‹ Mémoires de Barras, membre du DirectoireChapitre 12 sur 197 · XXXII PREFACE DU TOME PREMIER · texte numérisé non relu

XXXII PREFACE DU TOME PREMIER

« Vivat liarransia proies , antiquitate nobilts , vtrtute nobiiior ' » , il advint de faire couper le cou à son roi, et même, dans l'ardeur de son zèle jacobin, de demander qu'une fête célébrât l'anniversaire du jour libérateur où la tête de Capet avait roulé sur i'échafaud. Comment donc concilier son orgueil nobiliaire et ces actes que le plus forcené sans-culotte n'eût pas désavoués, cette attitude étudiée de révolutionnaire impénitent qu'il prit et s'appliqua à garder jusqu'au dernier jour de sa vie, même après ses louches relations avec le frère de celui dont il avait voté la mort? Barras se tire d'affaire avec une aisance vraiment admirable. Gentilhomme et très fier de ses parchemins, il ne néglige pas de nous apprendre que les Blacas, les Pontevès, les Castellane « prétendaient > à la parenté avec sa propre maison, cette maison qui a eu de tout temps ■ pour apanage la bravoure, la popularité », et qui remonte si haut que son ancienneté ■ égale celle des rochers de la Provence i. Il daigne même ajouter qu'un de ses ancêtres « fut choisi pour assister au combat singulier entre l'empereur Louis de Bavière et François P"' ». Combat bien singulier, en effet, qui étonne l'historien habitué à penser, sur la foi de bourgeoises chronologies, que l'empereur Louis de Bavière et le roi François I"' ayant vécu à deux siècles d'intervalle ont dû éprouver quelque difliculté à se rencontrer. Mais ne croyez pas que le descendant de ce preux soit dupe d'une vaine gloriole. S'il relate ces détails frivoles , c'est qu'un auteur de Mémoires n'a, comme chacun sait, le droit de rien cacher à la postérité. Issu des Croisés, mais, avant tout, fils de la Révolution, Barras sait le cas qu'il doit faire de • son bagage féodal ». Ces hochets qu'il énumère avec complaisance, au fond il les dédaigne, n'en doutez pas. Tout jeune encore, il avait déjà l'âme républicaine et repoussait avec la même horreur que l'humiliation de c porter une livrée », l'offre d'entrer comme page chez M. le duc d'Orléans. Page, lui! Mânes de Brutus!...

Et c'est ainsi qu'on raconte les choses quand on est fier de posséder des ancêtres contemporains de saint Louis, et lier aussi d'avoir joué un rôle dans la Révolution — même quand les exigences de ce rôle vous ont imposé l'étrange obligation d'aider le fils de saint Louis à monter au ciel. Aristocrate d'origine, d'éducation, de goûts, démagogue de carrière; terroriste sans méchanceté, maïs non pas

1. Papiers de M. de Saint-Albin. Arbre généalogique de la maison de Barras. Les arm«s de la famille de Barras étaient, d'après le même nobiliaire de la Provence, • fascées d'or el d'azur de six pÎÈees ■.

DES MEMOIRES DE BARRAS. xxxiil

sans malfaisance; sanguinaire à certaines heures de sa vie, quoique pourvu de bonhomie, de générosité native même, — parce qu'il vivait en un temps terrible où chacun tremblait pour sa tête, et où le plus sûr moyen d'échapper à l'échafaud était d'y envoyer par précaution quiconque vous portait de l'ombrage ' ; talon rouge et bonnet rouge : tel fut le plus épicurien, le plus rafiîné, le plus € ancien régime • des montagnards et le plus fougueusement révolutionnaire des gentilshommes conventionnels, le vicomte jacobin Paul de Barras '.

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XXXIV PRRPAClî DU TOME PREMIER

officiers et des soldats apparaissent dans ce récit en traits qui excitent à la fois notre colère et notre admiration.

Les chapitres suivants ' nous exposent les ppÉludes de la Révolution. De retour en France, Barras a quitté l'armée, s'est établi à Paris, vit dans l'intimité des plus célèbres personnages de l'époque, et commence à prendre une attitude déclarée de frondeur de la cour et du gouvernement. Il tient tète aux ministres avec une noble fierté ^.dénonce le luxe, lagourmandise, la corruption qui régnaient, paraît-il, dans les couvents'. Certaines confidences que soniasupportable fatuité d'homme à bonnes fortunes laisse volontiers échapper ', nous donnent cependant à penser que Barras n'était pas plus alors qu'il ne le fut à aucune autre -époque de sa vie, un bien austère moraliste. Ce puritain, que scandalise le relâchement des mœurs monacales, est étroitement lié avec des aventuriers tels que ces Lamotte, de l'affaire du Collier, lesquels n'étaient apparemment, ni l'homme, ni la femme, des modèles de vertu. Ne nous en plaignons pas, car cette relation quelque peu interlope a fourni à Barras l'occasion de nous donner sur cette fameuse affaire d'intéressants détails qui mettent en complète évidence l'innocence absolue de la reine et la profondeur vraiment insondable de la sottise du galant cardinal de Bohan '. El croyez bien que si la pauvre Marie-Antoinette avait été coupable, en cette singulière aventure, de la plus légère inconséquence, Barras ne se fût pas fait faute de nous en instruire. Car, chose étrange, cet homme qui fut tant aimé des femmes n'eut jamais pour elles ce sentiment d'indulgente gratitude qui semblerait devoir accompagner, chez les enfants gâtés de l'amour, les douces obligations contractées envers l'autre sexe. II aima beaucoup de femmes, mais il n'aima jamais la Femme. L'instinct de médisance était égal en lui à l'instinct de fatuité. De nobles et illustres femmes, telles que Mme Boland et Mme de Staél, furent, ainsi qu'on le verra, exposées comme Joséphine aux traits les plus acérés de sa méchanceté. Et c'est vraiment miracle que Marie-Antoi nette ait échappé à ce besoin qu'éprouvait Barras de salir la réputation de toute femme dont le nom venait à passer sous sa plume *.

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