deux membres de la noblesse ont refusé d'opiner; seize ont protesté , M. le comte de Grillon en particulier. ( Journal de J^ersailles , »*" 1 , 6 jidn. )

J^endredi2^ mai. — L'appel et le tour d'opinions ont été suivis. Il en a résulté deux propositions principales, i"". Les conférences seront reprises telles qu'elles sont proposées dans la lettre du roi. 2"*. Les conférences ne seront pas reprises , et l'Assemblée doit se constituer. Il est certain que la noblesse ayant arrêté la vérification séparée des pouvoirs , le vote par ordre , et s'étant constituée en chambre particulière , il n'y avait plus lieu à conciliation ; les conférences étalent parfaitement inutiles , ce n'était que du temps perdn , et le bien public demandait qu'on se constituât sur-le-champ. On était un peu inquiet de la proposition des commissaires du roi et de la déclaration de son désir de contribuer directement à l'harmonie : ce direc^ tement sonnait mal. On voyait dans les conimissaires une commission nommée non pour juger le^ contestations depouvoirs particuliers, mais pour prononcer

sur une question qui intéresse lareprësentationnatio-^ nale , sa liberté , sa souveraineté. Mirabeau obser-* vait que cette commission donnerait des lois aux parties intégrantes de la souveraineté* Cependant l'Assemblée , pour remplir les vues paternelles du roi , et lui donner une preuve de son respect et de sa déférence au désir de Sa Majesté y a décidé de reprendre les conférences , avec quelques amen-*démens consignés dans l'arrêté suivant :

« Les députés des communes y assemblés dans^ n la salle nationale , ont arrêté à la pluralité des » voix, que 9 pour répondre aux intentions pater- » nelles du roi y les commissaires déjà cbdisis par » eux reprendront leurs conférences avec ceux » choisis par MM. du clergé et de la noblesse , au » jonr et à l'heure que Sa Majesté voudra bien » indiquer ; que procès-verbal sera dressé de chaque » séance et signé par tous ceux qui y auront assisté y. » afin que le contenu ne puisse être révoqué en M doute.

» Il a été aussi arrêté qu'il serait fait au roi une » députation solennelle , pour lui présenter les » hommages respectueux de ses fidèles communes y » les assurances de leur zèle et de leur amour pour » sa personne sacrée et la famille royale y et les » sentimens de la vive reconnaissance dont elles » sont pénétrées pour les tendres sollicitudes de Sa » Majesté sur les besoins de son peuple, n

Samedi 3o maî. —M. le garde-des-sceaux a écrit au doyen qu'il mettrait sous les yeux du roi Farrêté

86 MittOlKES

<k rAwemblée , el que les coaféreoces auront lieu le Stoir à six heures. Il a été question ensuite de fftire part de cet aireté au clergé , ce qui a été décidé et exécuté à la satisfaction du clergé. On s'est occupé de la députation au roi y d en régler le nombre , de nommer l'orateur , de faire l'adresse. On a décidé que jusqu'à nouvel ordre le doyen porterait la pa«* rôle p que l'adresse serait faite par les adjoints qu'il nommerait. Je trouvais que l'Assemblée perdait un temps infini par les appels successifs que nécessitaient les différentes questions à décider. Je parlai du mode de voter par assis et levé. On en fit l'essai dans cette séance. M. le garde-des-sceaux a mandé que le roi y étant au moment de sortir y ne pouvait recevoir la députation du tiers -état, mais qu'il fixera incessamment le jour et l'heure , et le nombre des députés qui devront la composer. Dans la dis*cussion de la veille y on avait proposé que les con*férences ne fussent reprises qu'après que la dépu«tation aurait été^reçué. Gela n'était plus possible ; maison convint par amendement qu elles neseraient closes qu'après l'admission de la députation. Cette tournure fit finir une discussion fatigante. Mirabeau prétend qu elle ressemble à l'expédient du suisse , qui ne laissait pas entrer y mais sortir dedans. On lut le. projet d'adresse qui fut fort applaudi , mais je ne le transcris point ici y parce que l'adresse n'a point été portée.

Je partis le soir pour venir passer les fêtes à ma maison de Qiaillot ; il fut Uen question qu^il y aurait

P£ B4itLY* 87

jsaapcel^ jnatin , au mpias une des deux l'êtes; mais î^elaisjsi liatîgué d un mois àç séances et de secrét^ariat à l'Archevêché , que je ne voulus point savoir ce jque r<Hi ferait ces fêtes ^ et jç les consacrai au repos. Le ^undi ^ premier juin y on renouvela le doyen y cç q^i avait lieu tous le^ huit jours , et l'on nomma M. d'Ailiy à la placç de M* de Momorceaux.

Le 2 juin tous les députés de Paris furent convoqms à riJôtel-de-Ville pour entendre la lecture et recevoir la remise du cahier de Paris. Il avait été réglé que > pour dédommager les prévôts des marchands et échevins de ce qu'ib ne faisaient pas la convocation du tiers-é.tat y comme celas était quelquefois pratiqué , ils auraient ledrpit de transmettre ;dux états-généraux , dans un cahier séparé y les observations et demandes particulières du corps jBunicipal. ( Règleimenf du 2^ mars 1789. Journal àIc Paris , a avril. )

Nous nous réunîmes donc à THôtel-de-Ville , où l'on nous rendit les honneurs comme membres du corps législatif. Nous y trouvâmes tout le corps de ville assemblé ; on nous lut et on nous remit le cahier de ville y auquql nous apposâmes nos signa- <tiires y aAitaot que je puis m'en souvenir. Je vis là M. de Flesselles y destiné à une fin si tragique y et que six ^inaines après )e devais remplacer.

Mercredi 3 juin.

Je r^tourasi à Versailles de bon matin. A Touver faure de la séance on lut une. lettre de M« d'Ailly

qui s'excusait suir la faible$se de sa santé ^ et demandait que l'on nommât un autre (£f>yen« M. d'Ailly, homme honnête et de mérite et de talent, était en effet relevant d'une longue maladie, et est habituellement de la santé la plus délicate. Il a la voix trop faible pour parler à une assemblée; d'ailleurs, on me dit qu'il avait vu avec peine qu'une adresse, qu'il avait proposé de substituer à celle qui avait été projetée , n'eût pas été goûtée , et on me dit que ce déplaisir avait contribué à lui faire donner sa démission.

Il s'agissait d'en nommer un autre. Voici les formes suivies à cet égard. Il y avait un député de chaque gouvernement au bureau, c'est-à-dire autour d'un grand bureau placé au milieu de la salle. Tous ces députés, le doyen au milieu, étaient assis; ils faisaient les fonctions, le doyen, de président , les députés , de secrétaires , pour tenir des notes ; l'Assemblée non constituée n'avait pas encore de secrétaires. Quand le doyen s'absentait, le plus âgé des députés tenait sa place ; et quand il était question de le remplacer , il était nommé par ces mêmes députés à la pluralité des suffrages. Le bureau s'assembla donc; M. Tronchet, qui y représentait Ja généralité de Paris, ne s'y rendait pas. Je lui en fis reproche ; il me répondit qu'il ne savait qui nommer. Je lui indiquai M. Camus comme ayant très-bien présidé à l'Archevêché : je lui observai que c'était un devoir pour nous tous , et que nous ne devions en aucune occasion faire perdre à

la ville de Paris l'influetice qui lui appartient. Détermiaé par mes instances^ il s'y rendit; et MM. du bureau étant de retour, déclarèrent à l'Assemblée que j'étais nommé doyen. On n'imaginera pas facilement à quel point je fus affligé et attéré de cette nouvelle. Je balbutiai, pour m'excuser, quelques raisons que l'on n'écouta pas , et il s'en faut bien que j'aie opposé une résistance proportionnée à mes motifs de répugnance. Je me rappelais la manière dont M. Target avait présidé le tiers-état de Paris, je me regardais comme incapable de m'en acquitter avec la même distinction. Je considérais que j'avais joui jusqu'alors d'une réputation littéraire qui m'avait coûté des années à acquérir, et que , placé dans un jour et dans un éclat que je n'avais point 'cherché , j'allais la perdre en un moment. Je ne dis rien de trop , en assurant que ce choix honorable me causa une profonde douleur. Ce qui fit aussi la faiblesse de ma résistance, c'est que je sentis que ce choix avait eu pour premier objet de faire honneur à la députation de Paris, et qu'il était tombé sur moi à cause de ma qualité de premier député. Présider le tiers-etat du royaume, c'était jadis un privilège de la ville de Paris, et le droit du prévôt des marchands; aujourd'hui qu'il n'y avait pltrs de privilège, la liberté des suffrages déférait à Paris un avantage que mon refus pouvait lui faire perdre. Je me laissai donc conduire au fauteuil, et je pris la présidence sous le liom de doyen.

go MÊMOlRfiS

' Ma premier^ fonction fut une commission dë-

Kcate et importante. Un membre demanda quand

serait reçue Ja députation au roi^ arrêtée dans la

^ance du 2g mai. Je kis alors une lettre de M. le

^rde-des'sceaux^ éciite à M. d'Ailly , par laquelle

xe ministre mandait que le roi ne pouvait recevoir

la députation^ parce que la vie de M. le dau«-

phin était dans le {>lus grand danger. Un députe

d'Alsace observa que les deux ordres privilèges

avaient été reçus sans difficulté et sans délais et

-qu'au contraire on avait affecte d'éloigner de jour

^n jour les refMrésentans de la natiom Plusieurs ont

.dit qu'on trompait le roi y qu'on éloignait de lui la

.dép^tation des comnmnes ^ et qu'elle troiiverait

;tOtt}Ours de nouveaux obstacles si l'Assemblée ne

prenait des moyens efficaces pour porter au r^i

lie langage de la vérité. On a fait sentir \e dan^

g^ des intermédiaires. On s'est plaint du garde-

xles-sceaux , et on a montré à son égard des dé*

fîliaces qui m'ont paru être l'a^rit général de

l'Assemblée 9 et enfin l'on a pris l'arrêté suivant :

r« l^es députa des communes ne pouvant reçon-*

j) n^itred'interoiédiaire entre le roi et son peuple ,

^) chargent leur doyen de s'adresser directement à

» ^a Majesté pour la supplier d'indiquer aux re-

JD présentans de^ communes le moment où elle

>) vpudra bien recevoir leur dé|mtati(m et leur

» j^dr^sse. » On ajoiita que le doyen se retirerait

par-dcvers le roi , pour obtei:iir une prompte au-

di^ioçe à la déput^iop ^ et pour lui demander en

Di^itized

DE BAItLY. gi

mèoie temps qae le doyen , oq le {yr^denl de rAfiseoablée , coammiiiqult directement et sans iotCTfiiédiaire avec Sa Majeslé. L'Assemblée arrêta ce qui loi était proposé , et me chargea de lui procurer la plus prompte réponse. Je levai la séance à uoe heure^ et je restai dans Tembarras de savoir oomuoent je parvi^fidrais au roi. Je savais bien que la forme jusqu'alors étal^ était d'y arriver par le ministre. Le ministre de l'Assemblée était le gardedes-soeaux^ et ii était suspect, & je m'adressais à lui s^ns réussir 9 je s^ais blâmé. Je pensai que je pouvais m'adressyer à M. Necker, au moins pour demander conseih Je ne voulus pas cependant rien prendre sur moi seul ; et , après avoir le vé la séance , je réunis un nombre des membres da bureau pour leur proposer mon idée : elle fut approuvée ^ et notamment par Mirabeau ^ qui n'étaîi pas l'ami de M. Necker* Je me rendis donc chez ce ministre ; j<e lui exposai l'embarras où je me trouviôs ; l'ordre 4^ TAssemldée de demander à être admis devant le roi f la difficulté pour moi d'y arriver sans intermédiaire ; Tinquiétude et mèfim la défiance de l'Afi^n^lée à l'égaiid de M. de Bareutin, inter* médiaire naturel. Je lui dis que^ dans cet embarras, j'avais pensé pouvoir venir le trouver comme l'ami de la nation et particulièrement du peuple , qui lui 4ev4it la double représentation du tiers-état ; que je croyitts qu'il pouvait eu parler au roi, et savoir ses inAwlious relativement au vœu de l'Assemblée et ft la mission dont jlétaîs dior^. Il hé-

sita quelques momens y d'abord pour ne pas em<-* piéter sur les fonctions du ministre de la justice , ensuite à cause de l'heure y qui était celle du dtner du roi. fjifin ^ pressé par mes instances , il se détermina à monter au château y et me pria de le suivre pour qu'il pût me communiquer la réponse. Nous mimes une sorte de mystère dans un pays où tout se remarque et tout offre matière à conséquences. Je le suivis y mais sans l'accompagner ; je l'attendis , non dans l'œil-de-bœuf , mais dans les pièces suivantes. Revenu y il me dit que" le roi consentait de recevoir le doyen du tiers-état en audience particulière, mais à condition que je prendrais la voie ordinaire , qui était encore M. le garde-des-sceaux* Il faut considérer qu'alors tout était difficile , que j'avais lieu de craindre ou de ne pas faire ce que désirait l'Assemblée, ou de la compromettre. Placé dans une cour jalouse , et au milieu de formes anciennes , que d'un côté on voulait conserver, et que de l'autre bn voulait faire changer : faire trop peu m'exposait au mécontentement de mon corps; faire trop blessait la cour, et je pouvais n'être pas avoué. Qu'on se reporte aux circonstances , et l'on verra que je ne devais pas faire un pas qui ne dut être mesuré. Je rencontrai M. Chapelier en sortant; je lui communiquai la réponse du roi ; il ne vit pas plus d'inconvénient que moi à s'adresser à M. de Barentin. J'y fus. Il dînait en ville , on ne savait pas où : on me dit qu'il reviendrait de bonne heure. J'y retournai à cinq

DE BAlLLt. 93

heures et demie y il n'était pas revenu ; le temps se passait , et je craignais de n'avoir pas de décision pour le lendemain à l'ouyertuiy de l'Assemblée. J'entrai pour parler à un secrétaire y et aussitôt M. le garde-des-sceaux arriva. Je lui fis part de ma noission. Je lui dis que l'Assemblée avait exigé que je lui en rendisse compte le lendemain à l'ou* verture de sa séance. Il me proposa de monter surle-champ chez le roi : c'était ce que je désirais^ parce que je présumais que le roi me recevrait tout de suite ; et dans ces commencemens où il y avait à régler la forme des communications entre l'Assemblée et le roi , j'étais jaloux de contribuer à les établir à la satisfaction de l'Assemblée. Mes espérances furent bientôt détruites. Arrivés au château , on nous dit que le roi était monté à cheval et allé voir le dauphin à Meudon. M. le dauphin y. était malade alors y mais j'ignorais qu'il fut si mal et si proche de sa fin, qui arriva la nuit suivante. Je priai M. le garde-des-sceaux de voir le roi aussitôt son arrivée. Il me dit qu'il ne le pouvait pas y parce qu'il avait chez lui une conférence des commissaires conciliateurs 9 mais qu'il allait écrire sur-le-champ et qu'il me ferait passer la réponse. Guidé par la défiance de l'Assemblée, je surveillai la marche de ce ministre , et je crus devoir m'instruire par moimême du moment du retour du roi. Je montai dans cette intention au château à sept heures et demie. Je trouvai beaucoup de monde dans la ^erie et dans l'œil -de -bœuf, et beaucoup de

94 BféMÔIRES

députés qui y étaient venus pour savoir des nou^ velles y et plus encore ^ }e crois y pouf voir si j aurais audience du yoi. Le roi n'était pas encore revenu. Retourné chez moi y j'y attendis jusqu'à dii^ heuro»^ que ^ n'entendant poiût parler de M. le garde-^des-sceaux y inquiet qu'il ne voulût traîner en longueur 9 ce qu'on avait voulu parer en évitant son intermède y j'allai chez lui ; il était encore à la conférence. Aussitôt qu'elle fut finie y il me reçut et me fit part du billet qu'il venait de recevoir du roi. Le dauphin était très-mal. J'avoue que je f os touché de la bonté du roi y qui sans doute y instruit de mon inquiétude sur l'exécution des or^ drcs de l'Assemblée , songeait à me fouitnir les moyens de justifier de mes soins. La justice tn'oblige de dire que cette marque de bonté me parut prouver que M« de Barentin n'avait pas négligé d'instruire le roi de mes instances. Voici le billet 2 (c II m'est imipossible y dans la situation c4 je M me trouve y de voir M. Bailly ce soir y ni de<« M main matin ^ ni de fixer un jour pour recfi » la députation du tiers.

» Loois;t

ce Montrez mon billet à M. Bailly pour sa M décharge, d

Jemli 4 j^n- -~ A l'ouverture de la séance J€ rendis compte de ma mission; je k» le Intlet du roi y et l'Assemblée parut satisfaite de mes soins« Je tirerai de ma mémoire, autant que je le pourrai^

DE BAILLY. gS

la suite des affairés qpï ocettpèrent ce jonr et les snîyans. Il n'y avait alors ni secrétaires , ni procèstretbal ; FAs^eniblée ii étant pas constituée y ses opérations n'étaient point réellement commencées. Les adjoints au bureau^ ou les députés des gou-vememens^ tenaient des notes ^ et cest sur ces notes qu'a été dressé le récit des séances jusqu'au 12 juin 5 et qui a été imprimé. Il me sert de guide.

Je ne me rappelle point à quelle époque on a abandonné le nom de tiers-élàt pour ne prendre que celui de communes : je ne me servirai plus que de cette dénomination* On ne voulait pas la reconnaître, et nous seuls nous nous en servions. Le roi ne Fa jamais employée , soit en écrivant, soit en parlant. On juge bien que les ministres en faisaient de même. On me répétait partout l'objection qui semHe avoir quelque forte , et à laquelle on a répondu. Les communes des villes en comprennent tous les habitans, sans distinction ni de privilèges ni d'état; les communes semblent renfermer les trois ordres ou la nation. S'intituler les communes de France , c'était, aux yeux de la noblesse et du clergé, presque se dire la nation.

Dans la séance du premier juin, il avait été rendu compte à l'Assemblée de la conférence du 3o mai. Les commissaires du roi présens, étaient MM. le garde-des-sceaux, le duc de Nivernais, de La Michodîère, d'Ormesson, Vidaud-dela-Tour, Chaijmont-de-la-Galaisière , le comte de Montmorin, Laurent de Yilledeuil, le comte^

de La Luzerne^ le comte de Piusegur^ le comte de Sainl-Prîest , Necker et Valdec-de-Lessart* Les commissaires du clergé se sont déclarés médiateurs et auditeurs. On a repris la discussion des usages; M. d'Entraigues a lu un mémoire sur cet objet : on a proposé le procès-verbal; les commissaires de la noblesse ont dit qu'ils n'étaient pas autorisés à le signer. Après quelques débats ^ on a proposé l'arrêté suivant : « Il » sera rédigé par MM. les commissaires des corn- » munes un procès-verbal sommaire des confé- M rences à chaque séance; ce procès-verbal sera » lu par le secrétaire à l'ouverture de la séance » suivante. Si MM. de l'église et de la noblesse y » remarquent quelques inexactitudes ou omissions^ » elles seront corrigées ou réparées; chaque séance » du procès-verbal sera, en présence de l'Assem- » blée , signée de tous MM. les commissaires du )) tiers-état qui en ont la charge spéciale , et si- » gnée en outre du secrétaire. Au moyen de ces >i signatures , le procès-verbal sera reconnu au- » thentique, et avoué de tous les commissaires du » clergé , de la noblesse et du tiers-état, n La noblesse a réclamé sur le mot communes; cette réclamation n'ayant pas été appuyée , l'arrêté a été regardé comme convenu. (Proc. verb. des conf. y pag. 65.) Je n'entre point dans le détail de cette discussion où les faits anciens étaient différemment allégués et expliqués par les deux partis ; les députés des communes se tenaient toujours dans cet

argomeni. JaiUs et dans les exemples cités ^ les pouvoirs contestes étaient jugés par le roi et par son conseil; vous ne trouvez pas qu'aujoordliui cette intervention soit convenable. Le roi était alors Fautorité suprême; son conseil était l'administration générale. Ces autorités y lors des états libres et généraux^ ainsi convoqués par le roi lùiméme, ne peuvent être remplacés que par TAssemblée générale des représentans de la nation. L'intervention du roi était im usage ; dès que vous abandonnez celui-là y vous ne pouvez pas vous appuyer sur un autre . ( /6. , p. 76 et 80. )

Le 4 9 l^s commissaires ont rendu compte de la conférence de la: veille. La noblesse a réclamé contre le mot communes y et a demandé la commu* nication pour vingt-quatre heures^ avant que ses commissaires le signassent. Il a été répondu à la réclamation^ que les députés des bannes villes , appelés seuls d'abord aux états-généraux^ avaient été intitulés communes , parce que y seules^ elles avaient la liberté et des corps municipaux ; mais que cette liberté et ces droits ayant été partagés successivement par les campagnes^ leurs députalions devaient porter le même titre. Que le mot communes indique la nation y abstraction faite du clergé et de la noblesse^ et que le nom tiers-état n'est que nom ordinal et de préséance.

Il est évident^ par plusieurs titres d'établissemaus de communes y que ce ne sont que dés associations formées dèshomraes sortisdes liens et de la servitude

g8 MÉMOIRES

de la féodalité y et pour se défendre en commun de» vexations des puissans ; ces puissans étaient alors les nobles et Içs prélats : ils ne pouvaient donc pas être compris dans l'acception originaire du mot communes. (Journal de Paris y 1769, n° 171, :20 juin. ) Mais comme ces puissans ne Tétaient que comme possesseurs de fiefs y et qu il y en avait peu dans les villes y les communes de ces villes renfejTOaieqt les trois ordres sans wcune distinction. A, cela y M. de BoutiUier opposait que les cominunes des villes comprenaient toujours les trois ordres^ que les assemblées primaires des trois ordres avaient été convoquées séparément y çt que celles du tiers ayant intitulé et leurs assemblées et leitrs cahiers du nom de tiers , ces députés ae pouvaient prendre un nçm que lem« commettansne prenaient paa. Il ignorait que dans plusieurs bailliages, et entre autres dans celui d'Angers y le cahier du tiers portait que le nom de tiers-éts^ serait aboli, et qp'on y substituerait celui de commune. {Résumé des cahiers y t. ///, p. a8. ) Il est certain que, par cette dénomination et par ces principes , les communes étaUissaient les bases de leur conduite future et prochaine; c'était une raison pour que la noblesse s'y opposât. On qe peut pas se dissiipuler qu'à cette question et de nom et de. la vëri*fication des pouvoirs, de petite conséquence en apparence , tenaient toutes \e$ grandes questions jei^atiyes à Tunité de l'Assemblée nationale : delà la rési^taiiCQ opipiâtre de la noblesse qui a fait tant de

mal* M* le gardc-des-sceaux a déclare que sans les ordres du roi, il ne pouvait approuver une, expression y celle de communes y que Sa Majesté n'avait pas consacrée : on lui a représenté qu'il n'était qu'assistant. Enfin 9 après bien des débats ^ on est revenu à la communication demandée , et on a levé la séance en convenant d'en faire rapport aux communes*

Les commissaires ont consulté l'Assemblée pour savoir si cUeautorisait la communication du procèsverbal demandée par la noblesse. Cette communication entraînait des longueurs^ mais elle était juste , mais elle était nécessaire pour l'authenticité. Les commissaires ont observé que la conférence de ce soir serait sans doute la dernière ^ et ils ont demandé si on devait les clore avant que y suivant le voeu formel de l'Assemblée , la députation au roi ait été admise ; des voix se sont élevées pour qu'on abandonnât toutes ces questions y et qu'on s'occupât de se constituer.

Je rappelai l'Assemblée à l'objet de la délibération y et je réduisis les questions aux deux propositions suivantes : i". Communiquera-t-on au clergé et a la noblesse le procès-verbal rédigé par les commissaires des communes ? 2"". Laissera-t-on à la prudence des commissaires de continuer les conférences tant qu'ils le jugeront nécessaire ? J'ai demandé qu'on opinât sans recourir à l'appel nominal ; beaucoup ont adopté ma proposition y beaucoup ont insisté pour que les voix fussent individuellement recueillies.

lOO MÉMOIKS

II n'y avait point encore d'ordre dans l'Assemblée^ ni de formes pour délibérer et pour recueillir les suffrages. Le doyen n'avait eu que très-peu d'ascendant y et on peut dire que l'Assemblée n'était point dirigée dans sa marche. Gela était naturel : les citoyens y accoutumés à toujours se considérer individuellement 9 étaient neufs pour s'organiser en assemblées ; et d'ailleurs on peut dire que les communes n'avaient pas encore travaillé , et n'étaient occupées que de préliminaires. 11 faut que l'assemblée des électeurs de Paris ait eu une marche plus régulière et plus méthodique que les autres } car , instruit par cette assemblée y j'apportai aux communes un espoir d'ordre qui n'y était pas conclu. Oa m'encouragea à l'établir , et je me trouvai fort et ferme ; ce dont je fus moi-même étonné. Au reste je suis toujours fort quand il y a une loi ; mais alors il n'y en avait pas y tout était à faire. Je rappelai le mode de recueillir les voix par assis et levé; cela souffrit beaucoup de diflScultés : on ne voulait connaître de manière légale qtie l'appel nominal; il était évident que l'usage habituel en était impraticable. J'eus bien de la peine à obtenir qu'on opinerait par assis et levé dans les délibérations ordinaires y et que l'appel nominal serait réservé pour celles qui seraient vraiment importantes. La parole était une source éternelle de dis^ pute y et il y avait à cet égard une grande confusion.. Je priai qu'on établit que nul ne parlerait sous* aucun prétexte y sans avoir demandé la parole» Je

DE BAILLY. lOI

croîs bien que cette règle existait ayant moi ; mais elle étaîl mal observée. Je mis une grande fermeté à en maintenir l'exécution. Il faut convenir que dans aucune assemblée il nest pas possible de la maintenir rigoureusement ; du moins je ne l'ai vu huile' part. On trouve toujours des raisons pour avoir la parole sans l'avoir obtenue , ou avant son tour ; et comme l'assemblée ne soutient pas toujours le président , la règle est violée : cela m'arriva ce jour-là même. On n'avait pas encore introduit l'usage de fermer la discussion et par délibération ; je connaissais une règle qui y au défaut de cet usage et pour le même objet , nous avait suffi à l'assemblée des électeurs : c'était de ne plus souffrir que personne prît la parole , lorsqu'une fois la matière est à l'opinion ; cette règle est raisonnable , car on ne met à l'opinion que quand la discussion est finie» Je proposai la règle, elle fut approuvée. Mais lorsque je vins à mettre à l'opinion ^ quelqu'un voulut parler, je refusai la parole j le député insista : je refusai de nouveau ; d'autres prirent parti, il s'éleva des murmures contre moi , je tins bon. Le bruit redoubla , et il s'éleva un grand tumulte. L'Assemblée fut dans une agitation extrême, et je me trouvai fort embarrassé. Les esprits étaient partagés ; ceux qui désiraient que l'Assemblée prît une marche régulière , et fût assujettie à des lois constantes , ^sans lesquelles il n'y a point d'ordre , me criaient de ne pas céder. Je sentais bien qu'en reculant ^ je perdrais de ma force et de l'ascendant dont j'avais

I02 M£AiOlKE3,

besoin pour diriger TAssemMée. D'un autre côté, Vagitalion et la chaleur étaient grandes , il n'y avait point de loi écrite pour m'appuyer ; on ne peut faire admettre à un corps que celle qu'il veut bien recevoir. Je n'avais d'autre autorité que celle qu'il m'avait donnée. Je crus donc sage de faire céder mon autorité à la sienne , et de plier plutôt que de rompre. En vain on me conseillait de lever la séance y droit qu'on ne m'avait pas encore conféré ; et si j'eusse voulu me l'attribuer , je révoltais le plus grand nombre, et j'étais perdu. Je cédai donc complètement; l'Assemblée fut satisfaite ^ et je fus vivement applaudi ; j'ose croire que cette ajQTaire me gagna l'amitié de la presque totalité de mes collègues. On fut content de moi , et en effet je montrai a la fois et fermeté et sagesse.

Enfin i il fut décidé qu'on procéderait à l'appel nominal, et , à la très -grande pluralité des voix, on arrêta la communication du procès- verbal aux deux ordres, et la continuation des conférences tant que les commissaires les jugeraient nécessaires. A midi nous apprîmes la mort de M. le dau- I phin ; je fus chargé de porter à Leurs Majestés la ! profonde douleur dont cette nouvelle avait pé-

! nétré l'Assemblée.

Le soir il n'y avait point de séance ; j'allai voir le maréchal de Duras, mon confrère à l'Académie . française^ qui m'aimait assez. L'audience du roi, que j'avais demandée la veille, faisait du bruit. Quoiqu'il n'y eût rien de si simple, on en avait fait

Dï: BAiLLf. to5

uire nouvelle, ou plutôt une fable; on disait que l'avais importuné le roi dans les moniens de sa douleur, et avec une barbarie sans exeitiple. J'a- f vais , en effet , demandé laudience dans ces tristes momens; j'en étais chargé , c'était mon devoir. Le roi a répondu que son affliction l'empêchait de me recevoir : à ce mot, ma mission était remplie , et l'importunité cessée. On disait qu'avec un nombre de députés, f avais maltraité l'huissier, et voulu forcer la porte du roi ; le maréchal me connaissait assez pour savoir qu'en penser ; nous en rîmes en-semble. Mais quelques jours après, ayant eu l'occasion d'aller chez madame la princesse de Chimay , elle me demanda ce qu'il y avait de vrai dans cette histoire, je le lui dis , mais je ne pus m'empécher de lui témoigner mon étonnement de ce qu'une pareille fable pût être seulement écoutée à Versailles , tandis qu'à peine elle le serait à Paris dans les cercles bourgeois. Je lui demandai si Ton pouvait croire de bonne foi qu'un député de Paris, et président des communes, pût ignorer assez les. usages pour se conduire ainsi. On sait en général que chacun est maître chez soi ; qu'on ne doit forcer la porte de personne , et à plus forte ràisoii celle du roi. Mais ce qui faisait forger ces fables, c'était le désir de ridiculiser le liers-état; cette arme du ridicule avait eu de tout temps un grand pouvoir en France, on l'essayait contre la puissance nouvelle que l'on voyait s'agrandir d'un jour à 1 autre : mais le ridicule échoue devant ropinîon

iq4 Mémoires

publique 9 et l'opimon tout entière était alors nonseulement pour les états -généraux y mais pour les communes 9 que le puUic semblait appeler au rôle important qu'elles ont joué.

Vendredi S juin. — J'allai le matin de bonne heure et avant l'assemblée chez M. le garde-niessceaux pour l'audience du roi y que nous sollicî-^ tions vainement depuis long-temps* Il me dit que nous ne tarderions pas à l'obtenir; que ce ipii avait empêché qu'elle n'eût lieu ^ c'était la difficulté de régler le cérémonial. Ce n'est pas^ dit-il ^ que l'on veuille insister sur un vieil usage qui blesse le tier&état^ et que le roi n'a pas intention d'exiger* Ce*pendant y ajouta-t-il y cet usage a subsisté depuis un temps immémorial y et si le roi le voulait*... Je l'interrompis en disant : Et si vingt-cinq millions d'hommes ne le veulent pas y où seront lefc moyens de les contraindre ? Le roi est bon et juste ; il a dans son cœur le sentiment de la dignité que les communes réclament ; je ne réponds pas à ses^entimens^ je réponds aux principes qu'on lui suggère. J'ajoutai que j'avais toujours passé pour sage et pour éloigné de toutes prétentions déplacées; mais que j'étais blessé des distinctions humiliantes ; que seul je protesterais contre cet avilissement du tiersétat y et que je quitterais une place qui ni'y exposerait. Il me répondit : Mais moi^ dans les céré^ nionies d'i^pareil y je parle au roi à genoux. Je lui répondis : C'est une des obligations de votre chargé^ et vous la prenez à cette condition. Il continua en

DE BAILLY. Io5

m'exposant la véritaUe difficulté y et m'avoua qu'on ne pensait pas exiger que le tiers-etat parlât à genoux ; mais il y avait eu cette énorme différence entre le cérémonial du tiers- et celui des deux autres ordres : on consentait bien que le tiers ne parlât pas le; genou ployé ^ mais les deux autres ordres vouhâent une différence quelconque ; et cette diffs-. rence y infiniment difficile à trouver y . faisait tout l'embarras. J'abrégeai sur-le-champ la recherche , en protestant au ministre que^ quelque légère que fut la différence y les communes ne la souffriraient pas. Après cette réponse affirmative^ je me retirai^ et bientôt on ne parla plus ni du cérémonial ni de ses nuances. Mais on voit la futilité des prétentions des deux ordres ; on voit quelle vanité personnelle des occupait dans le moment où il s'agissait du sort de la France y et par quelles hauteurs déplacées ils semaient l'aigreur et provoquaient Fanimadversîon des communes. Je ne sais si c'est ce jour même ou un autre y que je dis nettement au garde^des-sceaux qu'il était suspect à l'Assemblée^ et j'ajoutai : Monsieur 9 prenez -y garde ^ l'Assemblée sera plus forte que vous; vous ne tiendrez pas contre elle. Il me protesta de ses sentimens; mais ses principes^ qui étaient entre autres que le roi avait seul la puissance législative ^ ne pouvaient pas cadrer avec ceux des conununes et de la nation. M. de Barejitin avait de la droiture y il croyait à ses principes ;^ais il n'avait pas la vue assez longue pour apercevoir ce que je lui prédi-

sais 9 et ce qui était renfermé daùs un avenir àe quinze jours.

Comme députe et comme président des com-*^ munes , je me prescrivis de n'avoir que peu de relations avec les ministres. Je les connaissais tous plus ou moins. J'avais d'anciennes relations et assez intimes avec M. de Villedeuil que j'ai toujours estimé. Il faut bien distinguer^ dans ce que les hommes font y les choses où ils sont entraînés par des principes long-temps légitimes , par l'habitude toujours si puissante , et même par l'air oii ils vivent. J'ai toujours regardé M. de Villedeuil comme un honnête homme y et sa retraite constante en Angleterre où il ne fait point parler de lui en est la preuve. Je leur fis à tous une visite. J'acceptai une invitation chez chacun d'eux, excepté M. le garde^-des-sceaux chez qui la prolongation des assemblées du matin me fît manquer à ses invitations/ Quant à M. de Villedeuil, je n'y dinai que le lo ^ juillet, peu de jours avant sa sortie du ministère. Je donne ces détails^ pour montrer que ceux qui deviennent ministériels le veulent bien , puisque nQn-seulement je n'ai pris aucune nouvelle relation qui aurait pu être suspecte, mais que le devoir m'a fait rompre^, ou au moins suspendre les anciennes , qui avaient toujours été très-légitimes.

J'avais fait demander au roi et à la reine de me recevoir ; l'un et l'autre me firent répondre qu'ils me recevraient aussitôt que leur affliction

DE BAILLY. ÎO7

le leur permettrait, J^en fis part à l'Assemblée à l'ouverture de la séance.

On a rendu compte de la conférence des commissaires des trois ordres ^ tenue la veille chez M. le garde-des-sceaux. Tout le commencement a été occupé par les mêmes débats^ par les mêmes difficultés que dans les précédentes. La noblesse disputait le terrain pied à pied , et c'est ce qui fa^tiguait les communes , c'est ce qui semait l'aigreur et préparait tous les maux. Difficulté sur le mot communes y difficulté sur la signature du procès -verbal , à laquelle la noblesse se refusait y difficulté pour le rendre authentique par la signature dHm secrétaire, refus même quelquefois d'en entendre la lecture. Il était ridicule de se refuser à l'entendre; il n'y avait pas de raison pour ne pas attester par sa signature un récit vrai et fidèle. La noblesse dira qu'on voyait bien où les communes prétendaient en venir ; et qu'en disputant te terrain y elle voulait ou arrêter ou retarder leur marche. Sans doute les communes voulaient confondre les ordres et en venir à opiner par tête. Elles voulaient que la na-tien recouvrât ses droits imprescriptibles : dans un siècle éclairé y et lorsque le moment de la justice était venu , on ne pouvait pas faire taire la raison ; il fallait l'entendre et la suivre. De mauvaises difficultés ne pouvaient produire que de mauvais effets. Enfin cependant on convint de s'en tenir à l'arrêté de la veîUe, et de choisir pour secrétaire M. Hébert, commis de la chancellerie, qui a ét^intro-

duit à ta lecture du procès- verbal , et a toujours depuis assisté aux séances. Il faut dire que M. le garde*des-sceaux a contribué à ramener les deux ordres privilégiés à cette forme ^mple et suffisamment authentique. Il a ensuite rappelé Fobjet des conférences^ et il a proposé d'entendre la lecture d'une ouverture conciliatoire que proposait le conseil du roi. Les commissaires des communes voulaient établir auparavant les principes de droit naturel , de raison et de justice sur la vérification conunune des pouvoirs; mais on a désiré de connaître cette ouverture , et M. Necler, qui en était Tautear^ eh a fait lecture. On est convenu d'en faire part aux ordres respec^tifs , et on a levé la séance.

Xai proposé d'ajourner au lendemain la délibération sur l'ouverture conciliatoire; d'autres ont demandé une séance du soir. Un député de Paris a observé que la première question à décider était de savoir si- on discuterait le moyen de conciliation avant ou après la clôture des conférences. On a ajouté que , si la nécessité de la vérification commune des pouvoirs avait juscp'ici été établie sur les anciens faits , il fallait qu'elle le fût par les principes de la raison et du droit naturel ; qu'il était important que ces principes fussent dans le procès-' verbal 9 et on en tirait une raison pour surseoir à délibérer jusqu'après la clôture des conférences. C'est le parti que l'on prit et qui fut arrêté par l'appel nominal et par la majorité des voix. Voici quelles -étaient les propositions de l'ouverture :

DE BAILLY. lOg

i"* que les trois ordres vérifient les pouvoirs séparément et qu'ils se les communiquent; ^t"" que s'il s'élève des contestations y des commissaires des trois ordres en prennent connaissance et en fassent rapport aux chambres pour les juger; S"" que dans le seul cas où les jugemens seraient différens ^ le roi en prenne connaissance et prononce définitivement.

Cette intervention du roi n'était pas dans l'esprit des états-généraux actuels ; cette suprématie du conseil sur l'Assemblée nationale n'était pas admissible. La surséance de la délibération était ime véritable décision qu'il n'y avait pas lieu à délibérer, car il n'y avait plus moyen à conciliation après la clôture des conférences. Sur ces entrefaites ^ il me vint y et je lus à l'Assemblée ^ un billet de M. le garde-des-sceaux ^ qui me prévenait que y lui étant survenu une affaire importante qui devait l'occuper le reste du jour^ la conférence serait renaise à demain six heures et demie. Cette lettre dontia à penser. On ne savait ^ on n'imaginait pas quelle affaire pouvait empêcher le garde-des-sceaux. Il sem- . blait que la plus importante et son unique affaire alorsfùt celle des états^énéraux. On croyait voir que l'intention du ministère avait été de ne faire au tiersétat que des concessions illusoires y et de les modifier de manière à en empêcher l'effet. Ainsi la double représentation est détruite par la séparation des ordres fainsi^ lors de l'ouverture des états-généraux^ le garde-des-sceaux ayant ajourné l'Assemblée le

IlO MÉMOIRES

lendemain^ n'y a point reparu et a laissé les ordres se chambrer à part. Une fois divisés, il ne s'agissait plus que de maintenir cet ordre de choses. On s'est peu embarrassé que le& conférences traînassent , qu'elles fussent même suspendues jusqu'à la dé* marche des communes auprès du clergé pour la réunion complète. Cette démarche a alarmé , on a fait renouer les conférences* Quand la noblesse vaincue sur ces faits était près de l'être par le raisonnement, alors les commissaires du conseil présentent un moyen conciliatoire qui , après avoir anéanti les états-généraux en les divisant, les réduit à prendre le ministère pour arbitre de leurs, difierens, à soumettre les états - généraux a la juridiction ministérielle , et à élever un tribunal aulique , où se portent par appel les décisions de l'Assemblée nationale. Ces réflexions de Bfirabeau ( Courrier de Provence y lettre IX) trouvaient des partisans dans l'Assemblée. Il est sûr que le premier pas devait être décisif. Si le conseil eût jugé les difierens sur la^ vérification des pouvoirs, il n'y avait pas de raison pour qu'il ne jugeât pas toutes les questions qui s'élèveraient dans l'Assemblée , et qu'il n'en examinât pas toutes les décisions. J'ai soupçonné que la remise de la conférence avait eu un motif secret ; et ce motif m'a paru être que , voulant réduire les communes à adopter les moyens de l'ouverture , on attendait une décision des deux autres ordres, dont le ministère disposait davantage , afin que les communes ne

pussent se dispenser d'y accéder^ ou du moins que Top pût les y forcer. En efie^ y le 6 au matin y la noblesse a pris Tarrêté suivant : « L'ordre de la M noblesse^ empressé de donner au roi des té«- » moignages de son respect et de sa confiance en i> ses vertus personnelles , et de prouver à la na- » tion entière le désir d une conciliation prompte »> et durable 9 et fidèle en même temps à ses prin- » cipes dont elle n'a jamais cru devoir s'écarter y M. reçoit avec la plus vive reconnaissance les ou- » vertures que Sa Majesté a bien voulu lui faire >i communiquer par ses ministres : en consé- » quence, sans adopter quelques principes du >» préambule 9 il a chargé ses commissaires de » rappeler à la prochaine conférence l'arrêté de » la noblesse y de statuer sur les difficultés qui^ » surviendront sur la validité des pouvoirs de ses D membres 9 lorsqu'elles n'intéresseront que les n députési particuliers de son ordre ^ et en donner >i une coniitiunication officielle aux deux autres » ordres. Quant aux difficultés survenues ou à sur- » venir sur les députations entières pendant la » tenue présente des états-généraux^ chaque or* }} dre chaînera y conformément au vœu du roi y ses j% commissaires de les discuter avec ceux des au-n très ordres y pour que y sur ce rapport y il puisse » être statué d'une manière uniforme dans les .)! diambres séparées; et, dans le cas quon ne put «» y parvenir, le roi sera supplié d'être leur ar- » bitre » Le clergé accepta purement et simple*^

ment; l'arrêté. de la noblesse^ malgré la limitation qui lui conservait un jugement particulier^ était bien une acceptation y du moins quant à l'intervention du roi et à la juridiction du conseil; c'était ce qu'on avait voulu.

Le soir j'avais demandé un rendez-vous à -madame de Gbimay^ dame d'honneur de 1^ reine, pour la prier d'obtenir de Sa Majesté une audience à la députation des communes qui désiraient de la complimenter sur la mort du dauphin. Elle s'est dhargée d'en parler à la reine.

Samedi ôfidn.'^ykï fait part à FAssenJblée d'une lettre de madame de Chimay, qui m'annonçait que la reine recevrait avec sensibilité les témoignages du dévouement des conmiunes y aussitôt que sa douleur lui permettrait de voir leur députation ; d'une tautre du garde-des-sceaux qui m'instruisait que , quoique le roi fût dans les premiers momens d'une juste douleur 9 il recevrait la députation du tiersétat entre onze heures et midi y et que son intention, était que la députation fût de vingt , non compris le doyen. Dans la proposition des députés^ qui fut acceptée, j'avais compris Mirabeau, qui s'en excusa. Pendant mon absence , une députation du clergé vint communiquer l'arrêté sur l'ouverture. Après leur départ, on proposa et on arrêta de leur communiquer le nôtre. La ccmimunication à la noblesse souffrit quelques difficul^s peu fondées, et malgré cela elle fut décidée. Revenus à l'Assemblée , nous rendîmes compte que

DE BÀILLT. If 5

le Foi nous avait reçus .dans le cabinet; que nous lui aiHons présenté l'adresse (i); que fayais ajouté : (( Sire y vos fidèles communes scmt profon- » dément touchées de la circonstance où Votre » Majesté a la bonté de recevoir leur députation , » et eUes prennent la liberté de lui adresser Tex- » pression de tous leurs regrets et de leur respec- » tueuse sensibilité. » Le roi a répondu : a Je re* n cois avec satisfaction les témoignages de dévoue«- » ment à ma perscmne et d'attachement & là mo-* » narchie ^ des représentans du tiers-état de mon 2) royaume. Tous les ordres de l'État ont un droit M égal à mes bontés^ et vous devez compter sur » ma proteclîii^ et sur ma bienveillance. Je < vous >} recommande ^ par-<lei56u5 tout y de seconder » promptement, et avec un esprit de sagesse et » de paix 9 l'accomi^issement .du bâed que je suis n impatient de faire à mes peuples ^ et qu'ils^ n attendent avec confiance de mes sentimens *» pour eux. »

Nos députés revenus ontxiît ; w.Que le cletigé avait remercié et assuré de son attachement; que là noblesse n'avait fait aucune réponse et s'était contentée de demander l'arrêté et les noms des députés. » Cela était firoid et sec^ mais sans doute il y avait mécontentement du mauvais succès. On a annoncé une nouvelle députation du clergé.

(i) On trouvera cette adresse dans les pièces imprimées à la

suite de ce volume (F).

L'ëvéqne de Nîmes portant la parole a dit : a Les » membres du clergé assemblés ^ profondément » touchés de la misère des peuples et de la cherté n des grains qui affligent les difiérentes provinces , )f croient ne pouvoir mieux se conformer aux » vues paternelles de Sa Majesté^ mieux remplir » leurs devoirs les plus chers ^ que de s'empresser » de nommer une commission composée des diffé-^ >» rens députés des gouvernemens et jniucipales j^ divisions du royaume^ pour prendre en considé^ 7$ ration tin objet si essentiel^ sur lequel ils profite* m ront de tou^ les mémoires qui leur seront remis , m et d'inviter les deux autres ordres à s'occuper égaji lement du même objet ^ pour véri^|r les difiereiH n tes causes de là cherté du pain^ aviser aux remè** y^ des les plus proiàpts qu'on pourrait y apporter, » en rétablissimt la confiance ^ ^ la maintenant j} ensuite ;, et en assurant , par les plus sages et les m plus dignes de l'approbation de Sa Majesté, la » subsistance de ses sujets dans toutes les parties M du royaume, »

J'ai répondu : a Le vœu le plus ardent des repré- » sentans du peuple est de venir à son secours. >> L'arrêté du clergé les autorise à croire que cet » ordre partage leur impatience à cet égard , et >i qu'il ne se refusera pas plus long--tempsà une » réunion sans laquelle les malheurs publics ne » pourraient qu'augmenter* »

Après leur sortie , un murmure général s'est fait entendre , et ^quelques instans après , le pluspro-

DE BAILLT. I l5

fond sflence a succédé. On a proposé d'attendre , pour délibérer sur cet objet", que l'Assemblée fût constituée. Gela était dans les principes ; mais on a observé qu'il était urgent de répondre , et qu'il y avait les plus grands inconvéniens à différer. Il est plus que probable que les deux ordres , surtout le clergé , désespérés de né pouvoir vaincre la résistance de la chantibre des communes , cherchaient des longueurs pour empêcher sa constitution y et n'avaient rien imaginé de mieux qu'une proposition pour le bien du peuplé y qui compromettait les communes y soit en acceptant y soit en refusant. Si la proposition est rejetée , dil un opinant , d'un côté elle sera présentée au roi d'une manière défavorable à l'Assemblée ; de l'autre , on imputera aux députés des communes les malheurs que la disette occasionera ; on les accusera d'être insensibles à la misère publique ; ils perdront la confiance du peuple , et avec elle les moyens de le secourir. Si la proposition est acceptée , l'Assemblée ne peut plus s'occuper de sa constitution aussi promptemènt que les circonstances l'exigent , et de nouveaux délais peuvent avoir des suites funestes et irréparables* Dans ces extrémités , on a proposé de sommer le clergé de se rendre à l'instant dans la salle des états-généraux. S'il accepte, a-t-on dit , notre vqeu est rempli ; s'il refuse , le délai retombe sur lui ; ses dispositions sont à découvert , et son arrêté ne séduit plus personne. Cet avis si sage, si ferme et si adroit y si bien dans la mesure à tous égards , a été

?l6 MEMOIRES

reçu avec un applaudissement universel. Alors est arrivée une députation de la noblesse qui nous ap« portait l'arrêté quelle venait de prendre et que j'ai rapporté plus haut. Le vicomte de Mirabeau y était; c'est la première fois que j'ai vu les deux frères en présence. M. de Boutillier portait la parole. Je me souvenais y et les communes aussi y du silence dont la noblesse avait accueilli notre dernière députation. Cependant je n'aurais pas voulu imiter ce silence et rendre la pareille : je crus avoir pris le milieu y en répondant : c< Monsieur y l'ordre des communes >) prendra en considération l'arrêté que vous venez » de lui communiquer ; il fera savoir sa réponse à » l'ordre de la noblesse. »

On est revenu à la députation à faire au clergé ; un membre (je crois M. d'Ailly) àprojposé un projet: (c Pénétrés des mêmes devoirs que vous , touchés » jusqu'aux larmes des malheurs publics y nous vous » prions^ nous vous conjurons de vous réunir à » nous dans la salle commune y pour aviser aux » moyetis de remédier à ces malheurs. » Ce projet a reçu les applaudissemens les plus vifs ; j'ai demandé qu'on délibérât d'une manière légale y et que ceux qui approuvaient la réponse se levassent y et l'Assemblée entière s'est levée. La seconde partie était parfaitement inutile y elle a été faite cependant y et personne ne s'étant levé y la salle a retenti de nouveaux applaudissemens ^ et d'instances adressées par le peuple à ses représentans y pour qu'ils se rendissent sans délai à la chambre du clergé y

DE BAILLT. IIJ

avant que cet ordre levât sa séance. Ainsi la finesse du clergé est retournée contre lui-même. La députatîon a été nombreuse et solennelle : le clergé a répondu qu'il allait s'occuper sérieusement de la proposition du tiers -état. Dans la séance , on fit diflerentes propositions qui n'eurent aucune suite : il fut question de s'occuper du règlement et de le discuter. Mirabeau proposa de former des bureaux pour une première discussion préalable t cette idée fut accueillie sans être arrêtée. M. le grand-maltre des cérémonies m'a fait dire que le tiiers-état serait reçu lundi à Meudon , pour jeter de Feau-bénite sur le corps de M. le dauphin^

Dimanche ^ juin. *^^ A l'ouverture de la séance , on a demandé que l'on rendit compte de ce qui s'était passé à la conférence de la veille. M. Dupont a obtenu la parole. M. le garde-des-sceaux, en ouvrant celte conférence, a demandé la réponse des chambres sur l'ouverture du conseil. Chaque dasse de commissaires a fait la réponse de son ordre. On est revenu à la forme du procès-verbaL La noblesse a dit qu'elle était autorisée à le signer, si le mot communes en était retranché ; faute de quoi , elle ne pouvait pas même consentir à ce qu'il fût revêtu de la signature d'un secrétaire. Etrange difficulté ! comme si leur consentement était nécessaire pour rendre authentique par une signature un simple récit de faits contenant vérité. M. le gardedes-sceaux a insisté sur la nécessité d'un procèsverbal , et d'un procès-verbal unique et signé par

Il8 MÉMOIRES

ua secrétaire : il a observé que la noblesse élait saus intérêt pour s'y opposer; mais on harcelait ainsi la marche y et on fatiguait par les difficultés de détail. On a interpellé MM. du clergé pour savoir s ils signeraient : ils ont répondu qu'ils n'étaient pas autorisés. On leur a proposé de signer noxt comme commissaires y mais commie témoins y et après quelques débats on en est convenu. Les députés des communes ont demandé à être entendus sur les principes de droit et de justice. Ils ont établi que tous les députés et leurs commettais avaient intérêt de juger si ceux qui se présentaient pour délibérer sur les affaires nationales les plus importantes , avaient un titre suffisant et légitime* Ceux qui ne l'auraient pas y usurperaient la plus inaliénable des autorités : cette forme préalable est dans l'intention de la nation. Il serait absurde de penser qu'aucun des trois ordres dans les bailliages ait pu dire à ses députés : « Vous délibérerez du sort de la nation avec les premiers individus ou, le premier corps d'individus que vous rencontrerez , et cela y soit qu'ils puissent ou non vous le prou-» ver. }) Chaque député a droit de vérifier^ il 7 ^ plus y c'est un devoir. Ce devoir, commun à tous., ne peut être rempli que par tous en commun et dans l'Assemblée générale : Les faits opposés sont sans conséquence devant des principes «î simjJes et si raisonnables. Les droits d'une n^^tion ne peuvent être aliénés parce qu'elle a négligé d'en faire usa^ } ses devoirs ne peuvent être anéantis parce qu'eUe

DE BA^IIaLY. 119

a oublié de les remplir. Les repré^aUns d^ h na^ tion fi'oat pas touJQi^irs conau lepra hautes ^eçldr nées. En 1614^ un, peuple tii^ide et peu éclairé ^ des ordres divisés d'intérêt qui se regard^ent cha^^ eua comme un corps parfait dans l'empire, présentaient au roi des doléances séparées; ils invo^ quaient l'autorité pour se nuire réciproquement ^ au lieu de se concerter avec elle et entre eux pour opérer le bien public. Leurs pouvoirs réci^ proques les intéressaient peut On n^ s'informe point de ce qui se passe che^ se3 adversaires, maîsil faut connaître ses eoopérateurs et ses aQii$; aur )Ourd'hui, c'est le bien public et général que veut le roi. C'est pojar préparer les lois les plus salutaires^ qu'il a rassemblé les représentants de la nation ; c'est sur l'union de leurs lumières et de leurs volontés qu'il veut fonder la réforme des abus et la restauxration de la mcKiarchie^vOn ne peut donc pas op^ poser les états de i6i4 à ceux de 1789, on ne peut jamais opposer à la raison et à la justice des usag/^ souvent arbitraires, jamais imprescriptibles. Et, paisqu'on parlé d'usages , pourquoi aujourd'hui L$^ nobles sans 6ef sont-ils appelés, puisque, suiva^i^ l'usage constant , les possesseurs de fief comme le^ possesseurs de bénéfice avaient seuls le droit de paraître aux états«*généraux , sans autre titre et par la s^ule convocation ^pérale ? Un commissaire dç la noblesse a observé que les bailliages seuls ont iniérét-à contester les qualités, parce qu'on traite pour eux; et le roi, parce qu'on traite avec lui»

Sàhs doute } mais la nation^ ne ttaite-t^on pas pour •€fUe?Blle y*a intérêt sans contredit ^ et elle n'existe que dans l'Assemblée générale. On a demandé si les communes reconnaissaient que l'appel des nobles âans fief était une innovation ; et sur Taffirmativîsy on a dit que tous les boils citoyens ont gémi dîi bouleversement actuel des anciens usages qui détruit les principes ; et c'est pour qu'on ne nous conduise pas d'innovation en innovation^ et de doctrine nouvelle en doctrine nouvelle y qui nous ligneraient à l'anarchie, qu'il faut se retrandierdans les faits et dans les principes. Mais une doctrine fondée sur le bon sens qui est étemel , ne peut jamais être nouvelle. Les faits n'offrent que variété et incertitude; il n'y a de règle fixe que la raison. Or la raiscm dit : « Que quand unbomme s'annonce pour député , il faut qu'il se fasse connaître ; s'il y a contestation , il faut qu'il soit J43gé par un tribunal unique cet suprême y fomaé de toûs^ ceux qui y out droit et intérêt ; unique , pour que les principes ne varient pas j suprême, pour qu'il n'éprouve point de veto. M La noblesse supportait avec peine cette iterche méthodique et raisonnée , parce qu'elle en Voyait bien le but et le terme inévitable. Aussi > au commencement de la discussion présente, disait-on : ce Nous sommes persuadés que nous allons enlen^ dre un très-beau discours ; et puis , il est plus commode et plus expéditif de balayer les questions par des formes oratoires qu'avec des faits et des principes. On voit déjà percer les traces de l'aigreur des

esprits. La noblesse sentait l)ieD que la raison proscrivait la distinction des ordres et leur veto , et exigeait l'unité de l'Assemblée nationale et le vote par tête ; elle pouvait apercevoir au-delà une infinité d'autres changemens. Voilà pourquoi la noblesse gémissait du bouleversement actuel des anciens usages 9 des innovations et des doctrines nouvelles. L'ignorance, la barbarie et les préjugés, voilà l'ancien état ; la lumière, le droit et la justice, voilà la doctrine nouvelle. Après avoir rendu hommage à la vérité , disons qu'il était dans la nature de craindre la perte des avantages dont on avait joui pendant des siècles ; on est homme avant tout , et on écoute moins volontiers la raison qui nous nuit, que la raison qui nous sert.

Enfin , on a fini par observer que tout était dit de part et d'autre ; que l'objet des conférences était consonûné. On est convenu de communiquer le prt>cès-verbal aux commissaires des deux premiers ordres pour y faire leurs observations , afin que, là perfection du procès-verbal étant complète, M. le garde-des-sceaux indiquât la dernière conférence pour la signature .

Ce compte rendu à l'Assemblée , on a rappelé la proposition de former des bureaux pour l'examen du règlement. On en a arrêté vingt de trente membres chacun.

Lundi 8 juin. — J*ai ouvert la séance en priant l'Assemblée de renouveler les adjoints et de me donner un successeur. Les adjoints ont été renou-

velé^^ et rAs6emblée les a charges de procéder à l élection d'ua doyen.

Il me sera peut-être permis de transcrire ici le^ termes du récit des séances y dressé par des CQm* missaires nommés par décret du lo décembre 1789. (c Les adjoints, de retour dans la salle com- » mune , ont déclaré que M, Bailly avait obtenu » une seconde fois la pluralité des suffrages. Ce » choix a été unanimement applaudi. Sensible à » ce témoignage de confiance ^ M. Bailly, présen- » tait à rAssemblée l'expression de sa reconnais- M sauce et de son dévouement , lorsque de non- » veaux applaudissemens ne lui ont plus permis » de se faire entendre. » (Récit des séances des députés des communes , depuis le 5 mm 1 789 > Z^^-. qu'au 1:1 juin, page 137.) Ce sont là mes titres; titres aussi touchans qu'honorables, l'affection ^^ l'estime et aussi l'indulgence de mes coliques.

Un député (M. Malouet) a proposé à l'Assemblée de vérifier sans délai les pouvoirs de ses membres > et de se constituer aussitôt âous le titre S Assemblée légitime des représentons des con^ munes, agissant directement avec le roi , san^l rien entreprendre contre les deux autres ordres, mais sans reconnaître leur veto. Il fondait cette proposition sur ce que les membres de l'Assemblée ne sont réellement que les représentans du peuple ; qu'ils ne peuvent se constituer en Assemblée nationale sans excéder leurs pouvoirs, sans éloigner de plus en plus les deux autres ordres , sans dé-

DE BAiLtY. 123

iruire à jatnais l'espoir de les v#ir se réank» aux communes y et sans s'exposer à tous les malheurs, qui en pouvaient résulter; mais il ne vit pas que c'était prononcer la séparation des ordres , la pos-> sibilité de la vérification particulière dés chambres ; que c'était s'exposer au veto des ordres, que l'on ferait valoir par de prétendus anciens usages , et s'en remettre à un concert avec le roi , qui pou<* vait n'exister qu'autant que le ministère le voudrait- Il était bien évident que cette division des ordres une fois consacrée, ou du moins établie, le ministère se tiendrait ^u milieu pour les opposer les uns aux autres , et s'unir à un ou à deux , suivant ses intérêts. La proposition était au moins prématurée ; le député le sentit et retira sa motion «

Les députés de Saint-Domingue se sont présentés avec un Mémoire cacheté , pour être ouvert après la constitution de l'AssemUée. Ils ont de^ mandé à être provisoirement admis. Il a été observé y qu'à leur égard, il n'y avait pas eu de convocation « Je pensai que cette raison suflSsait pour qu'on ne pût les regarder comme de vrais représentans; cependant on doit dire que le défaut de> convocation ne peut nuire au droit légitime ; cel* est si vrai , qu'en i6i4 }^ Vivarais , oublié dans les convocations génériiJes , nomma des députés qni n'en furent pas Bfioins admis aux états-géné-* raux« On pouvait jcegarder le cas comme semblable à «lui des députés de Saint-Domingue; Y As* semblée leur accorda la séance, mais sans suffrages.

124 IIÉMOIRES

sauf à statuer su» leurs droits après Texameu de leurs pouvoirs. On a fini par former les bureaux ^ et par décider qu'ils s'assembleraient tous les soirs. On était bien aise qu'ils fussent en activité et tout prêts pour les employer à la vérification des pouvoirs.

Le soir nous allâmes jeter de l'eau bénite à Meudon à M. lé dauphin : nous fûmes reçus à la porte par le concierge qui nous conduisît dans une salle tendue de blanc où nous primes des manteaux. Le grand-maître des cérémonies nous y vint prendre et nous conduisit en marchant à côté de moi , le maître des cérémonies à ma gauche ; nous fûnies reçus à la porte de la salle des gardes, par l'officier commandait à la porte de l'antichambre j par M. le duc d'Harcourt, gouverneur, accompagné des deux sous^ouverneurs ; ils nous introduisirent dans la chapelle ardente où nous trouvâmes M. le grand-aumônier avec son clergé, les hérauts d'armes, qui nous annoncèrent à haute voix. M. le grand-aumônier fit les prières d'usage. Nous jetâmes de l'eau bénite , et nous nous retirâmes avec le même cérémonial.

* Mardi g juin. *— Messieurs les commissaires ont fait la lecture du procès-verbal entier des conférences , et ils ont annoncé que la dernière , celle où il devait être clos , était pour ce soir six heures.

J'ai dit à l'Assemblée i^e M. le carninal de La Rochefoucauld , doyen du clergé , avait mis isous les yeux du rôi l'arrêté du clergé relatif à la cherté

DE ÇÀILLY. laS

des grains , et que lé roi . avait répondu : « Les » objets que më présente la délibération du clergé >i fixent depuis long-temps mon attention ; je crois » n'avoir négligé aucun des moyens propres à » rendre moins funeste l'effet inévitable de l'in- » suffisance des récoltes ; mais je verrai avec plai-^ » sir se former une commission des états-géné- » raux^, qui puisse y en prenant connaissance à/ss » moyens dont jai fait usage , s'associer à mes » inquiétudes y et m'aider de ses conseils. » On a proposé de renouveler les instances au clergé; on a dit que le peuple mécontent accusait l'Assemblée. Ces bruits étaient peu fondés.; la sagesse des communes avait mis le clergé en retard^ le mécontentement ne pouvait tomber que sur lui. L'Assemblée a applaudi à ces réflexions et la séance a été levée.

Mercredi lo juin. — J'îai annoncé que la veille, à dix heures du soir , le procès-verbal des conférences avait été clos et signé par les huit commissaires du clergé y ceux des communes y et le secrétaire y avec mention de la déclaration faite par MM. de la noblesse ; que ce procès-verbal était exact dans toutes ses parties, et j'y renvoie pour les détails et pour ce qui a pu être omis dans le récit que j'en ai fait ici. La minute a été déposée aux arcMves de la chancellerie, et trois copies certifiées ont été expédiées aux commissaires des trois ordres.

On a demandé l'impression du procès- verbal.

)â6 MiMOIRES

qui a été ordonnée par acclamation. «Tai ensuite observé que, le procès-verbal étant clos, c*étaît le moment de délibérer sur l'ouverture du conseil. Sur cela , Mirabeau a dit qu'il était temps de prendre un parti décisif, et il a ajouté qu'un député de Paris avait une motion de la plus grande importance à proposer. L'abbé Sieyes a obtenu la parole. Il a retracé la conduite des conununes depuis l'ouverture des états, leurs procédés ki^gard du clergé et de la noblesse , ceux de ces deu^ ordres; il a conclu que l'Assemblée ne pouvait rester plus long-temps dans l'inertie sans trahir ses devoirs et les intérêts de ses commettans. Elle ne peut en sortir sans la vérification des pouvoirs ; cette vérification doit être générale et ne peut être faite qu'en commun. La noblesse refuse l'ouverture de conciliation , et par cet acte elle dispense les communes de l'examiner. Un moyen conciliatoire , rejeté par une des parties, est annulé. L'Assemblée n'a plus d'autre parti à prendre que de sommer les membres des deux chambres privilégiées de se rendre dans la salle des états pour la vérification commune des pouvoirs (i). En conséquence il a proposé l'arrêté suivant :

ce L'assemblée des communes, délibérant sur » l'ouverture de conciliation proposée par MM . les » commissaires du roi , a cru devoir prendre en

(i) Voyez , dans les pièces à la fin du volume , le texte de la motion de M. Sieyes (G).

PE BAIttY. la'^

» même temps en considération rarrêté que >) MM. de la noblesse se sont hâtés de faire » sar la même ouverture.

M Elle a vu que MM. de la noblesse^ malgré » l'acquiescement annoncé d'abord , établissent n bientôt une modification qui le rétracte presque » entièrement 9 et qu'ainsi leur arrêté à cet égard )) ne peut être regardé que comme un refus n positif.

» Par cette considération , et attendu que

» MM. de la noblesse ne se sont pas même dé*

» sistés de leurs précédentes délibérations y con-

» traires à tout projet de réunion , les députés

h des communes pensent qu'il devient absolu-

» ment inutile de s'occuper davantage d'un moyen

N qui ne peut plus être dit conciliatoire , dès

I) qu'il a été rejeté par une des parties à concilier.

» Dans cet état des clK>seSy qui replace les

» députés des communes dans leur première po-

» sition , l'Assemblée juge qu'elle ne peut plus

» attendre dans l'inaction les classes privilégiées ,

» sans se rendre coupable envers la nation qui

}} a droit sans doute d'exiger d'elle un meilleur

» emploi de son temps.

» Elle juge que c'est un devoir pressant pour » tous les rëprésentans de la nation y quelle que » soit la classe de citoyens à laquelle ils appar- » tiennent , de se former , sans autre délai , en I) assemblée active , capable de commencer et de » remplir l'objet de leur mission.

» L'Assemblée charge MM. Les commissaîres qui )} ont suivi les conférences diverses , dîtes concî- >) liatoires , d'écrire le récit des longs et vains » efforts des députés des communes pour tâcher » d'amener les classes des privilégiés aux vrais » principes; elle les charge d'exposer les motifs » qui la forcent de passer de l'état d'attente à celui M d'action; enfin, elle arrête que ce récit et ces » motifs seront imprimés à la tète de la présente » délibération.

» Mais puisqu'il n'est pas possible de se former » en Assemblée active , sans reconnaître au^ préa- » lable ceux qui ont droit de la composer , c'est-à-^ )) dire ceux qui ont qualité pour voter comme » représentans de la nation , les mêmes députés » des communes croient devoir £aire ime dernière » tentative auprès de MM. du clergé et de la no- » blesse, qui annoncent la même qualité, et qui » néanmoins ont refusé jusqu'à présent de se faire » reconnaître.

» Au surplus , l'Assemblée ayant intérêt à cons- » later le refus de ces deux classes de députés , » dans le cas où ils persisteraient à vouloir rester » inconnus , elle juge indispensable de faire une » dernière invitation qui leur sera portée par des » députés chargés de leur en faire lecture , et de » leur en laisser copie dans les termes suivans :

» Messieurs, nous sommes chargés par les dé- » pûtes des cpmmunes de France de vous prévenir » qu'ils ne peuvent différer davantage de satisfaire

DE BAItLY. lag

n a l'obligation imposée à tous les représentans de H la nation. Il est temps assurément que ceux qui M annoncent cette qualité se reconnaissent par une N vérification commune de leurs pouvoirs ^ et com- » mencent enfin à s'occuper de l'intérêt national , » qui seul ^ et à l'exclusion de tous les intérêts par^ n ticuUers, se présente comme le grand but auquel » tous les députés doivent tendre d'un ^commun >i effort. Eu conséquence et dans la nécessité où I) sont les représen tans de la nation de se mettre M en activité 9 les députés des communes voua }} prient de nouveau y Messieurs y et leur devoir » leur prescrit de vous faire y tant individuel-- H lement que collectivement y une demièi^ som- » mation de venir^dans la salle des états pour assis- » ter> concourir et vous soumettre comme eux à » la vérification commune des pouvoirs. Nous n sommes en même temps chargés de vous avertir D que l'appel général de tous les bailliages convo^ M qués se fera dans une heure , que de suite il sera n procédé à la vérification y et donné défaut contre ji les non-K:omparans. n

Cette motion a été accueillie avec transport et vivement applaudie. Elle répond à ce qu'on avait droit d'attendre de M. l'abbé Sieyes y et elle justifie pleinement les électeurs de t^aris de l'avoir été chercher hors de leur sein et hors de leur ordre. Ce choix est une des obligations que la France doit leur avoir. M. l'abbé Sieyes a beaucoup de métaphysique dans l'esprit , elle peut nuire ailleurs , ici ï- .9

ôHe était nécessaire . Sur d'autres objets rA$seniI>}ée avait de grands talsDS ^ et M* labbé ^eyes pouvait être rem^ace ; ici je suis porté à croire qp'il était le seul qui , dans ces circonstauces nouvelles , pût avoir une idée asse» nett^ des pouvoirs pour tracer eettp marché de la sommation , de l'appel 9 du déîfaut , et qui dans h suita y par une conséquence de ses prinetpes , put indiquer un mode de constitution , qm nous laissait nos droits , si^ns détruire ceuK des autres onlres , et qui, en nous plaçant au centre d'aetivité , no^ établissait seids agissons en les laissant «n demeure et dans leur tort.

On a observé si^r la motion y que l'Assen^lâe y n'étant point constituée y ne pouvait pas employer le mot de sommation , et on y a substilné celui d'invitation. On axdiservé de plus que^ par la même raison y elle ne pouvait pas donner défaut y et on amis qu^il sera procédé à la vérification tani en présence qu^en Vcésmce des doutés des classas prii^ilégiées. Un membre a dit que la mod;on lui paraissait dan-r* gereuse ^ et qu'il n'y avait aucun inconvénient à adopter l'ouverture de conciliation. Cet avis tendait à conss^cret la division des ordres ; on disait bien que ce point serait examiné dans le cours de la session ; mais s'il avait été consacré dans les com-r mencemens y il aurait été bien difficile de revenir : cet avis consacrait également le vote par tète ; il ne fut point appuyé y et fut viveiâent cc»»battu par plusieurs membres et par les principes que j'ai 4éjà rappariés. On n'a pas (Xiblié de rappeler que l'ar-

byGoOglj?

DE iJWtiY. iit

fêté seulde la noblesse suffisait pour rendre kti^^ cable le mojen proposé . Un déptité a dettiundé <\\i^4m réclamât contre les principes ^ablis dans l'otrrei?^ tore ; mais on a répondu que cette t*écl&fiiatidy^ était consignée de la manière la plus énergique dan«( le procès^-^erbal des conférence».

Ensuile on a prétendu qu'il fallait âfie^rë ttf réponse du clergé à Tinviftation du 6 jtiin. Oà àut^f attendu long-temps. On a vouln ensnitéf M^ àt^ invita^ns différentes au clergé et k la noblesse ^ sous prélefsté que le premier avaiit des dispo^ôni^ plus favorables y et avaitopposé moins de difficultés^. Mirabeau observa que si le& moycws employée étaient dfffétens , les prétenf^ns et la ctoduité étaient au fond les mêmes ; qu'ati rciàte Tinvîtàlic^ 9e contentai que dds miotifs ptirs et simplet ^ et cp derraîent être établis de même auflt detÉi^ ordres, êl qu'une différence à cet égard ne serait pas sslns ifoconvénieni^. On a équité proposé une adreésè aw roi , rektîvemenl à rouvei*ture de (Conciliation et à la marche que les communes étaient forrcées die suivre. Cet atîsn'étail pas déraisonnable. Lecottepte rendu au roi était une juste déférence : on le rejeta d*abord comme devant retarder , mais Fauteur ex^ pliqua qull ne le proposait que comme une mesurer à: ajouter àcelîe qui était proposée par Tabbé Sieyes. Les débats paraissaient à leur terme , lorsqu'un autre membre a demandé que la moâon fàt impri*mée et distribuée à chacun des députés , ou au moins que des copies fussent envoyées dans le^

liSâ MÉMOIRES T

bureaux 9 clù elle serait examinée et discutée. Uti ^lurmure général et d'iinprobation s'est élevé. Un député de Metz s'est levé : il a dit que l'Assemblée avaiit employé tous les moyens , épuisé tous les procédés que peut dicter l'amour de la paix; qu elle n'avait rencontré qu'une résistance opiniâtre ; que cinq semaines s'étaient écoulées dans l'inaction ; que la motion de l'abbé Sieyes était le seul moyen de se spettre en activité d'une manière légale , qu'elle pa présentait que la conséquence immédiate des devoirs des députés; qu'il était étonnant que la motion de l'abbé Sieyes eût entraîné une si longue discussion^ que la nécessité en était universellement reconnue y que les motifs en étaient suffisamment sentis ; que tout membre de l'Assemblée était eu état d'opiner avec la plus grande connaissance d^ cause y et que la proposition du renvoi aux bureaux était révoltante, (^applaudissement général.) J'ai cru alors que je pouvais mettre aux voix : on m'a interrompu pour demander qu'il y eût deux appels successifs , un d'opinion et un davis. . . . • Une réclamation presque universelle n'a pas permis à l'opinant de se faire entendre plus long-temps ; on l'a rappelé k ce qui avait été dit : on a observé que tous ceux qui avaient voulu parler avaient été entendus y et que ce qui était proposé n'était autre chose que le. renouvellement de la discussion pen* dant plusieurs jours. En considérant ce qui s'est passé dans cette séance y on ne peut s'empêcher d'apercevoir que la mesure proposée étant împor-

BEiBAILtY* ï5&

tante et décmve y soit faii>le86e ou tome autre rak^ soa , quelques personnes orit^ essayé ou de l'enapé'cher ou de la retarder; mais la force de l'Assemblée était grande alors > et il n'était pas aisé ni de Tin--^ timîder ni de l'égarer. Enfin je parvins à znettreaux voix la motion avec deux amendemens-, Tun. pour exposer au roi lesinotifs de la délibération ^ l'autre pouF réclamer contre les {mncipes de l'ouverture ; il y avait 544 votans. Le second amendement eut peu de voix; la motion pure et simpleeut txfyj yoix ; la motion avec le premier amendement 346 j 5i' voix dispersées. On tenta d'arrêter encore en élevant de nouvelles difficultés ; on observa qu'aucun avis n'avait eu la pluralité absolue^. Cette observation excita des débats , et j'en remis la décision à l'après-midi, parce qu'il était fort tard.

Je fis part à l^ssemblée d'une lettre du grandmaitre des cérémonies^ qui m'annonçait que le roi irait le lendemain à la procession du Saint-rSacrement, et qu'il verrait avec plaisir que l'AsseiIbblée y envoyât une députation de vingt-quatre de ses membres. Il fut décidé que j'irais avec les adjoints.

L'après-midi on s'est occupé d'examiner ce qu'oo^ pouvait conclure de la délibération du matin. On observa qu'il serait toujours dilQlicile d'en constater le résultat, tant qu'on opinerait à la fois sur la motion principale et sur les amendemens ; qu'il étaitnécessaire d'interroger l'Assemblée d'abord sur les amendemens, ensuite sur- la motion. Ce. mode? adopté par la suite , et qu'on a appelé purger les

l54 MâmMR£S

^mevdemeas^ fut arrêté akirs> parce qa'U était plmr .|MrcMaat de constater le résultat des opinions du snatin» Rien n'était plus simple, je lobservai à l'Assemblée; eaux qui adoptaient la motion avec le pFeBàer amendement adoptaient la motion. ËUe avait, donc 49^ voix, et par conséquent une plura*lîté énorane : il n'y aTait qu'une seule difficulté , c'est qu'an pouvait dire que a46 n'avaieat touIu lamotion qu'accompagnée de l'adresse au roi ; m^ ceux qui Youlai^at la motion pure et simple a^é*^ talent pas si opposés à ladresse qu'ils ne s'y rendis* sent^ ai cela était nécessaire. Il s'agissait de les £s^ «^xpliquçr^ et ceat ce que Je fis en demandsmt que (^swx qui avaient voté pomr la omtion sioaple, et qui persistaient à rejeter le {u?emier amenderaient, se levassent ^ et tr<»s. députés seulement se levètreat. A ceb pirèa> la naotion et l'adresse furent donc adoptées à Funaninuté. Ainsi a été terminée > à la sa*b£actioa de l'Assemblée^ cette première des pbis impodrtantes délibérations ; c'est le premier pas que VAssemhliéet ait fait vers, see hautes destimes ; cette diéUli^ation contient le gernae de tout ce qm a ét^ lait de grand dans ce mois > et on y décmwre le prkidipe.essen^tî^l qui est la base delà constituiipa. L' Assefisibliée a ordonné qu'elle; fut signée par moi et par les a^oânts. On a aomsaié les coounissairea pcmr Tadscsse^ qui oot été les conKnissaires concL- Mateuis avec l'abbé Sieyes. J'ai observé à l'Asisem^blée combien iii était important qu'il s'établit im comm^erce libre et facile entre le roi et ellejqoi'il

4t0it àe Yitkiétêt dvt pefilpte el dé 3à pt6pf& dtghifé à elle-même , que son président eût tOûj(M<*S im accès ouTierl atiprè^ d^ roi. Jô detttândâî <}uW ajoutât fm mot But tel objet à la fîti de radressèf^ ce qui me firt âccoi*dé. (Journal de Versailles ^ !!• ï4> I ^ juin. ) Où a réglé que dix à^oints irsiiefit demsâa , à l'ouverterë des séanée^ , \à comntoni-^ quer artt clergé, et dix autres à k noblesse. Là s^ncfé^ a fini -p^ le compte qu'ofit reûdu tés commis^ire^* GOftciliâteiii^ de la clètu^e du f^ocèfs-terbftl dan$^ Is eotiférence d'hier.

Je r^ifia^rquerai que daitifS la |yrémière lettre que M. deB^e^ m'écrivit, il ne mit point Monsièwen redite ël finit par j'ai l'Hannetér d^êêre. Je lui fis ^e , pFâr quelqu'un de m conUaissance , que XÀ^ semblée avait élé choquée d'une lettre de èette fiMifië y a<h*eÈssée à mOn prédécesseur, et de ce qu'on> ôe nfarqUûit pas plus d'égards k son chef; qUé faftdis dissimulé à l'assemblée le cérémonial cb ta: lettre qu'il m'avait écrite , pour qu'il pût satisfaire^ au vœu )uste et légitime de l'Assemblée. J'usaiâ de c^ ménagemens pour concilier les esprits autant qu'il é^ît en mon poutoJr. Si M. de Brezé n'avait pas eu égard à ceft avis, j'eu aurais instruit l'Assemblée i mais je dois rendre jusiice à son empressemeM. La secOUidé lettre qu'il m'écrivit fut dans le eéréltio^d^ convenable , et j'eus soin d'appuyer en la lisant k l'Assemblée; ce qui fut remarqué et a'^- ^Udt. CeiB i^tîts faits forit connaître la progression de l'Assemblée , et les pas ffu'elle a. faits pour

l36 MEMOIRES

arriver au degré de considération et de respect qui loi était dû.

Ce jour j'observai à l'Assemblée que ma huitaine était finie* On m'avait répondu la {première fois 9 le lundi , qu'elle n'était pas finie ; aujourd'hui y on répondit que l'usage était de ne renouveler que le lundi. Je fus donc encore continué jusqu'au lundi. Je puis le dire , puisque tous mes collègues le savent ; cette Assemblée avait pour moi une grande ^nté et une véritable amitié^ Je l'avais déjà obtenue^ et je me flatte de l'avoir conservée avec $on estime. Nous étions alors dans une union et une cordialité parfaite; tous mes collègues m'aimaient^ et l'Assemblée metéoMignait des sentimens dont je garderai toute ma vie un tendre et respectueux souvenir : j'y retrouvais les électeurs de Paris et mes sentimens pour eux , avec la différence et du nombre, et da respect que méritait cette imposante réunion des communes de France.

Jeudi 1 1 juin, — Je me rendis le matin ^ a^ec la députation des communes ^ k l'églis' de Notre- Dame pour y assister à la procession. J'y trouvai les députations des deux autres ordres y celle du clei^é avec M. le cardinal de La Rochefoucauld , son doyen, celle de la noblesse avec M. le duc de Luxembourg , son président. Le clergé était placé à droite le long des stalles et des places destinées au roi et à la famille royale ; la noblesse, à gauche dans 4es places correspondantes ; les communes

DE BAILLV« iSy

occupaient l€ milieu , et àê§ banquettes placées .vis-à-vis l^i;^tel et derrièrf le lutrin. A peine y étais-je , qo^an vint me provenir, qu'on allait enlever les banquettes pour le passage de la procession. Le dai^ était hors du choeur ; il ne fallait donc qu'un passage pour des hommes; il y en avait un des deux côtés. Je trouvai très-indécent qu'on enlevât ainsi les sièges des députés des communes que Foh forcerait à se tenir debout , et je signifiai que je ùe le souffrirais pas. Les banquettes restèrent , et la procession trouva un passage suffisante A la procession les ordres prirent leur rang suivant l'ancien cérémonial. Le roi y était avec toute la famille royale. La reine n'y parut pas à cause de son affliction.

Je remarquerai que tous les députés étaient en costume. Ceux qui voulurent se joindre à la députation ne furent admis par elle qu'autant qu'ils étaient en costume. ^

. Plendredi 1 2 juin. — Le premier soin ^ à l'ouvert ture de la séance y fut d'envoyer conmraniquer la délibération d avant-hier aux deux chambres. Le clergé répondit : « Il n'est assurément personne » parnii nous qui ne sente l'indispensable oblï- » gation imposée à tous les représentans de chacun » des trois ordres y de s'occuper enfin de l'intérêt » national; nous avons gémi des retardemens que » le désir persévérant de concilier les ordres » opposait à notre zèle y et nous attendicN^s avec » impatience le terme des conférences pour nous

Digitizeti

l38 MÉMOIRES

h mettre en aelivitë; iidus nous occnpetOBs ftvec les » plus sérieuses reflétions de l'objet ^e votis ares » été chargé de proposer à noire détibération. tt

Noui nkettre en activité est niie expt^ssiôn qui seiûblaU aûnoncer une disposition à se constitoer en .assemblée séparée ; nuiis ce n était pas Topinton du clergé entieî*.

La noblesse at répondu : a Messieurs ^ Tordre de n la 0obleâsâ Vient d'ente^idre la proposttioa de » Tordre du iiôrs-^lat ; il en délibérera daa^ sa D chanalH?e> et aura Tbooneur de^vouà faille saroir Nt sa réponse^ »

Dans c^s premiers mêomeBs ^ l'Assemblée ti'ayaii pas encore pris ses formels et sa stabilité* CrbirSaiit-* on qu'il y eut une discussion fort longue pour savoir si on lirait Tadi^sse au roi , afrrétée bier ? On en finit cepao^nt ; Tadresse fut lue et fovt applaudie « On est revenu au projet de se mettre promptement en activité. lAibbé Sieyes propos» qu'on fit Ta;^l des députation» des trois ordres de dbaque bailliage ^ que les députés présens déposassent leurs ' titres y et que ces titres à exaimner fussent partagés entre tes vingt barreaux. Ce i^an a obtenu une approbation générale*. Cet appel résultait de la motion de Tabbé Sieyes et de la dé^bération prise la veille ; c'était le second acte légal y et qui devait succéder inmiédiatement à là sonnnation faite aux deux ordre»^ sous le nom de dernière imntation. On voulait commencer l'appel sur-le-champ ; j'ob-

D£ BAlLtt. 159

servaî cpiaiox termes de llnvilaiioii faite aax deux ordres^ on les avait appelés dans le joar^ et qu*i\ serait temps de commencer cet appel à sept heures du soir.

Vers cinq heures on a reçu une dëputation de là noblesse. M. de Frondeville portant la parole y a dit : ce Messieurs ^ l'ordre de la noblesse a conH> M niencé à délibérer sur la proposition du tiers^ » état; il continuera sa délibération à la pro^ » chaîne séance ^ et s!empressera. de TOns faire H part de l'arrêté qui sera pris. » J'ai répondu 3 «c Les communes attendent depuis kmg-temps » MAI. de la noUesse ; elles ont ^ plus en pkis n Tespérauce cle les voir arriver dans la ssdle ded » états. »

On s'est occupé de faire remettre l'adresse au roi. Ou voulait que je la lui portasse dans le jour; mais , comme je n'avais point de réponse sur l'audience y on m'enjoignit d'en mettre deux copies sous enveloppe^ adressées au roi; d'en remettre une à M. le garde-des*sceaux , . et l'autre , fs» précaution et par défiance du nakiistre y au pre^^ mier gentilhomme de la chansdïrë..

Enfin 9 ce jooBor commença le procès-*verbal de l'Assemblée. On vit que , quoiqu'elle we fût pas constituée , il devait être dressé un acte et de l'appel nominal qui devait être fait pour la déli** bération , et du décret qui consUtuerait l'Assemblée. Ou me nom^sa d'abord pour présidjsr pro« visoirement l'A^ssemblée et pour signer les actes

l4o XléMOrRES

qui y seraient faits , conjointement avec deux adjoints qui seraient nommés par le bureau^ et qui feraient ^ aussi provisoirement , ks fonctions de secrétaires. Le bureau assemblé a nommé au scrutin MM. Camus et Pison du Galand..

On procéda le soir à cet appel nominal , où furent appelés à haute et intelligible voix et suivant la préséance jusqu'ici reçue, les députations des trois ordres de chaque bailliage et sénéchaussée : celles de la noblesse et du clergé ne parurent pas ; celle des communes se présenta seule y et les députés individuellement appelés remirent sur le bureau les titres justificatifs de leurs pouvoirs et qualités pour être vérifiés , suivant les formes que devait régler l'Assemblée. Cet appel fut continué jusqu'à neuf heures du soir , et la suite remise au lendemain.

Je me fis remettre trois copies de l'adresse destinée au roi et de la délibération du lo juin ; j'en mis deux sous enveloppe pour Sa Majesté ; j'en portai une à M. le garde-des-sceaux pour la remettre officiellement à Sa Majesté; toujours dans la défiance du ministre et conformément au3t ordres que j'avais reçus ^ je portai la seconde à dix heures à M. le maréchal de Duras, qui me donna sa parole de la remettre au roi lui-même à son coucher ; je gardai la troisième pour la présenter si l'audience était accordée. Ces précautions prises , j'attendis tranquillement la réponse sur l'audience demandée. L'intention de l'Assemblée était que son aclresse

DE BAILLY. ï^l

fût remise,, et j avais lieu d'espérer qu'au moins TuDe des deux parviendrait.

Samedi i5 juin. ^^— Je rendis compte à l'Assemblée de ces mesures et du double çnvoi. Les conférences conciliatoires des commissaires des trois ordres pour la vérification des pouvoirs étant terminées, l'Assemblée avait arrêté que le procèsverbal en serait imprimé. Il était prêt ; il s'agissidt de choisir un imprimeur : il s'en présentait plu- * sieurs. Je désirais que cela pût tomber au jeune Baudouin , qui avait été avec moi électeur , dont je connaissais et le zèle et l'activité, et qui était député suppléant de Paris. Cette dernière qualité me paraissait ,deyoir lui mériter la préférence. L'Assemblée m'autorisa, conjointement avec les membres du bureau , à traiter avec un imprimeur pour l'impression du procès-verbal des conférences; U ne s'agissait alors que de cette impression. J'en parlai à la prochaine assemblée du bureau , qui agréa M. Baudouin.

On a continué ensuite l'appel , et ce jour a été marqué par un événement important. Trois curés, députés de la sénéchaussée de Poitou,, se sont présentés pour produire leurs mandats et vérifier avec nous leurs pouvoirs. C'est la première accession aux communes; l'exemple en a été' donné par Iç clergé , et les noms de ces trois pasteurs, MM. Lecesve, curé de St.-Triaire, Ballard, curé du Poiré, Jallet, curé de Chérigné, doivent être consignés à la postérité.

l4a MÉMOIRES

Lappdi fini des bailliages et des sëuécbaussees, on a appelé tous les députés qui n'avaient pas été présens, ou ceux qui prétendaient au droit de séance. Les députés de St.-Domingue ont paru , et ils ont été admis k remettre leurs pouvoirs.

Pendant la^ séance, M. le garde-des-sceaux m*a donné avis que le roi recevrait à une heure aprèsmidi le doyen du tiers-état et deux adjoints en députation. MM. Vartel et Blanquart des Salines ont été nommés pour m'accompagner. Nous nous * rendîmes au château. M. le garde-des-sceaux, passant pour entrer chez le roi , s'arrêta à me parler ; et instruit de l'arrivée des trois curés à la salle des comnranes , il me dit : « Je vous fais naon ciDin|)r)iment sur la eonqmête importante que vous venez de faire- » Je lui répondis : « Monsieur , vous la trouvez petite cette conquête, mais je vous an^ nonce, et vous vous en. souviendrez , qu'elle sera suivie de beaucoup d'autres. » Introduit chez le roi , je lui dis : a Sire , les députés de vos fiklèkts communes hous ont chargés de présenter à Votre Majesté leur délibération du lo juin, et cette adresse qui contient les motifs de teur condmte, et les témoignages de leur respect et de leur amour. » Le roi répondit : (c Je ferai savoir mes intentions à la chambre du tiers-état , sur le mémoire que vous me présentez de sa part. »

Cette adresse expose en effet le développement de la conduite des communes à l'égard des deux autres ordres , les difficultés que la noblesse n'a

Qigitized

DE BAILLT. l4S

cesse d-ôpposer à la vérification en commun y et enfin la résolution des communes^ consignée dans la délibération du lO juin, de se mettre en activité gans perdre plus de temps à de vaines discussions. On finissait par demander au roi, comme je l'avais désiré, un libre accès auprès de sa personne pour le doyen ou pour le président de l'Assemblée. J'ignore quand le président de TAssemblée y est parvenu : de mon temps, je n'ai pu obtenir, comme président de l'Assemblée, ce que j'ai obtenu avec la plus grande facilité au mois d'octobre suivant pour le maire de Paris, lorsque le roi fixa son séjour dans cette ville. Il faut distinguer deux sortes de communications : celles qui sont d'appareil et de cérémonie pouvaient passer par l'intermède des ministres ; celles qui sont ou pour savoir s les intentions du rpi, ou pour lui rendre compte , ou pour prendre ses ordres, peuvent et doivent être directes. Je parle ici pour le maire de Paris, car aujourd'hui le président de TAsscmblée va directement au roi dans tous les temps.

L'Assemblée avait décidé de se former en vingt bureaux pour l'examen et la vérification des pouvoirs. Les bureaux se sont réunis l'après-midi; et lorsque la plus grxdndç part^ie à eu fini son travail, en ayant été prévenu, )'ai formé l'Assemblée sur leur demande pour entendre leur rapport.

Dimanche i/^juin. * — Il n'y a point eu de voyage de Chaillot , parce qu'il y a eu séance le matin. Le rapport a été continué.

i44 MimoiiiEâ

Oa notifia ce matin à rAssemblée la mort de M. Liquîer, non-catholique, députe de Marseille , et rAssemblée fut invitée d'assister à son convoi. Nous eûmes, dans la séance du soir , Faccession de six curés (i) , qui commençaient à confirmer la prédiction que j'avais faite à M. le garde-des*9ceaux. Parmi ces ecclésiastiques étaient Fabhé Grégoire , devenu célèbre dans l'Assemblée nationale constituante.

Je finis la journée çn assbtant, avec un grand nombre de députés , aux funérailles de M. Liquier. Là , comme a Paris , les protestàns sont inhumés dans un cimetière particulier. Il y avait un chemin très-Wg à faire ; nous étions suivis et continuellement incommodés par une foule de peuple qui se mêlait avec nous. Je fus choqué , pour la dignité des états-généraux, du peu de décence de cette cérémonie. J'en témoignai mon mécontentement au commissaire de police qui assistait au convoi comme offidér civil, et je lui dis que M. le bailli de Versailles n'était pas trop bon pour s'y trouver lui-même, et qu'il se serait honoré par cette marque de respect et d'égard enve^ la chambre des communes.

(i) a La plupart d'entre eux , dit Mirabeau (Lettres à ses com- 9 meUàns) , sont de ydnérables pasteurs , dont Tâge avance ajoute y> encore à ce qu'il y a de touchant dans leur réunion avec leurs » frères. L'un d'eux , à qui l'on demandait si le clergé ne délibë- » rait pas encore, répondit noblement : H délibère, je Vauoue; » mais je ne mets pas ma conscience en déiihération, »

{Note des nouv. édit. )

byLjôogle

/ DE BAILLY. l45

Lundi i5 juin. — A rouverture de la séance , je proposai de renouveler^ suivant Fusage^ le doyen et les adjoints. L'Assemblée arrêta y par un vœu unanime y ce sont les expressions du procès-verbal > que le doyen et les adjoints continueraient leurs fonctions juscpa ce que l'Assemblée fut constituée. Nous eûmes dans la journée l'accession de trois nouveaux curés ^ ce qui faisait douze membres du clergé. Je compte nos petites victoiiiies qui en présageaient de plus grandes.

Je remis à l'Assemblée les protestations des 17 et 19 avril, d'une partie du clergé et de la noblesse de Bretagne, contre l'élection des députés des communes* C'était M« de Boisgelin qui me les avait remises. On y prétendait que c'était aux états même à députer , et non pas aux trois ordres assemblés séparément, comme le roi l'avait ré^é , pour éviter les scènes qui auraient pu avoir lieu aux états par les discussions des ordres. 11 n'y a eu à l'Assemblée nationale aucun député de la nor blessée de Bretagne , et quelques parties du dei^é de cette province ont seules député. Une députa^ tion de l'ordre de la noblesse apporta un arrêté pris le i3 ; arrêté justificatif de sa conduite , et qui en même temps renouvelait les difficultés. 11 aurait été très-dangereux que le roi eût eu le droit de juger les pouvoirs contestés , soit des députations entières , soit des députés particuliers ; c'était lui donner la faculté *de diminuer la représenta\ion nationale , en annulant celle d'un bailliage , ou

l46 MUMOIRES

^'écarter un homme redoutable par sa vertu ou son talent y sous prétexte de quelque inyîdîdité. il €St évident que pour que la liberté ou s'établisse ou se conserve , il faut que rAssemblée seule prononce sur radmbsion de ses membres : et il n'eàt ^rvi à 'rien de statuer comme la noblesse , qull fallait prendre provisoirement cette mesure , sauf aux étatsHgénéraux à deckler définitivement la i|aestîoQ^ et à régler la fonne des jugemens d^ pouvoirs contestés ; car il était évident que de cette Assemblée allait dépendre là tenue des états-géné- Tftux futurs* On avait eu assez de regret a cette ténue actuelle ^ pour être sàr qu'on n'y reviendrait pasvolontiers.il fadlait donc avant tout en assurer ie re tout* ^ et cette grande assurance tenait beaucoup à la coQEiposition de l'Assemblée. Remarquons que la noblesse et le clergé mettaient toujours en avant ien!r renonciation aux privilèges pécuniaires. Us avaient une bien mince idée des comnmnes y pour ne les croire occupées que de l'intérêt d'argent. 'lËlles demandaient l'admission aux charges y aux emplois y l'égalité des droits civils ; ces motifs «taientun peu plus dignes de Français qui se sentent jdes hommes.

Je répondis aux députés : « Messieurs , vous M nous voyez occupés de l'exécution de la délibé- ^ ration prrise le lO de ce mots y et que nous avons }) em l'honneur de vous ^omiht2mc|uer le 12 ; nous I) espérons toujours que vous vous réunirez à nous » pour y concourir. »

HB BâILLT. 147

On a débatta la grande question de décider de quelle manière et sons quelle forme rAssemblée devait se constituer ; les uns voulaient qu'elle se déclarât la mxtion.; M. de Mirabeau proposait la dénomination de Représentons du peuple français* M. Mounier proposa de se constituer en Assemblée légUime des représentons de la majeure partie de la naiion^ agissant en ViAsence de la mineurepar^ €ie. ( Cour, de Prooence^ a^ letùe. ) M. Pison du O^dand y YAssenAlée active et légitime des repré^ sentons de la natiim française. ]M(. -Barrère de V^usac j député de Kgorre y les repré^nttms de la très-majeure partie des Fnmçais dans VAssemriiée nationale. MM. Target , Biauzat y Baband de Saint-Etienne ont aussi proposé des plans de constitution qui rentraient plus ou moins dans les premiers. (PoiwI^wJiwr, 71:^ /,pflgr. i.)(i) D'autres, les représentons de la presque totalité du peuple fronçais ; un autre, Ze^ représentons de:t^màllions d'hommes ; et enfin M. Le Grand , la dénomination ^Assemblée nationale.

U y avait un grand inconvénient à se déclarer la nation. D abord , parce que cela n'était pas rigoureusement vrai , tant qu'il y aurait une chambre du

(1) M. PrngBon » député de Nancy, disait : Les droits des privilégiés sont anciens , les nôtres sont étemels. Les vieux préjugés sont comme de vieilles tours , qu'on ne peut démolir que pierre à pierre, ou plutôt qu'il faut laisser détruire et dévorer par le temps. ïbid ,

l48 , MÉMOIRES

clergé et une chambre de la noblesse assemblées et ayant le droit de s'assembler : d'un autre côté , il est certain que les Français en masse y moins lia noblesse ,, moins le clergé , formaient un nombre si considérable , une partie si majeure , qu'ils étaient la presque totalité , et pouvaient être considérés comme la nation entière. L'Assemblée ise trouvait entre l'usage et la raison : l'usage qui partageait cette nation en trois portions , une immense et deux très-petites; la raison qui vpulaît les réunir , ou qui pensait que la grande devait absorber les deux autres. 11 n eût pas été prudent alors de faire tout ce qui aurait été raisonnable ; la dénomination de représentans du peuple français , conime Tobserva M. Thouret , avait le même inconvénient , dans l'acception noble^et générale du mot peuple; cette expression y si on la prenait dans le sens qui la limite à une classe infinie y blessait la dignité , etalors^ ainsi restreinte , elle aurait pu en désigner non le tiers-état entier^ mais la partie non éclairée. La presque totalité du peuple , les représentans de 24 millions d'hommes étaient des expressions yagues et numériques , qui ne convenaient pas à la dénomination d'un sénat auguste. U Assemblée nch' tionale était le nom qui lui appartenait à tous égards : d'abord , ce nom laissait quelque chose d'indéterminé qui ne blessait pas ouvertement les préjugés. On pouvait considérer l'Assemblée comme Assemblée nationale y soit que ce fût ou la nation y ou seulement les communes. 11 est bien

DE BAILLY. l49

vrai que rarticle rendait l'expression exclusive; c'est alors qu'on était autorise à répondre: « Mais nous sommes la majeure partie^ mais nous siégeons dans le lieu commun de nos assemblées y mais nous vous avons invités en forme , appelés à haute voix et légalement, n Avec ces formes , l'Assemblée composée des députés présens , et malgré les absens , est l'Assemblée nationale , formée des représentans légitimes et vérifiés de la nation. J'observe que le lieu des* assemblées générales , occupé par les communes , a beaucoup servi à rendre naturelle cette manière de se voir et de se constituer. C'est là que devaient être les étals-généraux , les communes y étaient; elles ont appelé les deux autres ordres; le tort est aux absens , dont le défaut de présence ne fait point changer de nature à l'Assemblée. C'est ainsi que le physique toujourô^ et partout sert à l'intellectuel , et que cette circonstance matérielle du local des séances a servi à faire entrer dans tous les esprits ces premières idées politiques et législatives.

Mardi i6 juin. — La discussion de la forme delà constitution de l'AssembJée a été continuée le matin ; et dans la journée sept députés ecclésiastiques se sont joints à l'Assemblée des communes. En total^ il y en avait alors 19. Il faut observer que ces membres du clergé qui adhéraient à la vérification commune des pouvoirs retournaient ensuite dans leur chambre ; et cela, comme l'a déclaré, ce jour même, M. Grégoire, curé d'Aubcrménil , pour

l5o MÉHOIIIES

ne pas diminuer par leur abâeûce les forces du parti (pà adopte lés principes des communes.

L'aissemblée du soir fut ua des momens des plus unportaus et des plus critiques de ma vie. La discussion fut continuée jusque vers les buit ou neuf heures. Aussitôt qu elle fut reconnue suffisante et qu'elle fut fermée ^ on proposa d'all$r aux voix sur* le-^champ sur les difiérentes mdtions qui avaient é^ proposées. Gela fit quelques diffîcuhés y il fallut mettre à TopiniôD et par l'appel nominal , pour décider si on irait aux voix pour cette importante délibération dans le. moment xoêtoG : les réponses devaient être oui et non ; oui , pour aller aux voii; nonj pour remettre au leademain. Pendant l'appel Dominai > il y avait un vent de la porte presque continuellement ouverte , qui donnait sur la place du doyen ; je quittai le fauteuil , et j'allai me placer^ pour être à l'abri du courant d'air y parmi les députés. Lorsque mon tour vint d'opiner , je dis oui. Mes collègues voisins me dirent : Vous êtes de la députation de Paris , et vous dites oui. Je cite ce fait pour montrer la prévention qu'on avait alors et qui a duré assez long-temps contre la députation de Paris. Elle était suspecte. Elle s'est si bien distinguée , qu'elle s'est pleinement vengée de ce soup* çon : dix-neuf sur vingt ont été par la suite dans le côté gauche. Au reste , il ne faut pas s'étonner de cette prévention y Paris presque entier dépendait de la cour, ou vivait des abus. Il avait un véritable intérêt que l'ordre des choses ne fût pas complète-

D)£ B^IWf. I5^

Enent changé. Je croyais qufs spi> patriotisme serait faible, et sa conduite molle et timi^^. Auc^i^e^ ville y auqua Français n'a n^oi^tré plus cTs^ifnour de U liberté , plus de cawftg^ pour l'établir , e% il n'^st a^cmae ville à qm cette liberté ^it ^ut^nb coûté.

Quand il fut question de mettre aux voix ks moK tions, plusieurs membres représentèrent qu'il éts^it trop tard et qu'i^ fallait renie ttre au lend:a]ï^u* L'Assen^bJée était très-preaspe de se cottstîtuei\ Poi était instruit que le gouvernement n'était ps^coa*tenjt de la fprn^eté qu'aniaonçaient les coKKimuues ^ qu'on commençait à craindre qu'elles n'aUâjSseui beaucoup plus loin qu'on né voulait et que les étatsgénéraux n'avaient eu coutume de faire jusqu^t présent. On était inquiet ( et c'est ce qu'on n'avait point deviné) qu'elles se crussent capables et suffisamment Condées pour régénérer le royaume sans le concours du clergé et de la noblesse ; et comme oa ne pouvait se dissinmler que les communes appartenaient à 24 millions d'individus, peut-être dis-? posés à s'unir et à les appuyer, on pouvait fonuçr le dessein d'arrêter cette marche dangereuse dans ses premiers pas , et d anéantir, dans son berceau,, une puissance qu'il ne serait plus temps d'arrêter,, si elle prenait tout son développement. En conséquence, on avait Vidée et la crainte d'ojçdre§ ar-bitrair^ qui pouvaient être décernés soit contre de^ ps^rtipuliers ppur les. éloigner, soit contre. l'Assemblée ni/dmç pour la séparer et iLOur l'a-

l5!2 MÉHOIRES

néantir. Des députés réunis, mais iadivlduelle-^ ment, n'avaient pas les moyens de résister; il leur fallait une constitution , une Assemblée , la représentation. légale au moins de toutes les communes du royaume , et ayant ces communes et leur force derrière elles ; c'est alors qu'on pouvait être capable d'actes de défense susceptibles d'exécution j alors seulement on avait un pouvoir , on pouvait tenter d'ordonner et espérer d'être obéi; alors seulement on était redoutable. Les communes avaient donc^ le plus grand intérêt à ne -pas perdre un instant pour se constituer , et les plus zélés rcrgardaient comme traîtres ceux qui paraissaient s'y refuser ; de là résulta ^ dans la plus grande partie de l'Assemblée j une volonté opiniâtre d aller surle-champ aux voix. D'un autre côté, ceux qui s'y refusaient, ou du moins leô bien intentionnés, li'étaient pas sans motifs légitimes. U y a toujours beaucoup d'absens aux séances du soir ; il y en avait plus dans ce moment à cause de l'heure déjà avancée; beaucoup se retiraient même pendant qu'on agitait cette question. Devait- on faire un acte aussi important en leur absence , surtout lorsqu'il ne s'agissait que de retarder du soir au matin? Ce n'était qu'une nuit ; mais cette nuit même , on la craignait. Quelques-uns pensaient qu'elle pourrait apporter un obstacle insurmontable. Je fis commencer l'appel nominal; mais au premier mot, il fut interrompu par des cris tels qu'il n'était pas possible d'entendre. On était obligé de

DE BAltLY. ï53

cesser, et y aussitôt qu'on y revenait, les mêmes cris recommençaient : ce jour me présenta l'image de deux arnlées prêtes à combattre. Il faut se figurer le local : une grande table s'étendait dans la largeur de la salle ; j'avais en face de moi tous ceux qui demandaient les voix, au nombre de trois à quatre cents , parmi lesquels étaient les braves Bretons , les plus courageux', les plus fermes , mais aussi lés plus chauds des députés des communes; j'avais derrière moi les opposans , peut-être au nombre ^e^cenl, debout, près de s'en aller, et criant et faisant plus de bruit que les trois ou quatre cents autres; entre ces deux partis, je me trouvais dans la position la plus délicate et la plus douloureuse. Je sentais bien, avec ceux qui demandaient les VOIX, la nécessîté instante de se constituer; mais je sentais , plus encore que les opposans , combien il y avait de danger à le faire dans ce moment. On ne pouvait douter que cette constitution ne déplût à la cour et ne choquât les intérêts et les prétentions des deux autres ordres; on ne pouvait pas douter qu'elle ne fût attaquée , si elle pouvait l'être ; il fallait donc la rendre authentique et légale ; il ne fallait point faire un acte aussi important à une heure indue , où beaucoup de membres étaient absens , et où ce défaut de présence et la précipitation pouvaient fournir des prétextes d'illégalité. Derrière moi on m'invitait, on me pressait de rompre la séance , et des cris tumultueux , des nienaces s'élevaient des deux

côtés de la salle. La grande table étendue dans la largeur séparait les deux partis.- Je s^is persuadé qi^e, sans ce^ obstacle y quelques personnes en seraient venues aux niains. Je sentais bien qu'en pareil cas il pouvait être de la piru^^nce du président d'éyitqr ce d^pger en levant la^ séance ; n\aî$ la n^j^xrité > qu'un président doi( toujours^ consulter , ne. le vo^ilait pas : si je. l'eusse fait ^ tout était perdu. J'^i tenu dans ce mo^ient le sort 4e la constitution entre mes maii^s. L^^ minorité se^rai^ sortie avec moi ^ la majorité serait rçstée> aurait nommé un autre doyen; et si elle eût prétendu coxistituer l'Assemblée^ on juge de ce qu'on au^rait pu dire et objecter contre un pareil acte ^ fait après la retraite du président et en l'absence d'un , grand nombre de députés. La scission aurait été dans les çônununes , c'était tout ce qu'on désirait ; et , quelque remèdç qu'on eût pu y ^pporter^ nous eussions perdu et cette marche constante et tranquille, et surtout cette unicm imposante si nécessaire aux communes > abandonnées des deux autres ordres, luttant contre le ministère et e^eipç^nt le premier acte du corps constituant. Mon devoir était de me conformer au vœu de la majorité; ce vœu était pour l'appel nominal : mais comme le tumulte le rendait impossible^ je pris naon parti de rester dans l'inaction et d'attendre que le silence se fit. Pendant ce -temps, je m'entendais injnriejr, surtout par les opposans^ qu^ disaient hautement que le doyen ne faisait pas sa charge ;

DE BAILLY. l55

qa'on avait eu tort dç ne le pas renouvelai* la, veille ; qu'il fallait erï faire un autre le lendemidn* De Fautre côté, des esprits ardèns, fàdiés de ce que je ne poussais pas plus vivement les opp<xsans^ me disai^t bien aussi ^elques injures ; et mpi , blâmé des gens déraisonnables des deux partis, ]e pensais que je m'étais placé dans le point d'écpii-^ libre et que j'avais fait mon devoir , connue les cir« constances pouvaient et lexiger et le permettre* L'Assemblée n'a jamais été plus grande j[ elle o£Eqait alors un sp^tade auguste et imposant : le.présif* dent calme et tranquille , la grande inajorité de ses membres dans un silence profond çt dans un^ sagesse que des cris et des violences ne pouvaiçn^ parvenir à troubler. Enfin, vers une heure , la plur» part de ceux qui faisaient le bruit étant sortis successivement, le calme s'établit; j'en profitai^ s^l^ le-champ pour faire recommencer l'a^^el na];pi:^ nal, quine fut plus interrompu; alors cette mf^y-, jorité si grande et si respectable prit un parti digne de sa sagesse ; un membre fît la motion , attenc^ l'heure avancée , et parce que l'Assemblée n'étais pas suffisamment complète, de remettre la délibé-^ ration au lendemain. Elle fut applaudie et adoptéo à runanimité , et elle me débarrassa du poidjs; d'une grande inquiétude , celui de voir l'Assençiblée se constituer dans un moment si peu convenablç« Je levai la séance, et je, sortis entouré de députés qui Louèrent ma. conduite ; et, en respirant pk^ à mon aise, je m'applaudis de ces instans d'anxiété

l56 MÉMOIRES

et de cette soirée pénible , qui m'ont valu Teslime de mes collègues.

Mercredi 17 juin. — Ce jour est à jamais mémorable. C'est celui de la constitution de l'Assemblée ; c'est celui où elle a annoncé les droits de la nation , et où elle a montré ^ pour la première fois , la contenance ferme et sage qui convenait à ses représentans et aux dépositaires de son autorité.

Il y avait 9 autant que je puis m'en souvenir, cinq motions ; celle de l'abbé Sieyes la première et celle qui avait réuni le plus d'applaudissemens , et celles de Mirabeau, de M. Le Grand, de Barrère de Vieusac et de M, Mounier. Il s'agissait de délibérer sur ces motions et de donner la priorité à l'une d'entre elles. On proposa que chacun des opinans signât la délibération conforme à la motion qu'il adopterait. J'observai que cette forme de prendre des signatures individuelles , qui pouvait être utile dans des circonstances extraordinaires et rares , aurait des înconvéniens qui ne permettaient pas d'en adopter légèrement l'usage. Si l'on considère ces signatures comme émanées des volontés particulières d'où résulte le vœu général , elles ne font qu'affaiblir l'expression de ce vœu. En effet , lorsqu'il a été constaté par la majorité , les volontés particulières sont évanouies. Il est la volonté de l'Assemblée entière , et l'acte ne doit être revêtu que de la signature du président pour en établir l'au-

DE BAILLT. j5j

thenticité ; rAssemblée paile y signe et s'exprime toujours par son organe. Des signatures privées ajoutées à la sienne , la confondent avec elle ; alors on ne voit plus le vœu d'une Assemblée, c'est celui d'un nombre de particuliers réunis. Si l'on considère ces signatures adaptées aux motions coimne preuves de leur adoption, comme gages des opinions et peut-être des intentions et des sentimens, elles ont le plus grand <Ianger. Elles ôtent nécessairement la liberté aux faibles , elles perpétuent les divisions d'opinions , tracent une ligne de séparation qui établit des partis ; elles favorisent les soupçons , les calomnies , et elles peuvent livrer les gens d'un parti, bon , mauvais ou indiflerent, aux intrigues et aux fureurs de l'autre parti. L'Assemblée adopta mon j^vis à la grande pluralité, et décida que la délibération qu'on allait prendre serait seulement signée du président et. des secrétaires provisoires, s

On fît la lecture des cinq motions , objets de la délibération , et on convint de voter sur chacune séparément , en les prenant dans l'ordre suiva»t lequel elles avaient été présentées. Celle def l'abbé Sieyes était la première, et, avant toute délibération, il était aisé d'apercevoir la prédilection que l'Assemblée avait pour cette motion ; â)i moyen de quelques modifications que son auteur y avait faites depuis la première lecture , elle n'avait presque plus de contradicteurs : elle est en effet sage , dans la juste mesure et d'idées et d'exprès-

l53 MâiOlBCS

Sîtttis , et en tout parfaitement béfle. On fat anx voix par Tappel nominal et par dm et par non ; et lateolîou de l'abbé Sîeyes fut adoptée par une majdrîté bien supérieure à la pluralité absolue (i). Vûtcî rârrêté qui fut pris , et qui est le premier des ^titë& cor^titutîonnels :

(f L'Àèseihblée y délibérant après la vérification. A ^ës pioùvoîts, reconnaît que cette Assemblée ih est déjà composée des rèprésentans envoyés j) difectendent par lés quatre-vingt-seize cen- ^) 'tiennes au moins de la nation. )>

ÏSen de plus Vrai et de jrfus exact que cette aiteèrtion.

\i tJne telle masse de députation ne -saurait i» rteter inactive par l'absence des députés de » quelques baifiiages » (il y avait des dépùtations entières , telles que celles de Béam , qui n'élàîèiït pas atrivéés ) , «ou de quelques classes die » citoyens ; car les absens qui ont été appelés tie » ^^êùvënt empêcher les présens d'exercer la plé- 1) tritude de leurs droits, surtout lorsque l'exeri) cide de ces d^ôîtis est un devoir iiiàpérieux et » pressant. »

Rien de plus méthodique : là le principe , ici la conséquence sans réplique. Les quatre centîèines àbsetis , mais dùmeht appelés , ne pouvaient arrêter Idi^iiutre-vingt-seize centièmes pré-

(i) 491 voix contre 90.

DB BAILIY. iSg

sens. On n^ayait à citer que Tusage, mais la raison qui se réveillait étouffait le murmure de Tu-

« De plus, puisqu'il a appartient qu'a^x reprén sentans vérifiés de concourir au vo&u tiational , » et que tous les représentans vérifiés iflôivent » ^re dans cette Assettiblée^ il est enclore indis- » pensable de conclure qu'il lui appartient et qu'il » n'appartient qu'à elle d'interpréter et de prén >senter la vt>lonté générale de la nation. »

Le principe que tous les représentant dôivertt être vérifiés est incontestable : celui qh'ils doivèiit être totis d^ns l'Assemblée pouvait être contesté par les deux ordres ^ mais il dérivait du principe de la vérification des pouvoirs en commun , qui ne peut être attaqué que par ceux qui niettent le5 préjugés à la place de la raison. Ce dernier principe admis , l'assertion qu'il appartenait et qu'il , n aj^artenait qxik l'Assemblée de déclarer la volonté de la nation 9 n'a rien de téméraire, et est parfaitement bien fondée; les ordres ne; pouvaient pas dire : « Nous sommes comme vous les représentans de la nation ; nos pouvoirs ont été vérifiée comme kes vôtres. » L'opération n'avait pas été la même; leurs pouvoirs , du moins ceux de la no^ blessé y avaient été vérifiés à huis clos , sans nous appeler ; les nôtres l'avaient été à portes ouvertes , et par un appel oà aucune de leurs députàtions h'avait été oubliée; et pour prévenir toute en-^ treprise de ces ordres contre un travail auquel ils

l6o MÉMOIRES

ne prendraient point de part, le même article affirme <{ue ,

(c 11 ne peut exister entre le trône et TAssem- » blée aucun veto , aucun pouvoir négatif.

» L'Assemblée déclare donc que l'œuvre com?- }) mune de la restauration nationale peut et doit » être commencée sans retard par les députés » présens y et «qu ils doivent la suivre sans inter- » ruption comme ysans obstacle.

» La dénomination di Assemblée nationale est » la seule qui convienne à l'Assemblée dans l'état M actuel des choses , sôit parce que les membres j) qui la composent sont les seuls représentans » légitknement et publiquement connus et vérij) fiés , soit parce qu'ils sont envoyés par la presque » totalité de la nation y soit enfin parce que la » représentation étant une et indivisible y aucun des yi députés y dans quelque ordre ou classe qu'il soit » choisi , n'a le droit d'exercer,;Ces fonctions sé«- >) parement d|e cette Assemblerai ^)

On finit ici par un principe qui confirme et légitime encore tous les autres ; c'est celui de l'unité de la représentation nationale. Qu'était-fce qu'un Etat où la nation avait trois voi^ ? Quel était le résultat de ces trois voix? Était-ce la pluralité ? Il aurait été singulier que quatre pussent faire la pluralité sur cent. Qui donc aurait décidé entre elles ? Le roi. Eh mais ! alors la pation n'avait pltus de volonté. Convenons donc de ces vérités : Point d'ordres dans les représentaqs de la nation ; déli-^

I>£ BAILLY. l6l

beration en commun , unité dans la représentation. Admirons la marché sage et forte de l'Assemblée. On voit à quelle hauteur les communes se sont placées; elles ont commencé par établir invinciblement leur droit d'énoncer la volonté nationale y elles finissent par défendre de l'exprimer hors de son sein. Mais quand on a posé des bases successives > et que l'on monte par ces degrés y on n'a point à craindre d'en tomber par la chute de l'édifice. De ce moment les communes ont disparu ; il n'existe plus qu'une Assemblée nationale.

w L'Assemblée ne perdra jamais l'espoir de réu- » nir dans son sein tous les députés aujourd'hui » absens ; elle ne cessera de les appeler à rem- » plir l'obligation qui leur est imjy^sée de coucou- » fit à la tenue des états-généraux. A quelque mo- » ment que les députés absens se présentent dans la » session qui va s'ouvrir , elle déclare d'avance » qu'elle s'empressera de les recevoir , et de par- » tager avec eux , après la vérification de leurs » pouvoirs y la suite des grands travaux qui doiw vent procurer la régénération de la France.

» L'Assemblée nationale arrête que les motifs » de la présente délibération seront incessamment » rédigés^ pour être présentés au roi et à la nation . »

Cette délibération arrêtée, l'Assemblée a voté

une respectueuse adresse au roi pour lui en faire

part, et la salle a retenti des cris multipliés de

vive Le roi!

Page 1